Le Lazzarone.
Nous avons dit qu'il y avait à Naples trois rues où l'on passait et
cinq cents rues où l'on ne passait pas; nous avons essayé, tant bien
que mal, de décrire Chiaja, Toledo et Forcella; essayons maintenant de
donner une idée des rues où l'on ne passe pas: ce sera vite fait.
Naples est bâtie en amphithéâtre; il en résulte qu'à l'exception des
quais qui bordent la mer, comme Marinella, Sainte-Lucie et Mergellina,
toutes les rues vont en montant et en descendant par des pentes si
rapides, que le corricolo seul, avec son fantastique attelage, peut y
tenir pied.
Puis ajoutons que, comme il n'y a que ceux qui habitent de pareilles
rues qui peuvent y avoir affaire, un étranger ou un indigène qui
s'y égare avec un habit de drap est à l'instant même l'objet de la
curiosité générale.
Nous disons un habit de drap, parce que l'habit de drap a une grande
influence sur le peuple napolitain. Celui qui est _vestito di pano_
acquiert par le fait même de cette supériorité somptuaire de grands
priviléges aristocratiques. Nous y reviendrons.
Aussi l'apparition de quelque Cook ou de quelque Bougainville est-elle
rare dans ces régions inconnues, où il n'y a rien à découvrir que
l'intérieur d'ignobles maisons, sur le seuil ou sur la croisée
desquelles la grand-mère peigne sa fille, la fille son enfant et
l'enfant son chien. Le peuple napolitain est le peuple de la terre
qui se peigne le plus; peut-être est-il condamné à cet exercice par
quelque jugement inconnu, et accomplit-il un supplice analogue à celui
qui punissait les cinquante filles de Danaüs, avec cette différence
que, plus celles-ci versaient d'eau dans leur barrique, moins il en
restait.
Nous passâmes dans cinquante de ces rues sans voir aucune différence
entre elles. Une seule nous parut présenter des caractères
particuliers: c'était la rue de Morta-Capuana, une large rue
poussiéreuse, ayant des cailloux pour pavés et des ruisseaux pour
trottoirs. Elle est bordée à droite par des arbres, et à gauche par
une longue file de maisons, dont la physionomie n'offre au premier
abord rien de bizarre; mais si le voyageur indiscret, poussant un peu
plus loin ses recherches, s'approche de ces maisons; s'il jette un
regard en passant dans les ruelles borgnes et tortueuses qui se
croisent en tout sens dans cet inextricable labyrinthe, il est étonné
de voir que ce singulier faubourg, de même que l'île de Lesbos, n'est
habité que par des femmes, lesquelles, vieilles ou jeunes, laides ou
jolies, de tout âge, de tout pays, de toutes conditions, sont jetées
là pêle-mêle, gardées à vue comme des criminelles, parquées comme des
troupeaux, traquées comme des bêtes fauves. Eh bien, ce n'est pas,
comme on pourrait s'y attendre, des cris, des blasphèmes, des
gémissemens qu'on entend dans cet étrange pandémonium, mais au
contraire des chansons joyeuses, de folles tarentelles, des éclats de
rire à faire damner un anachorète.
Tout le reste est habité par une population qu'on ne peut nommer,
qu'on ne peut décrire, qui fait on ne sait quoi, qui vit on ne sait
comment, qui se croit fort au dessus du lazzarone, et qui est fort au
dessous.
Abandonnons-la donc pour passer au lazzarone.
Hélas! le lazzarone se perd: celui qui voudra voir encore le lazzarone
devra se hâter. Naples éclairé au gaz, Naples avec des restaurans,
Naples avec ses bazars, effraie l'insouciant enfant du môle. Le
lazzarone, comme l'Indien rouge, se retire devant la civilisation.
C'est l'occupation française de 99 qui a porté le premier coup au
lazzarone.
A cette époque, le lazzarone jouissait des prérogatives entières de
son paradis terrestre; il ne se servait pas plus de tailleur que le
premier homme avant le péché: il buvait le soleil par tous les pores.
Curieux et câlin comme un enfant, le lazzarone était vite devenu l'ami
du soldat français qu'il avait combattu; mais le soldat français est
avant toutes choses plein de convenance et de vergogne; il accorda
au lazzarone son amitié, il consentit à boire avec lui au cabaret, à
l'avoir sous le bras à la promenade, mais à une condition _sine qua
non_, c'est que le lazzarone passerait un vêtement. Le lazzarone, fier
de l'exemple de ses pères et de dix siècles de nudité, se débattit
quelque temps contre cette exigence, mais enfin consentit à faire ce
sacrifice à l'amitié.
Ce fut le premier pas vers sa perte. Après le premier vêtement vint le
gilet, après le gilet viendra la veste. Le jour où le lazzarone aura
une veste, il n'y aura plus de lazzarone; le lazzarone sera une race
éteinte, le lazzarone passera du monde réel dans le monde conjectural,
le lazzarone rentrera dans le domaine de la science, comme le
mastodonte et l'ichtyosaurus, comme le cyclope et le troglodite.
En amendant, comme nous avons eu le bonheur de voir et d'étudier les
derniers restes de cette grande race qui tombe, hâtons-nous, pour
aider les savans à venir dans leurs investigations anthropologiques,
de dire ce que c'est que le lazzarone.
Le lazzarone est le fils aîné de la nature: c'est à lui le soleil qui
brille; c'est à lui la mer qui murmure; c'est à lui la création qui
sourit. Les autres hommes ont une maison, les autres hommes ont une
villa, les autres hommes ont un palais; le lazzarone, lui, a le monde.
Le lazzarone n'a pas de maître, le lazzarone n'a pas de lois, le
lazzarone est en dehors de toutes les exigences sociales: il dort
quand il a sommeil, il mange quand il a faim, il boit quand il a soif.
Les autres peuples se reposent quand ils sont las de travailler; lui,
au contraire, quand il est las de se reposer, il travaille.
Il travaille non pas de ce travail du Nord qui plonge éternellement
l'homme dans les entrailles de la terre pour en tirer de la houille ou
du charbon; qui le courbe sans cesse sur la charrue pour féconder
un sol toujours tourmenté et toujours rebelle; qui le promène sans
relâche sur les toits inclinés ou sur les murs croulans, d'où il se
précipite et se brise; mais de ce travail joyeux, insouciant, tout
brodé de chansons et de lazzis, tout interrompu par le rire qui montre
ses dents blanches, et par la paresse qui étend ses deux bras; de ce
travail qui dure une heure, une demi-heure, dix minutes, un instant,
et qui dans cet instant rapporte un salaire plus que suffisant aux
besoins de la journée.
Quel est ce travail? Dieu seul le sait.
Une malle portée du bateau à vapeur à l'hôtel, un Anglais conduit du
môle à Chiaja, trois poissons échappés du filet qui les emprisonne et
vendus à un cuisinier, la main tendue à tout hasard et dans laquelle
le _forestière_ laisse tomber en riant une aumône; voilà le travail du
lazzarone.
Quant à sa nourriture, c'est plus facile à dire: quoique le lazzarone
appartienne à l'espèce des omnivores, le lazzarone ne mange en général
que deux choses: la pizza et le cocomero.
On croit que le lazzarone vit de macaroni: c'est une grande erreur
qu'il est temps de relever; le macaroni est né à Naples, il est vrai,
mais aujourd'hui le macaroni est un mets européen qui a voyagé comme
la civilisation, et qui, comme la civilisation, se trouve fort éloigné
de son berceau. D'ailleurs, le macaroni coûte deux sous la livre, ce
qui ne le rend accessible aux bourses des lazzaroni que les dimanches
et les jours de fêtes. Tout le reste du temps le lazzarone mange,
comme nous l'avons dit, des pizze et du cocomero; du cocomero l'été,
des pizze l'hiver.
La pizza est une espèce de talmouse comme on en fait à Saint-Denis;
elle est de forme ronde et se pétrit de la même pâte que le pain. Elle
est de différentes largeurs, selon le prix. Une pizza de deux liards
suffit à un homme; une pizza de deux sous doit rassasier toute une
famille.
Au premier abord, la pizza semble un mets simple; après examen, c'est
un mets composé. La pizza est à l'huile, la pizza est au lard, la
pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux
tomates, la pizza est aux petits poissons; c'est le thermomètre
gastronomique du marché: elle hausse ou baisse de prix, selon le cours
des ingrédiens sus-désignés, selon l'abondance ou la disette de
l'année. Quand la pizza aux poissons est à un demi-grain, c'est que la
pêche a été bonne; quand la pizza à l'huile est à un grain, c'est que
la récolte a été mauvaise.
Puis une chose influe encore sur le cours de la pizza, c'est son plus
ou moins de fraîcheur; on comprend qu'on ne peut plus vendre la pizza
de la veille le même prix qu'on vend celle du jour; il y a pour les
petites bourses des pizza d'une semaine; celles-là peuvent, sinon
agréablement, du moins avantageusement, remplacer le biscuit de mer.
Comme nous l'avons dit, la pizza est la nourriture d'hiver. Au 1er
mai, la pizza fait place au cocomero; mais la marchandise disparaît
seule, le marchand reste le même. Le marchand c'est le Janus antique,
avec sa face qui pleure au passé, et sa face qui sourit à l'avenir. Au
jour dit, le pizza-jolo se fait mellonaro.
Le changement ne s'étend pas jusqu'à la boutique: la boutique reste
la même. On apporte un panier de cocomeri au lieu d'une corbeille de
pizze; on passe une éponge sur les différentes couches d'huile,
de lard, de saindoux, de fromage, de tomates ou de poissons, qu'a
laissées le comestible d'hiver, et tout est dit, on passe au
comestible d'été.
Les beaux cocomeri viennent de Castellamare; ils ont un aspect à la
fois joyeux et appétissant: sous leur enveloppe verte, ils offrent une
chair dont les pépins nous font encore ressortir le rose vif; mais un
bon cocomero coûte cher; un cocomero de la grosseur d'un boulet de
quatre-vingts coûte de cinq à six sous. Il est vrai qu'un cocomero de
cette grosseur, sous les mains d'un détailleur adroit, peut se diviser
en mille ou douze cents morceaux.
Chaque ouverture d'un nouveau cocomero est une représentation
nouvelle; les concurrens sont en face l'un de l'autre: c'est à
qui donnera le coup de couteau le plus adroitement et le plus
impartialement. Les spectateurs jugent.
Le mellonaro prend le cocomero dans le panier plat, où il est posé
pyramidalement avec une vingtaine d'autres, comme sont posés les
boulets dans un arsenal. Il le flaire, il l'élève au dessus de sa
tête, comme un empereur romain le globe du monde. Il crie: «C'est du
feu!» ce qui annonce d'avance que la chair sera du plus beau rouge. Il
l'ouvre d'un seul coup, et présente les deux hémisphères au public,
un de chaque main. Si, au lieu d'être rouge, la chair du cocomero est
jaune ou verdâtre, ce qui annonce une qualité inférieure, la pièce
fait fiasco; le mellonaro est hué, conspué, honni: trois chutes, et un
mellonaro est déshonoré à tout jamais!
Si le marchand s'aperçoit, au poids ou au flair, que le cocomero n'est
point bon, il se garde de l'avouer. Au contraire, il se présente
plus hardiment au peuple; il énumère ses qualités, il vante sa chair
savoureuse, il exalte son eau glacée:--Vous voudriez bien manger cette
chair! vous voudriez bien boire cette eau! s'écrie-t-il; mais celui-ci
n'est pas pour vous; celui-ci vous passe devant le nez; celui-ci est
destiné à des convives autrement nobles que vous. Le roi me l'a fait
retenir pour la reine.
Et il le fait passer de sa droite à sa gauche, au grand ébahissement
de la multitude, qui envie le bonheur de la reine et qui admire la
galanterie du roi.
Mais si, au contraire, le cocomero ouvert est d'une qualité
satisfaisante, la foule se précipite, et le détail commence.
Quoiqu'il n'y ait pour le cocomero qu'un acheteur, il y a généralement
trois consommateurs: d'abord son seul et véritable propriétaire, celui
qui paie sa tranche un demi-denier, un denier ou un liard, selon sa
grosseur; qui en mange aristocratiquement la même portion à peu près
que mange d'un cantalou un homme bien élevé, et qui le passe à un ami
moins fortuné que lui; ensuite l'ami qui le tient de seconde main, qui
en tire ce qu'il peut et le passe à son tour au gamin qui attend cette
libéralité inférieure; enfin le gamin, qui en grignote l'écorce, et
derrière lequel il est parfaitement inutile de chercher à glaner.
Avec le cocomero on mange, on boit et on se lave, à ce qu'assure le
marchand; le cocomero contient donc à la fois le nécessaire et le
superflu.
Aussi le mellonaro fait-il le plus grand tort aux aquajoli. Les
aquajoli sont les marchands de coco de Naples, à l'exception qu'au
lieu d'une exécrable décoction de réglisse ils vendent une excellente
eau glacée, acidulée par une tranche de citron ou parfumée par trois
gouttes de sambuco.
Contre toute croyance, c'est l'hiver que les aquajoli font les
meilleures affaires. Le cocomero désaltère, tandis que la pizza
étouffe; plus on mange de cocomero, moins on a soif; on ne peut pas
avaler une pizza sans risquer la suffocation.
C'est donc l'aristocratie qui défraie l'été les aquajoli. Les princes,
les ducs, les grands seigneurs ne dédaignent pas de faire arrêter
leurs équipages aux boutiques des aquajoli et de boire un ou deux
verres de cette délicieuse boisson, dont chaque verre ne coûte pas un
liard.
C'est que rien n'est tentant au monde, sous ce climat brûlant, comme
la boutique de l'aquajolo, avec sa couverture de feuillage, ses
franges de citrons et ses deux tonneaux à bascule pleins d'eau glacée.
Je sais que pour mon compte je ne m'en lassais pas, et que je trouvais
adorable cette façon de se rafraîchir sans presque avoir besoin de
s'arrêter. Il y a des aquajoli de cinquante pas en cinquante pas; on
n'a qu'à étendre la main en passant, le verre vient vous trouver, et
la bouche court d'elle-même au verre.
Quant au lazzarone, il fait la nique aux buveurs, en mangeant son
cocomero.
Maintenant ce n'est point assez que le lazzarone mange, boive et
dorme; il faut encore que le lazzarone s'amuse. Je connais une femme
d'esprit qui prétend qu'il n'y a de nécessaire que le superflu et de
positif que l'idéal. Le paradoxe semble violent au premier abord, et
cependant, en y songeant, on reconnaît qu'il y a, surtout pour les
gens comme il faut, quelque chose de vrai dans cet axiome.
Or, le lazzarone a beaucoup des vices de l'homme comme il faut. Un de
ses vices est d'aimer les plaisirs. Les plaisirs ne lui manquent pas.
Énumérons les plaisirs du lazzarone.
Il a l'improvisateur du môle. Malheureusement, nous avons dit
qu'à Naples il y avait beaucoup de choses qui s'en allaient, et
l'improvisateur est une des choses qui s'en vont.
Pourquoi l'improvisateur s'en va-t-il? quelle est la cause de sa
décadence? Voilà ce que tout le monde s'est demandé et ce que personne
n'a pu résoudre.
On a dit que le prédicateur lui avait ouvert une concurrence:
c'est vrai; mais examinez sur la même place le prédicateur et
l'improvisateur, vous verrez que le prédicateur prêche dans le désert,
et que l'improvisateur chante pour la foule. Ce ne peut donc être le
prédicateur qui ait tué l'improvisateur.
On a dit que l'Arioste avait vieilli; que la folie de Roland était un
peu bien connue; que les amours de Médor et d'Angélique, éternellement
répétées, étaient au bout de leur intérêt; enfin que, depuis la
découverte des bateaux à vapeur et des allumettes chimiques, les
sorcelleries de Merlin avaient paru bien pâles.
Rien de tout cela n'est vrai, et la preuve c'est que, l'improvisateur
coupant les séances comme le poète coupe ses chants, et s'arrêtant
chaque soir à l'endroit le plus intéressant, il n'y a pas de nuit que
quelque lazzarone impatient n'aille réveiller l'improvisateur pour
avoir la suite de son récit.
D'ailleurs, ce n'est pas l'auditoire qui manque à l'improvisateur,
c'est l'improvisateur qui manque à l'auditoire.
Eh bien! cette cause de la décadence de l'improvisation, je crois
l'avoir trouvée: la voici. L'improvisateur est aveugle comme Homère;
comme Homère, il tend son chapeau à la foule pour en obtenir une
faible rétribution; c'est cette rétribution, si modique qu'elle soit,
qui perpétue l'improvisateur.
Or, qu'arrive-t-il à Naples? C'est que, lorsque l'improvisateur
fait le tour du cercle tendant son chapeau, il y a des spectateurs
poétiques et consciencieux qui y plongent la main pour y laisser un
sou; mais il y en a aussi qui, abusant du même geste, au lieu d'y
mettre un sou, en retirent deux.
Il en résulte que, lorsque l'improvisateur a fini sa tournée, il
retrouve son chapeau aussi parfaitement vide qu'avant de l'avoir
commencée, moins la coiffe.
Cet état de choses, comme on le comprend, ne peut durer: il faut à
l'art une subvention; à défaut de subvention, l'art disparaît. Or,
comme je doute que le gouvernement de Naples subventionne jamais
l'improvisateur, l'art de l'improvisation est sur le point de
disparaître.
C'est donc un plaisir qui va échapper au lazzarone; mais, Dieu merci!
à défaut de celui-ci, il en a d'autres.
Il a la revue que le roi tous les huit jours passe de son armée.
Le roi de Naples est un des rois les plus guerriers de la terre; tout
jeune, il faisait déjà changer les uniformes des troupes. C'est à
propos d'un de ces changemens, qui ne s'opéraient pas sans porter
quelque atteinte au trésor, que son aïeul Ferdinand, roi plein de
sens, lui disait les paroles mémorables qui prouvaient le cas que le
roi faisait, non pas sans doute du courage, mais de la composition
de son armée:--Mon cher enfant, habille-les de blanc, habille-les de
rouge, ils s'enfuiront toujours.
Cela n'arrêta pas le moins du monde le jeune prince dans ses
dispositions belliqueuses; il continua d'étudier le demi-tour à droite
et le demi-tour à gauche; il amena des perfectionnemens dans la coupe
de l'habit et la forme du schako; enfin, il parvint à élargir les
cadres de son armée jusqu'à ce qu'il pût y faire entrer cinquante
mille hommes à peu près.
C'est, comme on le voit, un fort joli joujou royal que cinquante mille
soldats qui marchent, qui s'arrêtent, qui tournent, qui virent à
la parole, ni plus ni moins que si chacune de ces cinquante mille
individualités était une mécanique.
Maintenant, examinons comment cette mécanique est montée, et cela
sans faire tort le moins du monde au génie organisateur du roi et au
courage individuel de chaque soldat.
Le premier corps, le corps privilégié, le corps par excellence de
toutes les royautés qui tremblent, celui auquel est confiée la garde
du palais, est composé de Suisses; leurs avantages sont une paie plus
élevée; leurs priviléges, le droit de porter le sabre dans la ville.
La garde ne vient qu'en second, ce qui fait que, quoique jouissant à
peu près des mêmes avantages et des mêmes priviléges que les Suisses,
elle exècre ces dignes descendans de Guillaume Tell, qui, à ses yeux,
ont commis un crime irrémissible, celui de lui avoir pris le premier
rang.
Apres la garde vient la légion sicilienne, qui exècre les Suisses
parce qu'ils sont Suisses, et les Napolitains parce qu'ils sont
Napolitains.
Après les Siciliens vient la ligne, qui exècre les Suisses et la garde
parce que ces deux corps ont des avantages qu'elle n'a pas et des
priviléges qu'on lui refuse, et les Siciliens par la seule raison
qu'ils sont Siciliens.
Enfin, vient la gendarmerie, qui, en sa qualité de gendarmerie, est
naturellement exécrée par les autres corps.
Voilà les cinq élémens dont se compose l'armée de Ferdinand II, cette
formidable armée que le gouvernement napolitain offrait au prince
impérial de Russie comme l'avant-garde de la future coalition qui
devait marcher sur la France.
Mettez dans une plaine les Suisses et la garde, les Siciliens et la
ligne; faites-leur donner le signal du combat par la gendarmerie, et
Suisses, Napolitains, Siciliens et gendarmes s'entr'égorgeront depuis
le premier jusqu'au dernier, sans rompre d'une semelle. Échelonnez ces
cinq corps contre l'ennemi, aucun ne tiendra peut-être, car chaque
échelon sera convaincu qu'il a moins à craindre de l'ennemi que de ses
alliés, et que, si mal attaqué qu'il sera par lui, il sera encore plus
mal soutenu par les autres.
Cela n'empêche pas que, lorsque cette mécanique militaire fonctionne,
elle ne soit fort agréable à voir. Aussi, quand le lazzarone la
regarde opérer, il bat des mains; lorsqu'il entend sa musique, il fait
la roue. Seulement, lorsqu'elle fait l'exercice à feu, il se sauve: il
peut rester une baguette dans les fusils; cela s'est vu.
Mais le lazzarone a encore d'autres plaisirs.
Il a les cloches qui, partout, sonnent, et qui, à Naples, chantent.
L'instrument du lazzarone, c'est la cloche. Plus heureux que
Guildenstern qui refuse à Hamlet de jouer de la flûte sous prétexte
qu'il ne sait pas en jouer, le lazzarone sait jouer de la cloche sans
l'avoir appris. Veut-il, après un long repos, un exercice agréable et
sain, il entre dans une église et prie le sacristain de lui laisser
sonner la cloche; le sacristain, enchanté de se reposer, se fait prier
un instant pour donner de la valeur à sa concession; puis il lui passe
la corde: le lazzarone s'y pend aussitôt, et, tandis que le sacristain
se croise les bras, le lazzarone fait de la voltige.
Il a la voiture qui passe et qui le promène gratis. A Naples, il n'y a
pas de domestique qui consente à se tenir debout derrière une voiture,
ni de maître qui permette que le domestique se tienne assis à côté de
lui. Il en résulte que le domestique monte près du cocher et que le
lazzarone monte derrière. On a essayé tous les moyens de chasser le
lazzarone de ce poste, et tous les moyens ont échoué. La chose
est passée en coutume, et, comme toute chose passée en coutume, a
aujourd'hui force de loi.
Il a la parade des Puppi. Le lazzarone n'entre pas dans l'intérieur où
se joue la pièce, c'est vrai. Aux Puppi, les premières coûtent cinq
sous, l'orchestre trois sous, et le parterre six liards. Ces prix
exorbitans dépassent de beaucoup les moyens des lazzaroni. Mais,
pour attirer les chalands, on apporte sur des tréteaux dressés devant
l'entrée du théâtre les principales marionnettes revêtues de leur
grand costume. C'est le roi Latinus avec son manteau royal, son
sceptre à la main, sa couronne sur sa tête; c'est la reine Amata,
vêtue de sa robe de grand gala et le front serré avec le bandeau qui
lui serrera la gorge; c'est le pieux Eneas, tenant à la main la grande
épée qui occira Turnus; c'est la jeune Lavinie, les cheveux ombragés
de la fleur d'oranger virginale; c'est enfin Polichinelle. Personnage
indispensable, diplomate universel, Talleyrand contemporain de Moïse
et de Sésostris, Polichinelle est chargé de maintenir la paix entre
les Troyens et les Latins; et, lorsqu'il perdra tout espoir d'arranger
les choses, il montera sur un arbre pour regarder la bataille, et n'en
descendra que pour en enterrer les morts. Voilà ce qu'on lui montre, à
lui, cet heureux lazzarone; c'est tout ce qu'il désire. Il connaît les
personnages, son imagination fera le reste.
Il a l'Anglais. Peste! nous avions oublié l'Anglais.
L'Anglais, qui est plus pour lui que l'improvisateur, plus que la
revue, plus que les cloches, plus que les Puppi; l'Anglais, qui lui
procure non seulement du plaisir, mais de l'argent; l'Anglais, sa
chose, son bien, sa propriété; l'Anglais, qu'il précède pour lui
montrer son chemin, ou qu'il suit pour lui voler son mouchoir;
l'Anglais, auquel il rend des curiosités; l'Anglais, auquel il procure
des médailles antiques; l'Anglais, auquel il apprend son idiome;
l'Anglais, qui lui jette dans la mer des sous qu'il rattrape en
plongeant; l'Anglais enfin, qu'il accompagne dans ses excursions à
Pouzzoles, à Castellamare, à Capri ou à Pompéia. Car l'Anglais est
original par système: l'Anglais refuse parfois le guide patenté et le
cicérone à numéro; l'Anglais prend le premier lazzarone venu, sans
doute parce que l'Anglais a une attraction instinctive pour le
lazzarone, comme le lazzarone a une sympathie calculée pour l'Anglais.
Et, il faut le dire, le lazzarone est non seulement bon guide, mais
encore bon conseiller. Pendant mon séjour à Naples, un lazzarone avait
donné à un Anglais trois conseils dont il s'était trouvé fort bien.
Aussi, les trois conseils avaient rapporté cinq piastres au lazzarone,
ce qui lui avait fait une existence assurée et tranquille pour six
mois.
Voici le fait.
X
Le Lazzarone et l'Anglais.
Il y avait à Naples en même temps que moi et dans le même hôtel que
moi un de ces Anglais quinteux, flegmatiques, absolus, qui croient
l'argent le mobile de tout, qui se figurent qu'avec de l'argent on
doit venir à bout de tout, enfin pour qui l'argent est l'argument qui
répond à tout.
L'Anglais s'était fait ce raisonnement: Avec mon argent, je dirai ce
que je pense; avec mon argent, je me procurerai ce que je veux; avec
mon argent, j'achèterai ce que je désire. Si j'ai assez d'argent pour
donner un bon prix de la terre, je verrai après cela à marchander le
ciel.
Et il était parti de Londres dans cette douce illusion. Il était venu
droit à Naples par le bateau à vapeur _the Sphinx_. Une fois à Naples,
il avait voulu voir Pompéia; il avait fait demander un guide; et comme
le guide ne se trouvait pas là sous sa main à l'instant même où il le
demandait, il avait pris un lazzarone pour remplacer le guide.
En arrivant la veille dans le port, l'Anglais avait éprouvé un premier
désappointement: le bâtiment avait jeté l'ancre une demi-heure trop
tard pour que les passagers pussent descendre à terre le même soir.
Or, comme l'Anglais avait eu constamment le mal de mer pendant les six
jours que le bâtiment avait mis pour venir de Porsmouth à Naples, ce
digne insulaire avait supporté fort impatiemment cette contrariété.
En conséquence, il avait fait offrir à l'instant même cent guinées au
capitaine du port; mais comme les ordres sanitaires sont du dernier
positif, le capitaine du port lui avait ri au nez; l'Anglais alors
s'était couché de fort mauvaise humeur, envoyant à tous les diables
le roi qui donnait de pareils ordres et le gouvernement qui avait la
bassesse de les exécuter.
Grâce à leur tempérament lymphatique, les Anglais sont tout
particulièrement rancuniers; notre Anglais conservait donc une dent
contre le roi Ferdinand; et, comme les Anglais n'ont pas l'habitude de
dissimuler ce qu'ils pensent, il déblatérait tout en suivant la route
de Pompéia, et dans le plus pur italien que pouvait lui fournir sa
grammaire de Vergani, contre la tyrannie du roi Ferdinand.
Le lazzarone ne parle pas italien, mais le lazzarone comprend toutes
les langues. Le lazzarone comprenait donc parfaitement ce que disait
l'Anglais, qui, par suite de ses principes d'égalité sans doute,
l'avait fait s'asseoir dans sa voiture. La seule distance sociale qui
existât entre l'Anglais et le lazzarone, c'est que l'Anglais allait en
avant, et le lazzarone allait en arrière.
Tant qu'on fut sur le grand chemin, le lazzarone écouta impassiblement
toutes les injures qu'il plut à l'Anglais de débiter contre son
souverain. Le lazzarone n'a pas d'opinion politique arrêtée. On peut
dire devant lui tout ce qu'on veut du roi, de la reine ou du prince
royal; pourvu qu'on ne dise rien de la Madone, de saint Janvier ou du
Vésuve, le lazzarone laissera tout dire.
Cependant, en arrivant à la rue des Tombeaux, le lazzarone, voyant que
l'Anglais continuait son monologue, mit l'index sur sa bouche en signe
de silence; mais, soit que l'Anglais n'eût pas compris l'importance du
signe, soit qu'il regardât comme au dessous de sa dignité de se rendre
à l'invitation qui lui était faite, il continua ses invectives contre
Ferdinand le Bien-Aimé. Je crois que c'est ainsi qu'on l'appelle.
--Pardon, excellence, dit le lazzarone en appuyant une de ses mains
sur le rebord de la calèche et en sautant à terre aussi légèrement
qu'aurait pu le faire Auriol, Lawrence ou Redisha; pardon, excellence,
mais avec votre permission je retourne à Naples.
--Pourquoi toi retourner à Naples? demanda l'Anglais.
--Parce que moi pas avoir envie d'être pendu, dit le lazzarone,
empruntant pour répondre à l'Anglais la tournure de phrase qu'il
paraissait affectionner.
--Et qui oserait pendre toi? reprit l'Anglais.
--Roi à moi, répondit le lazzarone.
--Et pourquoi pendrait-il toi?
--Parce que vous avoir dit des injures de lui.
--L'Anglais être libre de dire tout ce qu'il veut.
--Le lazzarone ne l'être pas.
--Mais toi n'avoir rien dit.
--Mais moi avoir entendu tout.
--Qui dira toi avoir entendu tout?
--L'invalide.
--Quel invalide?
--L'invalide qui va nous accompagner pour visiter Pompéia.
--Moi pas vouloir d'invalide.
--Alors vous pas visiter Pompéia.
--Moi pas pouvoir visiter Pompéia sans invalide?
--Non.
--Moi en payant?
--Non.
--Moi, en donnant le double, le triple, le quadruple?
--Non, non, non!
--Oh! oh! fit l'Anglais; et il tomba dans une réflexion profonde.
Quant au lazzarone, il se mit à essayer de sauter par-dessus son ombre.
--Je veux bien prendre l'invalide, moi, dit l'Anglais au bout d'un
instant.
--Prenons l'invalide alors, répondit le lazzarone.
--Mais je ne veux pas taire la langue à moi.
--En ce cas, je souhaite le bonjour à vous.
--Moi vouloir que tu restes.
--En ce cas, laissez-moi donner un conseil à vous.
--Donne le conseil à moi.
--Puisque vous ne vouloir pas taire la langue à vous, prenez un
invalide sourd au moins.
--Oh! dit l'Anglais émerveillé du conseil, moi bien vouloir le
invalide sourd. Voilà une piastre pour toi avoir trouvé le invalide
sourd.
Le lazzarone courut au corps-de-garde et choisit un invalide sourd
comme une pioche.
On commença l'investigation habituelle, pendant laquelle l'Anglais
continua de soulager son coeur à l'endroit de Sa Majesté Ferdinand
1er, sans que l'invalide l'entendît et sans que le lazzarone fît
semblant de l'entendre: on visita ainsi la maison de Diomède, la rue
des Tombeaux, la villa de Cicéron, la maison du Poète. Dans une
des chambres à coucher de cette dernière était une fresque fort
anacréontique qui attira l'attention de l'Anglais, qui, sans demander
la permission à personne, s'assit sur un siége de bronze, tira son
album et commença à dessiner.
A la première ligne qu'il traça, l'invalide et le lazzarone
s'approchèrent de lui; l'invalide voulut parler, mais le lazzarone lui
fit signe qu'il allait porter la parole.
--Excellence, dit le lazzarone, il est défendu de faire des copies des
fresques.
--Oh! dit l'anglais, moi vouloir cette copie.
--C'est défendu.
--Oh! moi, je paierai.
--C'est défendu, même en payant.
--Oh! je paierai le double, le triple, le quadruple.
--Je vous dis que c'est défendu! défendu! défendu! entendez-vous?
--Moi vouloir absolument dessiner cette petite bêtise pour faire rire
milady.
--Alors l'invalide mettre vous au corps-de-garde.
--L'Anglais être libre de dessiner ce qu'il veut.
Et l'Anglais se remit à dessiner. L'invalide s'approcha d'un air
inexorable.
--Pardonnez, excellence, dit le lazzarone.
--Parle à moi.
--Voulez-vous absolument dessiner cette fresque?
--Je le veux.
--Et d'autres encore?
--Oui, et d'autres encore; moi vouloir dessiner toutes les fresques.
--Alors, dit le lazzarone, laissez-moi donner un conseil à votre
excellence. Prenez un invalide aveugle.
--Oh! oh! s'écria l'Anglais, plus émerveillé encore du second conseil
que du premier, moi bien vouloir le invalide aveugle. Voilà deux
piastres pour toi avoir trouvé le invalide aveugle.
--Alors, sortons; j'irai chercher l'invalide aveugle, et vous
renverrez l'invalide sourd, en le payant, bien entendu.
--Je paierai le invalide sourd.
L'Anglais renfonça son crayon dans son album, et son album dans sa
poche; puis, sortant de la maison de Salustre, il fit semblant de
s'arrêter devant un mur pour lire les inscriptions à la sanguine qui y
sont tracées. Pendant ce temps, le lazzarone courait au corps-de-garde
et en ramenait un invalide aveugle, conduit par un caniche noir.
L'Anglais donna deux carlins à l'invalide sourd et le renvoya.
L'Anglais voulait rentrer à l'instant même dans la maison du poète
pour continuer son dessin; mais le lazzarone obtint de lui que, pour
dérouter les soupçons, il ferait un petit détour. L'invalide aveugle
marcha devant, et l'on continua la visite.
Le chien de l'invalide connaissait son Pompéia sur le bout de la
patte; c'était un gaillard qui en savait, en antiquités, plus que
beaucoup de membres des inscriptions et belles-lettres. Il conduisit
donc notre voyageur de la boutique du forgeron à la maison de
Fortunata, et de la maison de Fortunata au four public.
Ceux qui ont vu Pompéia savent que ce four public porte une singulière
enseigne, modelée en terre cuite, peinte en vermillon, et au dessous
de laquelle sont écrits ces trois mots: _Hic habitat Felicitas_.
--Oh! oh! dit l'Anglais, les maisons être numérotées à Pompéia! Voilà
le no. 1. Puis il ajouta tout bas au lazzarone: Moi vouloir peindre le
no. 1 pour faire rire un peu milady.
--Faites, dit le lazzarone; pendant ce temps j'amuserai le invalide.
Et le lazzarone alla causer avec l'invalide tandis que l'Anglais
faisait son croquis.
Le croquis fut fait en quelques minutes.
--Moi très content, dit l'Anglais; mais moi vouloir retourner à la
maison du poète.
--Castor! dit l'invalide à son chien; Castor, à la maison du poète!
Et Castor revint sur ses pas et entra tout droit chez Salustre.
Le lazzarone se remit à causer avec l'invalide, et l'Anglais acheva
son dessin.
--Oh! moi très content, très content! dit l'Anglais; mais moi vouloir
en faire d'autres.
--Alors continuons, dit le lazzarone.
Comme on le comprend bien, l'occasion ne manqua pas à l'Anglais
d'augmenter sa collection de drôleries; les anciens avaient à cet
endroit l'imagination fort vagabonde. En moins de deux heures, il se
trouva avoir un album fort respectable.
Sur ces entrefaites, on arriva à une fouille: c'était, à ce qu'il
paraissait, la maison d'un fort riche particulier, car on en tirait
une multitude de statuettes, de bronzes, de curiosités plus précieuses
les unes que autres, que l'on portait aussitôt dans une maison à côté.
L'Anglais entra dans ce musée improvisé et s'arrêta devant une petite
statue de satyre haute de six pouces, et qui avait toutes les qualités
nécessaires pour attirer son attention.
--Oh! dit l'Anglais, moi vouloir acheter cette petite statue.
--Le roi de Naples pas vouloir la vendre, répondit le lazzarone.
--Moi je paierai ce qu'on voudra, pour faire rire un peu milady.
--Je vous dis qu'elle n'est point à vendre.
--Moi la paierai le double, le triple, le quadruple.
--Pardon, excellence, dit le lazzarone en changeant de ton, je vous ai
déjà donné deux conseils, vous vous en êtes bien trouvé; voulez-vous
que je vous en donne un troisième? Eh bien! n'achetez point la statue,
volez-la.
--Oh! toi avoir raison. Avec cela, nous avoir l'invalide aveugle. Oh!
oh! oh! ce être très original.
--Oui; mais avoir Castor, qui a deux bons yeux et seize bonnes dents,
et qui, si vous y touchez seulement du bout du doigt, vous sautera à
la gorge.
--Moi, donner une boulette à Castor.
--Faites mieux: prenez un invalide boiteux. Comme vous avez à peu
près tout vu, vous mettrez la statuette dans votre poche et nous nous
sauverons. Il criera; mais nous aurons des jambes, et il n'en aura
pas.
--Oh! s'écria l'Anglais, encore plus émerveillé du troisième conseil
que du second, moi bien vouloir le invalide boiteux; voilà trois
piastres pour toi avoir trouvé le invalide boiteux.
Et pour ne point donner de soupçons à l'invalide aveugle et surtout à
Castor, l'Anglais sortit et fit semblant de regarder une fontaine en
coquillages d'un rococo mirobolant, tandis que le lazzarone était allé
chercher le nouveau guide.
Un quart d'heure après il revint accompagné d'un invalide qui avait
deux jambes de bois; il savait que l'Anglais ne marchanderait pas, et
il ramenait ce qu'il avait trouvé de mieux dans ce genre.
On donna trois carlins à l'invalide aveugle, deux pour lui, un pour
Castor, et on les renvoya tous les deux.
Il ne restait à voir que les théâtres, le Forum nundiarium et le
temple d'Isis; l'Anglais et le lazzarone visitèrent ces trois
antiquités avec la vénération convenable; puis l'Anglais, du ton le
plus dégagé qu'il put prendre, demanda à voir encore une fois
le produit des fouilles de la maison qu'on venait de découvrir;
l'invalide, sans défiance aucune, ramena l'Anglais au petit musée.
Tous trois entrèrent dans la chambre où les curiosités étaient étalées
sur des planches clouées contre la muraille.
Tandis que l'Anglais allait, tournait, virait, revenant sans avoir
l'air d'y toucher, à sa statuette, le lazzarone s'amusait à tendre, à
la hauteur de deux pieds, une corde devant la porte. Quand la corde
fut bien assurée il fit signe à l'Anglais, l'Anglais mit la statuette
dans sa poche, et, pendant que l'invalide ébahi le regardait faire, il
sauta par dessus la corde, et, précédé par le lazzarone, il se sauva
à toutes jambes par la porte de Stabie, se trouva sur la route de
Salerne, rencontra un corricolo qui retournait à Naples, sauta dedans
et rejoignit sa calèche, qui l'attendait à la via del Sepolcri. Deux
heures après avoir quitté Pompéia il était à Torre del Greco, et une
heure après avoir quitté Torre del Greco il était à Naples.
Quant à l'invalide, il avait d'abord essayé d'enjamber par dessus la
corde, mais le lazzarone avait établi sa barrière à une hauteur qui
ne permettait à aucune jambe de bois de la franchir: l'invalide avait
alors tenté de la dénouer; mais le lazzarone avait été pêcheur dans
ses momens perdus, et savait faire ce fameux noeud à la marinière
qui n'est autre chose que le noeud gordien. Enfin l'invalide, à
l'exemple d'Alexandre-le-Grand, avait voulu couper ce qu'il ne pouvait
dénouer, et avait tiré son sabre; mais son sabre, qui n'avait jamais
coupé que très peu, ne coupait plus du tout: de sorte que l'Anglais
était à moitié chemin de Resina, que l'invalide en était encore à
essayer de scier sa corde.
Le même soir l'Anglais s'embarqua sur le bateau à vapeur _the King
George_, et le lazzarone se perdait dans la foule de ses compagnons.
L'Anglais avait fait les trois choses les plus expressément défendues
à Naples: il avait dit du mal du roi, il avait copié des fresques, il
avait volé une statue; et tout cela, non pas grâce à son argent, son
argent ne lui servit de rien pour ces trois choses, mais grâce à
l'imaginative d'un lazzarone.
Mais, pensera-t-on, parmi ces choses, il y en a une qui n'est ni plus
ni moins qu'un vol. Je répondrai que le lazzarone est essentiellement
voleur; c'est-à-dire que le lazzarone a ses idées à lui sur la
propriété, ce qui l'empêche d'adopter à cet endroit les idées des
autres. Le lazzarone n'est pas voleur, il est conquérant; il ne dérobe
pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate: pour lui la
soustraction est une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec
adresse. Il n'y a de voleurs, à ses yeux, que ceux qui se laissent
prendre. Aussi, afin de n'être pas pris, le lazzarone s'associe
parfois arec le sbire.
Le sbire n'est souvent lui-même qu'un lazzarone armé par la loi. Le
sbire a un aspect formidable; il porte une carabine, une paire de
pistolets et un sabre. Le sbire est chargé de faire la police
de seconde main: il veille sur la sécurité publique entre deux
patrouilles. En cas d'association, aussitôt que la patrouille est
passée, le sbire met une pierre sur une borne pour indiquer au
lazzarone qu'il peut voler en toute sûreté.
Quand le lazzarone a volé, le sbire parait.
Alors le sbire et le lazzarone partagent en frères.
Seulement, en ce cas, il arrive parfois aussi que le sbire vole le
lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire: notre pauvre monde va
tellement de mal en pis, qu'on ne peut plus compter sur la conscience,
même des fripons.
Le gouvernement sait cela, et il essaie d'y remédier en changeant les
sbires de quartier; alors ce sont de nouvelles associations à faire,
de nouvelles compagnies d'assurance mutuelle à organiser.
Le sbire se met en embuscade dans la rue de Chiaja, de Toledo ou de
Forcella, et, quand il veut, il est sûr, dès le soir de la première
journée, d'avoir déjà établi des relations commerciales qui le
dédommagent de celles qu'il vient d'être forcé de rompre.
Comme le lazzarone n'a pas de poches, on le trouve éternellement la
main dans la poche des autres.
Le lazzarone ne tarde donc jamais à être pris en flagrant délit par le
sbire; alors le marché s'établit.
Le sbire, généreux comme Orosmane, propose une rançon.
Le lazzarone, fidèle à sa parole comme Lusignan, dégage sa parole au
bout de dix minutes, d'une demi-heure, d'une heure au plus tard.
Parfois cependant, comme je l'ai dit, le sbire abuse de sa puissance
ou le lazzarone de son adresse.
Un jour, en passant dans la rue de Tolède, j'ai vu arrêter un sbire.
Comme le chasseur de La Fontaine, il avait été insatiable, et il était
puni par où il avait péché.
Voici ce qui était arrivé:
Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant délit.
--Qu'as-tu volé à ce monsieur en noir qui vient de passer? demanda le
sbire.
--Rien, absolument rien, excellence, répondit le lazzarone (le
lazzarone appelle le sbire excellence).
--Je t'ai vu la main dans sa poche.
--Sa poche était vide.
--Comment! pas un mouchoir, pas une tabatière, pas une bourse?
--C'était un savant, excellence.
--Pourquoi t'adresses-tu à ces sortes de gens
--Je l'ai reconnu trop tard.
--Allons, suis-moi à la police.
--Comment! mais puisque je n'ai rien volé, excellence.
--C'est justement pour cela, imbécile. Si tu avais volé quelque chose,
on s'arrangerait.
--Eh bien! c'est partie remise, voilà tout; je ne serai pas toujours
si malheureux.
--Me promets-tu, d'ici à une demi-heure, de me dédommager?
--Je vous le promets, excellence.
--Comment cela?
--Ce qu'il y a dans la poche du premier passant sera pour vous.
--Soit, mais je choisirai l'individu; je ne me soucie pas que tu
ailles encore faire quelque bêtise pareille à l'autre.
--Vous choisirez.
Le sbire s'appuie majestueusement contre une borne; le lazzarone se
couche paresseusement à ses pieds.
Un abbé, un avocat, un poète, passent successivement sans que le sbire
bouge. Un jeune officier, leste, pimpant, paré d'un charmant uniforme,
paraît à son tour; le sbire donne le signal.
Le lazzarone se lève et suit l'officier; tous deux disparaissent à
l'angle de la première rue. Un instant après, le lazzarone revient
tenant sa rançon à la main.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demande le sbire.
--Un mouchoir, répond le lazzarone.
--Voilà tout?
--Comment, voilà tout? c'est de la batiste!
--Est-ce qu'il n'en avait qu'un seul[1]?
--Un seul dans cette poche-là.
--Et dans l'autre?
--Dans l'autre il avait son foulard.
--Pourquoi ne l'as-tu pas apporté?
--Celui-là, je le garde pour moi, excellence.
--Comment, pour toi?
--Oui. N'est-il pas convenu que nous partageons?
--Eh bien?
--Eh bien! chacun sa poche.
--J'ai droit à tout.
--A la moitié, excellence.
--Je veux le foulard.
--Mais, excellence...
--Je veux le foulard!
--C'est une injustice.
--Ah! tu dis du mal des employés du gouvernement. En prison, drôle! en
prison!
--Vous aurez le foulard, excellence.
--Je veux celui de l'officier.
--Vous aurez celui de l'officier.
--Où le retrouveras-tu!
--Il était allé chez sa maîtresse, rue de Foria; je vais l'attendre à
la porte.
Le lazzarone remonte la rue, disparaît, et va s'embusquer dans une
grande porte de la rue de Foria.
Au bout d'un instant, le jeune officier sort; il n'a pas fait dix pas
qu'il fouille à sa poche et s'aperçoit qu'elle est vide.
--Pardon, excellence, dit le lazzarone, vous cherchez quelque chose?
--J'ai perdu un mouchoir de batiste.
--Votre excellence ne l'a pas perdu, on le lui a volé.
--Et quel est le brigand?...
--Qu'est-ce que votre excellence me donnera si je lui trouve son
voleur?
--Je te donnerai une piastre!
--J'en veux deux.
--Va pour deux piastres. Eh bien! que fais-tu?
--Je vous vole votre foulard?
--Pour me faire retrouver mon mouchoir?
--Oui.
--Et où seront-ils tous les deux?
--Dans la même poche. Celui à qui je donnerai votre foulard est celui
à qui j'ai déjà donné votre mouchoir.
L'officier suit le lazzarone; le lazzarone remet le foulard au sbire,
le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu à la
liberté, s'esquive. Derrière le lazzarone vient l'officier. L'officier
met la main sur le collet du sbire, le sbire tombe à genoux. Comme le
sbire de cette espèce a été lazzarone avant d'être sbire, il comprend
tout: c'est lui qui est le volé. Il a voulu jouer son associé, il
a été joué par lui. Tous autres qu'un lazzarone et un sbire se
brouilleraient en pareille circonstance: mais le lazzarone et le sbire
ne se brouillent pas pour si peu de chose: c'est à l'oeuvre qu'on
reconnaît l'ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour
deux ouvriers de première force; ils ont pu s'apprécier l'un l'autre.
Gare aux poches! ce sera désormais entre eux à la vie et à la mort.
Note:
[1] A Naples, on a toujours deux mouchoirs dans sa poche: un mouchoir
de batiste pour s'essuyer, un mouchoir de soie pour se moucher; il y a
même des élégans qui en ont un troisième avec lequel ils époussettent
leurs bottes, pour faire croire qu'ils sont venus en voiture.