Chapitre L

_De la spirituelle altercation qu'eurent don Quichotte et le

chanoine, ainsi que d'autres événements__[303]_

«Voilà, parbleu, qui est bon! répondit don Quichotte. Comment! les

livres qui sont imprimés avec la licence des rois et l'approbation

des examinateurs; ces livres, qui, à la satisfaction générale,

sont lus et vantés des grands et des petits, des riches et des

pauvres, des lettrés et des ignorants, des vilains et des

gentilshommes, enfin de toute espèce de gens, de quelque état et

condition que ce soit; ces livres, dis-je, seraient pur mensonge,

tandis qu'ils ont si bien le cachet de la vérité, qu'on y désigne

le père, la mère, le pays, les parents, l'âge, le lieu et les

exploits, point pour point et jour par jour, que firent tels ou

tels chevaliers? Allons donc, taisez-vous, seigneur; ne dites pas

un si grand blasphème, et croyez-moi, car je vous donne à cet

égard le meilleur conseil que puisse suivre un homme d'esprit.

Sinon, lisez-les, et vous verrez quel plaisir vous en donnera la

lecture. Dites-moi donc un peu: y a-t-il un plus grand ravissement

que de voir, comme qui dirait là, devant nous, un grand lac de

poix-résine bouillant à gros bouillons, dans lequel nagent et

s'agitent une infinité de serpents, de couleuvres, de lézards, et

mille autres espèces d'animaux féroces et épouvantables? Tout à

coup, du fond de ce lac, sort une lamentable voix qui dit: «Toi,

chevalier, qui que tu sois, qui es à regarder ce lac effroyable,

si tu veux obtenir le trésor qu'il cache sous ses noires eaux,

montre la valeur de ton coeur invincible, jette-toi au milieu de

ce liquide enflammé. Si tu ne le fais pas, tu ne seras pas digne

de voir les hautes et prodigieuses merveilles que renferment les

sept châteaux des sept fées qui gisent sous cette noire

épaisseur.» Le chevalier n'a pas encore achevé d'entendre la voix

redoutable, que déjà, sans entrer en calcul avec lui-même, sans

considérer le péril qu'il affronte, sans même se dépouiller de ses

armes pesantes, mais en se recommandant à Dieu et à sa dame, il se

précipite tête baissée au milieu du lac bouillonnant; et, quand il

se doute le moins de ce qu'il va devenir, le voilà qui se trouve

au milieu d'une campagne fleurie, à laquelle les Champs-Élysées

n'ont rien de comparable. Là, il lui semble que l'air est plus

transparent, que le soleil brille d'une clarté nouvelle[304]. Un

bois paisible s'offre à sa vue; il est planté d'arbres si verts et

si touffus que leur feuillage réjouit les yeux, tandis que

l'oreille est doucement frappée des chants suaves et naturels

d'une infinité de petits oiselets aux nuances brillantes, qui

voltigent gaiement sous les rameaux entrelacés. Ici se découvre un

ruisseau, dont les eaux fraîches, semblables à un liquide cristal,

courent sur une fine arène et de blancs cailloux, qui paraissent

un lit d'or criblé de perles orientales. Là il aperçoit une

élégante fontaine artiste ment formée de jaspe aux mille couleurs

et de marbre poli; plus loin il en voit une autre, élevée à la

façon rustique, où les fins coquillages de la moule et les

tortueuses maisons blanches et jaunes de l'escargot, ordonnés sans

ordre et mêlés de brillants morceaux de cristal, forment un

ouvrage varié, où l'art, imitant la nature, semble la vaincre

cette fois. De ce côté paraît tout à coup un formidable château

fort ou un élégant palais, dont les murailles sont d'or massif,

les créneaux de diamants, les portes de hyacinthes, et finalement

dont l'architecture est si admirable que, bien qu'il ne soit formé

que d'or, de diamants, d'escarboucles, de rubis, de perles et

d'émeraudes, la façon, toutefois, est plus précieuse que la

matière. Et que peut-on désirer de plus, quand on a vu cela, que

de voir sortir par la porte du château un grand nombre de

damoiselles, dont les riches et galantes parures sont telles, que,

si je me mettais à les décrire, comme font les histoires, je

n'aurais jamais fini? Aussitôt, celle qui paraît la principale de

la troupe, vient prendre par la main l'audacieux chevalier qui

s'est jeté dans les flots bouillants du lac, et le conduit, sans

dire un mot, dans l'intérieur de la forteresse ou du palais. Après

l'avoir déshabillé, nu comme sa mère l'a mis au monde, elle le

baigne dans des eaux tièdes, le frotte d'onguents de senteur, et

le revêt d'une chemise de fine percale, toute parfumée d'odeurs

exquises; puis une autre damoiselle survient, qui lui jette sur

les épaules une tunique qui vaut au moins, à ce qu'on dit, une

ville tout entière, et même davantage. Quoi de plus charmant,

quand on nous conte ensuite qu'après cela ces dames le mènent dans

une autre salle, où il trouve la table mise avec tant de

magnificence qu'il en reste tout ébahi! quand on lui verse sur les

mains une eau toute distillée d'ambre et de fleurs odorantes!

quand on lui offre un fauteuil d'ivoire! quand toutes les

damoiselles le servent en gardant un merveilleux silence! quand on

lui apporte tant de mets variés et succulents que l'appétit ne

sait où choisir et tendre la main! quand on entend la musique, qui

joue tant qu'il mange, sans qu'on sache ni qui la fait ni d'où

elle vient! et quand enfin, lorsque le repas est fini et le

couvert enlevé, lorsque le chevalier, nonchalamment penché sur le

dos de son fauteuil, est peut-être à se curer les dents, selon

l'usage, voilà que tout à coup la porte s'ouvre et laisse entrer

une autre damoiselle plus belle que toutes les autres, qui vient

s'asseoir auprès du chevalier, et commence à lui raconter quel est

ce château, et comment elle y est enchantée; avec une foule

d'autres choses qui étonnent le chevalier, et ravissent les

lecteurs qui sont à lire son histoire! Je ne veux pas m'étendre

davantage sur ce sujet; mais de ce que j'ai dit on peut inférer

que, quelque page qu'on ouvre de quelque histoire de chevalier

errant que ce soit, elle causera sûrement plaisir et surprise à

quiconque la lira. Que Votre Grâce m'en croie: lisez ces livres,

ainsi que je vous l'ai dit, et vous verrez comme ils chasseront la

mélancolie dont vous pourriez être atteint, et comme ils guériront

votre mauvaise humeur, si par hasard vous l'avez mauvaise. Quant à

moi, je peux dire que, depuis que je suis chevalier errant, je me

trouve valeureux, libéral, poli, bien élevé, généreux, affable,

intrépide, doux, patient, souffrant avec résignation les fatigues,

les douleurs, les prisons, les enchantements; et, quoiqu'il y ait

si peu de temps que je me suis vu enfermé dans une cage comme un

fou, je pense bien que, par la valeur de mon bras, si le ciel me

favorise et que la fortune ne me soit pas contraire, je me verrai

sous peu de jours roi de quelque royaume, où je pourrai montrer la

gratitude et la libéralité dont mon coeur est pourvu. Car, par ma

foi, seigneur, le pauvre est hors d'état de faire voir sa vertu de

libéralité, en quelque degré qu'il la possède; et la

reconnaissance qui ne consiste que dans le désir est chose morte,

comme la foi sans les oeuvres. Voilà pourquoi je voudrais que la

fortune m'offrît bientôt quelque occasion de devenir empereur,

pour que mon coeur se montrât tel qu'il est par le bien que je

ferais à mes amis, surtout à ce pauvre Sancho Panza, mon écuyer,

qui est le meilleur homme du monde; oui, je voudrais lui donner un

comté, que je lui ai promis il y a plusieurs jours; mais je crains

seulement qu'il n'ait pas toute l'habileté nécessaire pour bien

gouverner ses États.»

Sancho entendit ces dernières paroles de son maître, et lui

répondit sur-le-champ:

«Travaillez, seigneur don Quichotte, à me donner ce comté, autant

promis par Votre Grâce qu'attendu par moi, et je vous promets que

l'habileté ne me manquera pas pour le gouverner. Si elle me

manque, j'ai ouï dire qu'il y a des gens qui prennent en fermage

les seigneuries des seigneurs; ils leur donnent tant par an de

revenu, et se chargent des soins du gouvernement; et le seigneur

reste les bras croisés, touchant et dépensant la rente qu'on lui

paye, sans prendre souci d'autre chose. C'est justement ce que je

ferai: au lieu de me rompre la cervelle, je me désisterai de

l'emploi, et je jouirai de mes rentes comme un duc, sans me

soucier du qu'en dira-t-on.

-- Ceci, mon frère Sancho, dit le chanoine, s'entend fort bien

quant à la jouissance du revenu, mais non quant à l'administration

de la justice, qui n'appartient qu'au seigneur de la seigneurie.

C'est là que sont nécessaires l'habileté et le droit jugement, et

surtout la bonne intention de rencontrer juste; car, si celle-là

manque dans le principe, les moyens et la fin iront tout de

travers. Aussi Dieu a-t-il coutume de donner son aide au bon désir

de l'homme simple, et de le retirer au méchant désir de l'homme

habile.

-- Je n'entends rien à toutes ces philosophies, reprit Sancho;

mais ce que je sais, c'est que je voudrais avoir le comté aussitôt

que je serais capable de le gouverner; car enfin j'ai autant d'âme

qu'un autre, et autant de corps que celui qui en a le plus; et je

serais aussi bien roi de mes États qu'un autre l'est des siens; et

l'étant, je ferais tout ce que je voudrais; et faisant ce que je

voudrais, je ferais à mon goût; et faisant à mon goût, je serais

content; et quand on est content, on n'a plus rien à désirer; et

quand on n'a plus rien à désirer, tout est fini. Adieu donc; que

le comté vienne, et que Dieu vous bénisse, et au revoir, bonsoir,

comme dit un aveugle à son camarade.

-- Ce ne sont pas là de mauvaises philosophies, comme vous dites,

Sancho, reprit le chanoine; mais cependant il y a bien des choses

à dire sur ce chapitre des comtés.

-- Je ne sais trop ce qui reste à dire, interrompit don Quichotte;

seulement je me guide sur l'exemple que m'a donné le grand Amadis

de Gaule, lequel fit son écuyer comte de l'Île-Ferme; ainsi je

puis bien, sans scrupule de conscience, faire comte Sancho Panza,

qui est un des meilleurs écuyers qu'ait jamais eus chevalier

errant.»

Le chanoine resta confondu des extravagances raisonnables (si

l'extravagance admet la raison) qu'avait dites don Quichotte, de

la manière dont il avait dépeint l'aventure du chevalier du Lac,

de l'impression profonde qu'avaient faite sur son esprit les

rêveries mensongères des livres qu'il avait lus, et finalement de

la crédulité de Sancho, qui soupirait avec tant d'ardeur après le

comté que son maître lui avait promis.

En ce moment, les valets du chanoine, revenant de l'hôtellerie,

amenaient le mulet aux provisions. Ils dressèrent la table avec un

tapis étendu sur l'herbe de la prairie, et tous les convives,

s'étant assis à l'ombre de quelques arbres, dînèrent en cet

endroit, pour que le bouvier ne perdît pas, comme on l'a dit, la

commodité du pâturage. Tandis qu'ils étaient paisiblement à

manger, ils entendirent tout à coup le bruit aigu d'un sifflet qui

partait d'un massif de ronces et de broussailles dont ils étaient

proches, et presque au même instant ils virent sortir de ces

broussailles une jolie chèvre, qui avait la peau toute mouchetée

de noir, de blanc et de fauve. Derrière elle venait un chevrier

qui l'appelait de loin, en lui disant les mots à leur usage, pour

qu'elle s'arrêtât et rejoignît le troupeau. La bête fugitive

accourut tout effrayée vers les voyageurs, comme pour leur

demander protection, et s'arrêta près d'eux. Le chevrier arriva,

la prit par les cornes, et, comme si elle eût été douée

d'intelligence et de réflexion, il lui dit:

«Ah! montagnarde! ah! bariolée! et qu'avez-vous donc depuis

quelques jours à ne plus marcher qu'à cloche-pied? quelle mouche

vous pique, ou quel loup vous fait peur, ma fille? ne me direz-

vous pas ce que c'est, mignonne? Mais qu'est-ce que ce peut être,

sinon que vous êtes femelle, et que vous ne pouvez rester en

repos? Maudite soit votre humeur et l'humeur de toutes celles que

vous imitez! Revenez, revenez, ma mie; si vous n'êtes pas aussi

joyeuse, au moins vous serez plus en sûreté dans la bergerie et

parmi vos compagnes; car si vous, qui devez les guider et les

diriger, vous allez ainsi sans guide et sans direction, qu'est-ce

qu'il arrivera d'elles?»

Les paroles du chevrier réjouirent fort ceux qui les entendirent,

notamment le chanoine, qui lui dit:

«Par votre vie, frère, calmez-vous un peu, et ne vous hâtez pas

tant de ramener cette chèvre au troupeau. Puisqu'elle est femelle,

comme vous dites, il faut bien qu'elle suive son instinct naturel,

quelques efforts que vous fassiez pour l'en empêcher. Tenez,

prenez ce morceau, et buvez un coup; vous apaiserez votre colère,

et la chèvre s'en reposera d'autant.»

En disant cela, il lui tendait avec la pointe du couteau un râble

de lapin froid. Le chevrier prit, remercia, but, s'adoucit, et dit

ensuite:

«Je ne voudrais pas vraiment que, pour m'avoir entendu parler avec

tant de sérieux à ce petit animal, Vos Grâces me prissent pour un

imbécile; car, en vérité, il y a bien quelque mystère sous les

paroles que j'ai dites. Je suis un rustre, mais pas tant néanmoins

que je ne sache comment il faut s'y prendre avec les gens et avec

les bêtes.

-- Je le crois bien vraiment, répondit le curé; car je sais déjà,

par expérience, que les bois nourrissent des poëte, et que les

cabanes de bergers abritent des philosophes.

-- Du moins, seigneur, répliqua le chevrier, elles recueillent des

hommes devenus sages à leurs dépens. Pour que vous croyiez à cette

vérité, et que vous la touchiez du doigt, je veux, bien qu'il

semble que je m'invite sans être prié, si cela toutefois ne vous

ennuie pas et que vous consentiez à me prêter un moment

d'attention, je veux, dis-je, vous conter une aventure véritable,

et qui viendra en preuve de ce qu'a dit ce seigneur (montrant le

curé), et de ce que j'ai dit moi-même.»

Don Quichotte répondit sur-le-champ:

«Comme ceci m'a l'air d'avoir je ne sais quelle ombre d'aventure

de chevalerie, pour ma part, frère, je vous écouterai de grand

coeur, et c'est ce que feront aussi ces messieurs, parce qu'ils

sont gens d'esprit et fort amis des nouveautés curieuses qui

étonnent, amusent et ravissent les sens, comme je ne doute pas que

va faire votre histoire. Commencez donc, mon ami, nous vous

écoutons tous.

-- Je retire mon enjeu, s'écria Sancho; pour moi, je vais au

ruisseau avec ce pâté, dont je pense me soûler pour trois jours,

car j'ai ouï dire à mon seigneur don Quichotte qu'un écuyer de

chevalier errant doit manger, quand il en trouve l'occasion,

jusqu'à n'en pouvoir plus, parce qu'il pourrait bien lui arriver

d'entrer par hasard dans une forêt si inextricable, qu'il ne

puisse trouver de six jours à en sortir; et, ma foi, si le pauvre

homme ne va pas bien repu, ou le bissac bien rempli, il pourrait

fort bien rester là, comme il lui arrive mainte et mainte fois,

devenu chair de momie.

-- Tu es toujours pour le positif, Sancho, lui dit don Quichotte;

va t'en où tu voudras, et mange ce que tu pourras; moi, j'ai déjà

l'estomac satisfait, et il ne me manque plus que de donner à l'âme

sa collation, comme je me la donnerai en écoutant l'histoire de ce

brave homme.

-- Nous la donnerons aussi à toutes nos âmes,» ajouta le chanoine.

Et il pria sur-le-champ le chevrier de commencer le récit qu'il

venait de leur promettre. Le chevrier donna deux petits coups de

la main sur les flancs de la chèvre, qu'il tenait toujours par les

cornes, en lui disant:

«Couche-toi près de moi, bariolée, nous avons du temps de reste

pour retourner à la bergerie.»

On aurait dit que la chèvre l'eût entendu; car, dès que son maître

se fut assis, elle se coucha fort paisiblement à ses côtés, et, le

regardant au visage, elle faisait croire qu'elle était attentive à

ce que disait le chevrier, lequel commença son histoire de la

sorte:

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 64 / 73 题