Chapitre XLI

_Où le captif continue son histoire_

Quinze jours ne se passèrent point sans que notre renégat eût

acheté une bonne barque, capable de tenir trente personnes. Pour

colorer la chose et prévenir tout soupçon, il résolut de faire, et

fit en effet le voyage d'un pays appelé Sargel, qui est à vingt

lieues d'Alger, du côté d'Oran, où il se fait un grand commerce de

figues sèches[243]. Il recommença deux ou trois fois ce voyage, en

compagnie du Tagarin dont il nous avait parlé. On appelle

_Tagarins, _en Berbérie, les Mores de l'Aragon, et _Mudejarès

_ceux de Grenade[244]. Ces derniers se nomment _Elchès _dans le

royaume de Fez, et ce sont eux que le roi de ce pays emploie le

plus volontiers à la guerre. Chaque fois que le renégat passait

avec sa barque, il jetait l'ancre dans une petite cale qui n'était

pas à deux portées d'arquebuse du jardin où demeurait Zoraïde. Là,

avec les jeunes Mores qui ramaient dans son bâtiment, il se

mettait à dessein, tantôt à dire l'_azala, _tantôt à essayer,

comme pour rire, ce qu'il pensait faire tout de bon. Ainsi, il

allait au jardin de Zoraïde demander des fruits, et le père lui en

donnait sans le connaître. Il aurait bien voulu parler à Zoraïde,

comme il me le confia depuis, pour lui dire que c'était lui qui

devait, par mon ordre, la mener en pays chrétien, et qu'elle

attendît patiemment, en toute confiance; mais il ne put jamais y

parvenir, parce que les femmes moresques ne se laissent voir

d'aucun More, ni Turc, à moins que ce ne soit par ordre de leur

père ou de leur mari. Quant aux captifs chrétiens, elles se

laissent voir et entretenir par eux peut-être plus qu'il ne serait

raisonnable. Pour moi, j'aurais été fâché qu'il lui eût parlé, car

elle se serait effrayée sans doute en voyant son sort confié à la

langue d'un renégat. Mais Dieu, qui ordonnait les choses d'autre

façon, ne donna point au désir du renégat l'occasion de se

satisfaire. Celui-ci, voyant qu'il allait et venait en toute

sûreté, dans ses voyages à Sargel; qu'il jetait l'ancre où, quand

et comme il lui plaisait; que son associé le Tagarin n'avait

d'autre volonté que la sienne; qu'enfin j'étais racheté, et qu'il

ne manquait plus que de trouver des chrétiens pour le service des

rames, me dit de choisir ceux que je voulais emmener avec moi,

outre les gentilshommes rachetés, et de les tenir prévenus pour le

premier vendredi, jour où il avait décidé qu'aurait lieu notre

départ. En conséquence, je parlai à douze Espagnols, tous

vigoureux rameurs, et de ceux qui pouvaient le plus librement

sortir de la ville. Ce n'était pas facile d'en trouver autant à

cette époque, car vingt bâtiments étaient sortis en course, et

l'on avait emmené tous les hommes des chiourmes. Ceux-ci ne se

rencontrèrent que parce que leur maître ne s'était pas mis en

course de toute la saison, ayant à terminer une galiote qui était

sur le chantier. Je ne leur dis rien autre chose, sinon que, le

premier vendredi, dans le tantôt, ils sortissent secrètement un à

un, et qu'ils prissent le chemin du jardin d'Agi-Morato, où ils

m'attendraient jusqu'à ce que j'arrivasse. Je donnai à chacun cet

avis en particulier, en leur recommandant, s'ils voyaient là

d'autres chrétiens, de leur dire simplement que je leur avais

commandé de m'attendre en cet endroit.

Cette démarche faite, il m'en restait une autre à faire qui me

convenait encore davantage: c'était d'informer Zoraïde de l'état

où se trouvaient nos affaires, pour qu'elle fût prête et sur le

qui-vive, et qu'elle ne s'effrayât point si nous l'enlevions à

l'improviste avant le temps que, dans sa pensée, devait mettre à

revenir la barque des chrétiens. Je résolus donc d'aller au

jardin, et de voir si je pourrais lui parler. Sous prétexte

d'aller cueillir quelques herbages, j'y entrai la veille de mon

départ, et la première personne que j'y rencontrai fut son père,

lequel s'adressa à moi dans cette langue qu'on parle entre captifs

et Mores, sur toutes les côtes de Berbérie, et même à

Constantinople, qui n'est ni l'arabe, ni le castillan, ni la

langue d'aucune nation, mais un mélange de toutes les langues,

avec lequel nous parvenions à nous entendre tous[245]. Il me demanda

donc, en cette manière de langage, qui j'étais, et ce que je

cherchais dans son jardin. Je lui répondis que j'étais esclave

d'Arnaute Mami[246] (et cela, parce que je savais que c'était un de

ses amis les plus intimes), et que je cherchais des herbes pour

faire une salade. Il me demanda ensuite si j'étais ou non un homme

de rachat, et combien mon maître exigeait pour ma rançon. Pendant

ces questions et ces réponses, la belle Zoraïde sortit de la

maison du jardin. Il y avait déjà longtemps qu'elle ne m'avait vu,

et, comme les Moresques, ainsi que je l'ai dit, ne font aucune

façon de se montrer aux chrétiens, et ne cherchent pas davantage à

les éviter, rien ne l'empêcha de s'avancer auprès de nous. Au

contraire, voyant qu'elle venait à petits pas, son père l'appela

et la fit approcher. Ce serait chose impossible que de vous dire à

présent avec quelle extrême beauté, quelle grâce parfaite et quels

riches atours parut à mes yeux ma bien-aimée Zoraïde. Je dirai

seulement que plus de perles pendaient à son beau cou, à ses

oreilles, à ses boucles de cheveux, qu'elle n'avait de cheveux sur

la tête. Au-dessus des cous-de-pied, qu'elle avait nus et

découverts à la mode de son pays, elle portait deux _carcadj

_(c'est ainsi qu'on appelle en arabe les anneaux ou bracelets des

pieds), d'or pur, avec tant de diamants incrustés, que son père, à

ce qu'elle m'a dit depuis, les estimait dix mille doublons, et les

bracelets qu'elle portait aux poignets des mains valaient une

somme égale. Les perles étaient très-fines et très-nombreuses, car

la plus grande parure des femmes moresques est de se couvrir de

perles en grains ou en semence. Aussi y a-t-il plus de perles chez

les Mores que chez toutes les autres nations. Le père de Zoraïde

avait la réputation d'en posséder un grand nombre, et des plus

belles qui fussent à Alger. Il passait aussi pour avoir dans son

trésor plus de deux cent mille écus espagnols, et c'est de tout

cela qu'était maîtresse celle qui l'est à présent de moi. Si elle

se montrait belle avec tous ses ornements, on peut se faire idée,

par les restes de beauté que lui ont laissés tant de souffrances

et de fatigues, de ce qu'elle devait être en ces temps de

prospérité. On sait que la beauté de la plupart des femmes a ses

jours et ses époques; que les accidents de leur vie la diminuent

ou l'augmentent, et qu'il est naturel que les passions de l'âme

l'élèvent ou l'abaissent, bien que d'ordinaire elles la

flétrissent. Enfin, elle se montra parée et belle au dernier

point; du moins elle me parut la plus riche et la plus ravissante

femme qu'eussent encore vue mes yeux. Et, joignant à cela les

sentiments de la reconnaissance que m'avaient inspirés ses

bienfaits, je crus avoir devant moi une divinité du ciel descendue

sur la terre pour mon plaisir et mon salut. Dès qu'elle approcha,

son père lui dit dans sa langue que j'étais esclave de son ami

Arnaute Mami, et que je venais chercher une salade. Elle prit

alors la parole, et, dans cette langue mêlée dont je vous ai

parlé, elle me demanda si j'étais gentilhomme, et pourquoi je ne

m'étais pas encore racheté; je lui répondis que je venais de

l'être et qu'elle pouvait voir, par le prix de ma rançon, combien

mon maître m'estimait, puisqu'il avait exigé et touché quinze

cents zoltanis[247].

«En vérité, dit-elle, si tu avais appartenu à mon père, j'aurais

fait en sorte qu'il ne te donnât pas pour deux fois autant; car

vous autres chrétiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et

vous vous faites pauvres pour tromper les Mores.

-- Cela peut bien être, madame, répondis-je; mais je proteste que

j'ai dit à mon maître la vérité, que je la dis et la dirai à

toutes les personnes que je rencontre en ce monde.

-- Et quand t'en vas-tu? demanda Zoraïde.

-- Demain, à ce que je crois, lui dis-je. Il y a ici un vaisseau

de France qui met demain à la voile, et je pense partir avec lui.

-- Ne vaudrait-il pas mieux, répliqua Zoraïde, attendre qu'il

arrivât des vaisseaux d'Espagne pour t'en aller avec eux, plutôt

qu'avec des Français, qui ne sont pas vos amis?

-- Non, répondis-je; si toutefois il y avait des nouvelles

certaines qu'un bâtiment arrive d'Espagne, je me déciderais à

l'attendre; mais il est plus sûr de m'en aller dès demain: car le

désir que j'ai de me voir en mon pays, auprès des personnes que

j'aime, est si fort, qu'il ne me laissera pas attendre une autre

occasion, pour peu qu'elle tarde, quelque bonne qu'elle puisse

être.

-- Tu dois sans doute être marié dans ton pays? demanda Zoraïde;

et c'est pour cela que tu désires tant aller revoir ta femme.

-- Non, répondis-je, je ne suis pas marié: mais j'ai donné ma

parole de me marier en arrivant.

-- Est-elle belle, la dame à qui tu l'as donnée? demanda Zoraïde.

-- Si belle, répliquai-je, que, pour la louer dignement et te dire

la vérité, j'affirme qu'elle te ressemble beaucoup.»

À ces mots, le père de Zoraïde se mit à rire de bon coeur, et me

dit: «Par Allah, chrétien, elle doit être bien belle, en effet, si

elle ressemble à ma fille, qui est la plus belle personne de tout

ce royaume; si tu en doutes, regarde-la bien, et tu verras que je

t'ai dit la vérité.»

C'était Agi-Morato qui nous servait d'interprète dans le cours de

cet entretien, comme plus habile à parler cette langue bâtarde

dont on fait usage en ce pays; car Zoraïde, quoiqu'elle l'entendît

également, exprimait plutôt ses pensées par signes que par

paroles.

Tandis que la conversation continuait ainsi, arrive un More tout

essoufflé, disant à grands cris que quatre Turcs ont sauté par-

dessus les murs du jardin, et qu'ils cueillent les fruits, bien

que tout verts encore. À cette nouvelle, le vieillard tressaillit

de crainte, et sa fille aussi, car les Mores ont une peur générale

et presque naturelle des Turcs, surtout des soldats de cette

nation, qui sont si insolents et exercent un tel empire sur les

Mores leurs sujets, qu'ils les traitent plus mal que s'ils étaient

leurs esclaves. Agi-Morato dit aussitôt à Zoraïde:

«Fille, retourne vite à la maison, et renferme-toi pendant que je

vais parler à ces chiens; toi, chrétien, cherche tes herbes à ton

aise, et qu'Allah te ramène heureusement en ton pays.»

Je m'inclinai, et il alla chercher les Turcs, me laissant seul

avec Zoraïde, qui fit mine d'abord d'obéir à son père; mais, dès

qu'il eut disparu derrière les arbres du jardin, elle revint

auprès de moi et me dit, les yeux pleins de larmes:

«_Ataméji, _chrétien, _ataméji?» _ce qui veut dire: «Tu t'en vas,

chrétien, tu t'en vas?

-- Oui, madame, lui répondis-je; mais jamais sans toi. Attends-moi

le premier _dgiuma; _et ne t'effraye pas de nous voir, car, sans

aucun doute, nous t'emmènerons en pays de chrétiens.»

Je lui dis ce peu de mots de façon qu'elle me comprît trèsbien,

ainsi que d'autres propos que nous échangeâmes. Alors, jetant un

bras autour de mon cou, elle commença d'un pas tremblant à

cheminer vers la maison. Le sort voulut, et ce pouvait être pour

notre perte, si le ciel n'en eût ordonné autrement, que, tandis

que nous marchions ainsi embrassés, son père, qui venait déjà de

renvoyer les Turcs, nous vît dans cette posture, et nous vîmes

bien aussi qu'il nous avait aperçus. Mais Zoraïde, adroite et

prudente, ne voulut pas ôter les bras de mon cou; au contraire,

elle s'approcha de plus près encore, et posa sa tête sur ma

poitrine, en pliant un peu les genoux, et donnant tous les signes

d'un évanouissement complet. Moi, de mon côté, je feignis de la

soutenir contre mon gré. Son père vint en courant à notre

rencontre, et voyant sa fille en cet état, il lui demanda ce

qu'elle avait; mais comme elle ne répondait pas:

«Sans doute, s'écria-t-il, que l'effroi que lui a donné l'arrivée

de ces chiens l'aura fait évanouir.»

Alors, l'ôtant de dessus ma poitrine, il la pressa contre la

sienne. Elle jeta un soupir, et, les yeux encore mouillés de

larmes, se tourna de mon côté et me dit:

«_Améji, _chrétien, _améji,»_ c'est-à-dire: «Va-t'en, chrétien,

va-t'en.»

À quoi son père répondit:

«Peu importe, fille, que le chrétien s'en aille, car il ne t'à

point fait de mal; et les Turcs sont partis. Que rien ne t'effraye

maintenant, et que rien ne te chagrine, puisque les Turcs, ainsi

que je te l'ai dit, se sont, à ma prière, en allés par où ils

étaient venus.

-- Ce sont eux, seigneur, dis-je à son père, qui l'ont effrayée,

comme tu l'as pensé. Mais puisqu'elle dit que je m'en aille, je ne

veux pas lui causer de peine. Reste en paix, et, avec ta

permission, je reviendrai, au besoin, cueillir des herbes dans le

jardin; car, à ce que dit mon maître, on n'en saurait trouver en

aucun autre de meilleures pour la salade.

-- Tu pourras revenir toutes les fois qu'il te plaira, répondit

Agi-Morato; ma fille ne dit pas cela parce que ta vue ou celle des

autres chrétiens la fâche; c'était pour dire que les Turcs s'en

allassent qu'elle t'a dit de t'en aller, ou bien parce qu'il était

temps de chercher tes herbes.»

À ces mots, je pris sur-le-champ congé de tous les deux, et

Zoraïde, qui semblait à chaque pas se sentir arracher l'âme,

s'éloigna avec son père. Moi, sous prétexte de chercher les herbes

de ma salade, je parcourus à mon aise tout le jardin; je remarquai

bien les entrées et les sorties, le fort et le faible de la

maison, et les facilités qui se pouvaient offrir pour le succès de

notre entreprise. Cela fait, je revins, et rendis compte de tout

ce qui s'était passé au renégat et à mes compagnons, soupirant

après l'heure où je me verrais en paisible jouissance du bonheur

que m'offrait le ciel dans la belle et charmante Zoraïde.

Enfin, le temps s'écoula, et amena le jour par nous si désiré.

Nous suivîmes ponctuellement tous ensemble l'ordre arrêté dans nos

conciliabules après de mûres réflexions, et le succès répondit

pleinement à notre espoir. Le vendredi qui suivit le jour où

j'avais entretenu Zoraïde dans le jardin, le renégat vint, à

l'entrée de la nuit, jeter l'ancre avec sa barque presque en face

de la demeure où nous attendait l'aimable fille d'Agi-Morato. Déjà

les chrétiens qui devaient occuper les bancs des rameurs étaient

avertis et cachés dans divers endroits des environs. Ils étaient

tous vigilants et joyeux dans l'attente de mon arrivée, et

impatients d'attaquer le navire qu'ils avaient devant les yeux;

car, ne sachant point la convention faite avec le renégat, ils

croyaient que c'était par la force de leurs bras qu'il fallait

gagner la liberté, en ôtant la vie aux Mores qui occupaient la

barque. Il arriva donc qu'à peine je me fus montré avec mes

compagnons, tous les autres qui étaient cachés, guettant notre

arrivée, accoururent auprès de nous. C'était l'heure où les portes

de la ville venaient d'être fermées, et personne n'apparaissait

dans toute cette campagne. Quand nous fûmes réunis, nous hésitâmes

pour savoir s'il valait mieux aller d'abord chercher Zoraïde, ou

faire, avant tout, prisonniers les Mores bagarins[248] qui ramaient

dans la barque. Pendant que nous étions encore à balancer, arriva

notre renégat, qui nous demanda à quoi nous perdions le temps,

ajoutant que l'heure était venue d'agir, et que tous ses Mores, la

plupart endormis, ne songeaient guère à se tenir sur leurs gardes.

Nous lui dîmes ce qui causait notre hésitation; mais il répondit

que ce qui importait le plus, c'était d'abord de s'emparer de la

barque, chose très-facile et sans nul danger, puis qu'ensuite nous

pourrions aller enlever Zoraïde. Son avis fut unanimement

approuvé, et, sans tarder davantage, guidés par lui, nous

arrivâmes au petit navire. Il sauta le premier à bord, saisit son

cimeterre, et s'écria en langue arabe:

«Que personne de vous ne bouge, s'il ne veut qu'il lui en coûte la

vie.»

En ce moment, presque tous les chrétiens étaient entrés à sa

suite. Les Mores, qui n'étaient pas gens de résolution, furent

frappés d'effroi en écoutant ainsi parler leur _arraez__[249]__,

_et, sans qu'aucun d'eux étendît la main sur le peu d'armes

qu'ils avaient, ils se laissèrent en silence garrotter par les

chrétiens. Ceux-ci firent leur besogne avec célérité, menaçant les

Mores, si l'un d'eux élevait la voix, de les passer au fil de

l'épée. Quand cela fut fait, la moitié de nos gens restèrent pour

les garder, et je revins avec les autres, ayant toujours le

renégat pour guide, au jardin d'Agi-Morato. Le bonheur voulut

qu'en arrivant à la porte nous l'ouvrissions avec autant de

facilité que si elle n'eût pas été fermée. Nous approchâmes donc

en grand silence jusque auprès de la maison, sans donner l'éveil à

personne. La belle Zoraïde nous attendait à une fenêtre, et, dès

qu'elle entendit que quelqu'un était là, elle demanda d'une voix

basse si nous étions _nazarani__[250]__, _c'est-à-dire

chrétiens. Je lui répondis que oui, et qu'elle n'avait qu'à

descendre. Quand elle me reconnut, elle n'hésita pas un moment;

sans répliquer un mot, elle descendit en toute hâte, ouvrit la

porte et se fit voir à tous les yeux, si belle et si richement

vêtue, que je ne pourrais l'exprimer. Dès que je la vis, je lui

pris une main, et je la baisai; le renégat fit de même, ainsi que

mes deux compagnons, et les autres aussi, qui, sans rien savoir de

l'aventure, firent ce qu'ils nous virent faire, si bien qu'il

semblait que tous nous lui rendissions grâce, et la reconnussions

pour maîtresse de notre liberté. Le renégat lui demanda en langue

moresque si son père était dans le jardin. Elle répondit que oui

et qu'il dormait.

«Alors il faudra l'éveiller, reprit le renégat, et l'emmener avec

nous, ainsi que tout ce qu'il y a de précieux dans ce beau jardin.

-- Non, s'écria-t-elle, on ne touchera point à un cheveu de mon

père; et dans cette maison il n'y a rien de plus que ce que

j'emporte, et c'est bien assez pour que vous soyez tous riches et

contents. Attendez un peu, et vous allez voir.»

À ces mots, elle rentra chez elle, en disant qu'elle reviendrait

aussitôt, et que nous restassions tranquilles, sans faire aucun

bruit. Je questionnai le renégat sur ce qui venait de se passer

entre eux, et quand il me l'eut conté, je lui dis qu'il fallait ne

faire en toute chose que la volonté de Zoraïde. Celle-ci revenait

déjà, chargée d'un coffret si plein d'écus d'or, qu'elle pouvait à

peine le soutenir. La fatalité voulut que son père s'éveillât en

ce moment, et qu'il entendît le bruit qui se faisait dans le

jardin. Il s'approcha de la fenêtre, et reconnut sur-le-champ que

tous ceux qui entouraient sa maison étaient chrétiens. Aussitôt,

jetant des cris perçants, il se mit à dire en arabe:

«Aux chrétiens, aux chrétiens! aux voleurs, aux voleurs!»

Ces cris nous mirent tous dans une affreuse confusion. Mais le

renégat, voyant le péril que nous courions, et combien il lui

importait de terminer l'entreprise avant que l'éveil fût donné,

monta, en courant à toutes jambes, à l'appartement d'Agi-Morato.

Quelques-uns des nôtres le suivirent, car je n'osais, quant à moi,

abandonner Zoraïde, qui était tombée comme évanouie dans mes bras.

Finalement, ceux qui étaient montés mirent si bien le temps à

profit, qu'un moment après ils descendirent, amenant Agi-Morato,

les mains liées et un mouchoir attaché sur la bouche, et le

menaçant de lui faire payer un seul mot de la vie. Quand sa fille

l'aperçut, elle se couvrit les yeux pour ne point le voir, et lui

resta frappé de stupeur, ne sachant pas avec quelle bonne volonté

elle s'était remise en nos mains. Mais comme alors les pieds

étaient le plus nécessaires, nous regagnâmes en toute hâte notre

barque, où ceux qui étaient restés nous attendaient, fort inquiets

qu'il ne nous fût arrivé quelque malheur.

À peine deux heures de la nuit s'étaient écoulées que nous étions

tous réunis dans la barque. On ôta au père de Zoraïde les liens

des mains et le mouchoir de la bouche; mais le renégat lui répéta

encore que, s'il disait un mot, c'en était fait de lui. Dès qu'il

aperçut là sa fille, Agi-Morato commença à pousser de plaintifs

sanglots, surtout quand il vit que je la tenais étroitement

embrassée, et qu'elle, sans se plaindre, sans se défendre, sans

chercher à s'échapper, demeurait tranquille entre mes bras; mais

toutefois il gardait le silence, dans la crainte que le renégat ne

mît ses menaces à effet. Au moment où nous allions jeter les rames

à l'eau, Zoraïde, voyant dans la barque son père et les autres

Mores qui étaient attachés, dit au renégat de me demander que je

lui fisse la grâce de relâcher ces Mores, et de rendre à son père

la liberté, parce qu'elle se précipiterait plutôt dans la mer, que

de voir devant ses yeux, et par rapport à elle, emmener captif un

père qui l'avait si tendrement aimée. Le renégat me transmit sa

prière, et je répondis que j'étais prêt à la contenter. Mais il

répliqua que cela n'était pas possible.

«Si nous les laissons ici, me dit-il, ils vont appeler au secours,

mettre la ville en rumeur, et ils seront cause qu'on enverra de

légères frégates à notre poursuite, qu'on nous cernera par terre

et par mer, et que nous ne pourrons nous échapper. Ce qu'on peut

faire, c'est de leur donner la liberté en arrivant au premier pays

chrétien.»

Nous nous rendîmes tous à cet avis, et Zoraïde, à laquelle on

expliqua les motifs qui nous obligeaient à ne point faire sur-le-

champ ce qu'elle désirait, s'en montra satisfaite.

Aussitôt, en grand silence, mais avec une joyeuse célérité, chacun

de nos vigoureux rameurs saisit son aviron, et nous commençâmes,

en nous recommandant à Dieu du profond de nos coeurs, à voguer

dans la direction des îles Baléares, qui sont le pays chrétien le

plus voisin. Mais comme le vent d'est soufflait assez fort et que

la mer était un peu houleuse, il devint impossible de suivre la

route de Mayorque, et nous fûmes obligés de longer le rivage du

côté d'Oran, non sans grande inquiétude d'être découverts de la

petite ville de Sargel, qui, sur cette côte, n'est pas à plus de

soixante milles d'Alger. Nous craignions aussi de rencontrer dans

ces parages quelque galiote de celles qui amènent des marchandises

de Tétouan, bien que chacun de nous comptât assez sur lui et sur

les autres pour espérer, si nous rencontrions une galiote de

commerce qui ne fût point armée en course, non-seulement de ne pas

être pris, mais, au contraire, de prendre un bâtiment où nous

pourrions achever plus sûrement notre voyage. Tandis qu'on

naviguait ainsi, Zoraïde restait à mes côtés, la tête cachée dans

mes mains pour ne pas voir son père, et j'entendais qu'elle

appelait tout bas Lella Maryem, en la priant de nous assister.

Nous avions fait environ trente milles quand le jour commença de

poindre; mais nous étions à peine à trois portées d'arquebuse de

la terre, que nous vîmes entièrement déserte et sans personne qui

pût nous découvrir. Cependant, à force de rames, nous gagnâmes la

pleine mer, qui s'était un peu calmée, et, quand nous fûmes à deux

lieues environ de la côte, on donna l'ordre de ramer de quart

pendant que nous prendrions quelque nourriture, car la barque

était abondamment pourvue. Mais les rameurs répondirent qu'il

n'était pas encore temps de prendre du repos, qu'on pouvait donner

à manger à ceux qui n'avaient point affaire, et qu'ils ne

voulaient pour rien au monde déposer les rames. On leur obéit, et,

presque au même instant, un grand vent s'éleva, qui nous força

d'ouvrir les voiles et de laisser la rame, en mettant le cap sur

Oran, car il n'était pas possible de suivre une autre direction.

Cette manoeuvre se fit avec rapidité, et nous naviguâmes à la

voile, faisant plus de huit milles à l'heure, sans autre crainte

que celle de rencontrer un bâtiment armé en course. Nous donnâmes

à manger aux Mores bagarins, que le renégat consola en leur disant

qu'ils n'étaient point captifs, et qu'à la première occasion la

liberté leur serait rendue. Il tint le même langage au père de

Zoraïde; mais le vieillard répondit:

«Je pourrais, ô chrétiens, attendre tout autre chose de votre

générosité et de votre courtoisie; mais ne me croyez pas assez

simple pour imaginer que vous allez me donner la liberté. Vous ne

vous êtes pas exposés assurément aux périls qu'il y avait à me

l'enlever pour me la rendre si libéralement, surtout sachant qui

je suis et quels avantages vous pouvez retirer en m'imposant une

rançon. S'il vous plaît d'en fixer le prix, je vous offre dès

maintenant tout ce que vous voudrez pour moi et pour cette pauvre

enfant, qui est la meilleure et la plus chère partie de mon âme.»

En achevant ces mots, il se mit à pleurer si amèrement, qu'il nous

fit à tous compassion, et qu'il força Zoraïde à jeter la vue sur

lui. Quand elle le vit ainsi pleurer, elle s'attendrit, se leva de

mes genoux pour aller embrasser son père, et, collant son visage

au sien, ils commencèrent tous deux à fondre en larmes d'une

manière si touchante, que la plupart d'entre nous sentaient aussi

leurs yeux se mouiller de pleurs. Mais lorsque Agi-Morato la vit

en habit de fête et chargée de tant de bijoux, il lui dit dans sa

langue: «Qu'est-ce que cela, ma fille? hier, à l'entrée de la

nuit, avant que ce terrible malheur nous arrivât, je t'ai vue avec

tes habits ordinaires de la maison; et maintenant, sans que tu

aies eu le temps de te vêtir, et sans que je t'aie donné aucune

nouvelle joyeuse à célébrer en pompe et en cérémonie, je te vois

parée des plus riches atours dont j'aie pu te faire présent

pendant notre plus grande prospérité? Réponds à cela, car j'en

suis plus surpris et plus inquiet que du malheur même où je me

trouve.»

Tout ce que le More disait à sa fille, le renégat nous le

transmettait, et Zoraïde ne répondait pas un mot. Mais quand Agi-

Morato vit dans un coin de la barque le coffret où elle avait

coutume d'enfermer ses bijoux, et qu'il savait bien avoir laissé

dans sa maison d'Alger, ne voulant pas l'apporter au jardin, il

fut bien plus surpris encore, et lui demanda comment ce coffre

était tombé en nos mains, et qu'est-ce qu'il y avait dedans. Alors

le renégat, sans attendre la réponse de Zoraïde, répondit au

vieillard:

«Ne te fatigue pas, seigneur, à demander tant de choses à ta fille

Zoraïde; je vais t'en répondre une seule, qui pourra satisfaire à

toutes tes questions. Sache donc qu'elle est chrétienne, que c'est

elle qui a été la lime de nos chaînes et la délivrance de notre

captivité. Elle est venue ici de son plein gré, aussi contente, à

ce que je suppose, de se voir en cette situation, que celui qui

passe des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie, et de

l'enfer au paradis.

-- Est-ce vrai, ma fille, ce que dit celui-là? s'écria le More.

-- Il en est ainsi, répondit Zoraïde.

-- Quoi! répliqua le vieillard, tu es chrétienne, et c'est toi qui

as mis ton père au pouvoir de ses ennemis?

-- Chrétienne, oui, je le suis, reprit Zoraïde, mais non celle qui

t'a mis en cet état, car jamais mon désir n'a été de t'abandonner,

ni de te faire du mal, mais seulement de faire mon bien.

-- Et quel bien t'es-tu fait, ma fille?

-- Pour cela, répondit-elle, demande-le à Lella Maryem; elle saura

te le dire mieux que moi.»

À peine le More eut-il entendu cette réponse, qu'avec une

incroyable célérité il se jeta dans l'eau la tête la première, et

il se serait infailliblement noyé si le long vêtement qu'il

portait ne l'eût un peu soutenu sur les flots. Aux cris de Zoraïde

nous accourûmes tous, et, le saisissant par son cafetan, nous le

retirâmes à demi noyé et sans connaissance; ce qui causa une si

vive douleur à Zoraïde qu'elle se mit, comme s'il eût été sans

vie, à pousser sur son corps les plus tendres et les plus

douloureux sanglots. Nous le pendîmes la tête en bas; il rendit

beaucoup d'eau, et revint à lui au bout de deux heures. Pendant ce

temps le vent ayant changé, nous fûmes obligés de nous rapprocher

de terre, et de faire force de rames pour ne pas être jetés à la

côte. Mais notre bonne étoile permit que nous arrivassions à une

cale que forme un petit promontoire appelé par les Mores cap de la

_Cava rhoumia, _qui veut dire en notre langue de la _Mauvaise

femme chrétienne. _C'est une tradition parmi eux qu'en cet endroit

est enterrée cette Cava qui causa la perte de l'Espagne, parce

qu'en leur langue _cava _veut dire _mauvaise femme__[251]__, _et

_rhoumia, chrétienne. _Ils tiennent même à mauvais augure de jeter

l'ancre dans cette cale quand la nécessité les y force, car ce

n'est jamais sans nécessité qu'ils y abordent. Pour nous, ce ne

fut pas un gîte de mauvaise femme, mais bien un heureux port de

salut, tant la mer était furieuse. Nous plaçâmes nos sentinelles à

terre, et, sans quitter un moment les rames, nous mangeâmes des

provisions qu'avait faites le renégat: après quoi nous priâmes, du

fond de nos coeurs, Dieu et Notre-Dame de nous prêter leur

assistance et leur faveur pour mener à bonne fin un si heureux

commencement.

On se prépara, pour céder aux supplications de Zoraïde, à mettre à

terre son père et les autres Mores qui étaient encore attachés;

car le coeur lui manquait, et ses tendres entrailles étaient

déchirées à la vue de son père lié comme un malfaiteur, et de ses

compatriotes prisonniers. Nous promîmes de lui obéir au moment du

départ, puisqu'il n'y avait nul danger à les laisser en cet

endroit, qui était complètement désert. Nos prières ne furent pas

si vaines que le ciel ne les entendît; en notre faveur, le vent

changea, la mer devint tranquille, et tout nous invita à continuer

joyeusement notre voyage. Voyant l'instant favorable, nous

déliâmes les Mores, et, à leur grand étonnement, nous les mîmes à

terre un à un. Mais quand on descendit le père de Zoraïde, qui

avait repris toute sa connaissance, il nous dit:

«Pourquoi pensez-vous, chrétiens, que cette méchante femelle se

réjouisse de ce que vous me rendez la liberté? croyez-vous que

c'est parce qu'elle a pitié de moi? Non, certes; c'est pour se

délivrer de la gêne que lui causerait ma présence quand elle

voudra satisfaire ses désirs criminels. N'allez pas imaginer que

ce qui l'a fait changer de religion, c'est d'avoir cru que la

vôtre vaut mieux que la nôtre; non, c'est d'avoir appris que chez

vous on se livre à l'impudicité plus librement que dans notre

pays.»

Puis, se tournant vers Zoraïde, tandis qu'avec un autre chrétien

je le retenais par les deux bras, pour qu'il ne fît pas quelque

extravagance:

«Ô jeune fille infâme et pervertie! s'écria-t-il, où vas-tu,

aveugle et dénaturée, au pouvoir de ces chiens, nos ennemis

naturels? Maudite soit l'heure où je t'ai engendrée, et maudits

soient les tendres soins que j'ai pris de ton enfance!»

Quand je vis qu'il prenait le chemin de n'en pas finir de sitôt,

je me hâtai de le descendre à terre, et là il continuait à grands

cris ses malédictions et ses plaintes, suppliant Mahomet de prier

Allah de nous détruire et de nous abîmer. Lorsque, après avoir mis

à la voile, nous ne pûmes plus entendre ses paroles, nous vîmes

encore ses actions; il s'arrachait les cheveux, se frappait le

visage et se roulait par terre. Mais, dans un moment, il éleva si

fort la voix, que nous pûmes distinctement l'entendre:

«Reviens, ma fille bien-aimée, disait-il, descends à terre; je te

pardonne tout. Donne à ces hommes ton argent, qui est déjà le

leur, et reviens consoler ton triste père, qui, si tu le laisses,

laissera la vie sur cette plage déserte.»

Zoraïde entendait tout cela, et, le coeur brisé, pleurait

amèrement. Elle ne sut rien trouver de mieux à lui répondre que ce

peu de paroles:

«Allah veuille, ô mon père, que Lella Maryem, qui m'a rendue

chrétienne, te console dans ta tristesse. Allah sait bien que je

n'ai pu m'empêcher de faire ce que j'ai fait, et que ces chrétiens

ne doivent rien à ma volonté. Quand même j'aurais voulu les

laisser partir et les laisser à la maison, cela ne m'aurait pas

été possible, tant mon âme avait hâte de mettre en oeuvre cette

résolution, qui me semble aussi sainte qu'à toi, mon bon père,

elle paraît coupable.»

Zoraïde parlait ainsi quand son père ne pouvait plus l'entendre,

et que déjà nous le perdions de vue. Tandis que je la consolais,

tout le monde se remit à l'ouvrage, et nous recommençâmes à voguer

avec un vent si favorable, que nous étions persuadés de nous voir,

au point du jour, sur les côtes d'Espagne. Mais comme rarement, ou

plutôt jamais, le bien ne vient pur et complet, sans qu'il soit

accompagné ou suivi de quelque mal qui le trouble et l'altère,

notre mauvaise étoile, ou peut-être les malédictions que le More

avait données à sa fille (car il faut les craindre de quelque père

que ce soit), vinrent troubler notre allégresse. Nous étions en

pleine mer, à plus de trois heures de la nuit, marchant voile

déployée et les rames au crochet, car le vent prospère nous

dispensait du travail de la chiourme, quand tout à coup, à la

clarté de la lune, nous aperçûmes un vaisseau rond, qui, toutes

voiles dehors et penché sur le flanc, traversait devant nous. Il

était si proche, que nous fûmes obligés de carguer à la hâte pour

ne point le heurter, et lui, de son côté, fit force de timon pour

nous laisser le chemin libre. On se mit alors, du tillac de ce

vaisseau, à nous demander qui nous étions, où nous allions et d'où

nous venions. Mais comme ces questions nous étaient faites en

langue française, le renégat s'écria bien vite:

«Que personne ne réponde: ce sont sans doute des corsaires

français, qui font prise de tout.»

Sur cet avis, personne ne dit mot, et, prenant un peu d'avance,

nous laissâmes le vaisseau sous le vent. Mais aussitôt on nous

lâcha deux coups de canon, sans doute à boulets enchaînés, car la

première volée coupa par la moitié notre mât, qui tomba dans la

mer avec sa voile; et le second coup, tiré presque au même

instant, porta dans le corps de notre barque, qu'il perça de part

en part, sans atteindre personne. Mais, nous sentant couler à

fond, nous nous mîmes tous à demander secours à grands cris, et à

prier les gens du vaisseau de nous recueillir, s'ils ne voulaient

nous voir sombrer. Ils mirent alors en panne, et jetant la

chaloupe en mer, douze Français, armés de leurs arquebuses,

s'approchèrent, mèches allumées, de notre bâtiment. Quand ils

virent notre petit nombre, et que réellement nous coulions bas,

ils nous prirent à leur bord, disant que c'était l'impolitesse que

nous leur avions faite en refusant de répondre qui nous valait

cette leçon. Notre renégat prit alors le coffre qui contenait les

richesses de Zoraïde, et le jeta dans la mer, sans que personne

prît garde à ce qu'il faisait. Finalement, tous nous passâmes sur

le navire des Français, qui s'informèrent d'abord de tout ce qu'il

leur plut de savoir de nous; puis, comme s'ils eussent été nos

ennemis mortels, ils nous dépouillèrent de tout ce que nous

portions; ils prirent à Zoraïde jusqu'aux anneaux qu'elle avait

aux jambes. Mais j'étais bien moins tourmenté des pertes dont

s'affligeait Zoraïde que de la crainte de voir ces pirates passer

à d'autres violences, et lui enlever, après ces riches et précieux

bijoux, celui qui valait plus encore et qu'elle estimait

davantage. Mais, par bonheur, les désirs de ces gens ne vont pas

plus loin que l'argent et le butin, dont ne peut jamais se

rassasier leur avarice, qui se montra, en effet, si insatiable,

qu'ils nous auraient enlevé jusqu'à nos habits de captifs, s'ils

eussent pu en tirer parti.

Quelques-uns d'entre eux furent d'avis de nous jeter tous à la

mer, enveloppés dans une voile, parce qu'ils avaient l'intention

de trafiquer dans quelques ports d'Espagne sous pavillon breton,

et que, s'ils nous eussent emmenés vivants, on aurait découvert et

puni leur vol. Mais le capitaine, qui avait dépouillé ma chère

Zoraïde, dit qu'il se contentait de sa prise, et qu'il ne voulait

toucher à aucun port d'Espagne, mais continuer sa route au plus

vite, passer le détroit de Gibraltar, de nuit et comme il

pourrait, et regagner la Rochelle, d'où il était parti. Ils

résolurent en conséquence, de nous donner la chaloupe de leur

vaisseau, et tout ce qu'il fallait pour la courte navigation qui

nous restait à faire; ce qu'ils exécutèrent le lendemain, en vue

de la terre d'Espagne: douce et joyeuse vue, qui nous fit oublier

tous nos malheurs, toutes nos misères, comme si d'autres que nous

les eussent essuyés: tant est grand le bonheur de recouvrer la

liberté perdue!

Il pouvait être à peu près midi quand ils nous mirent dans la

chaloupe, en nous donnant deux barils d'eau et quelques biscuits;

le capitaine, touché de je ne sais quelle compassion, donna même à

la belle Zoraïde, au moment de l'embarquer, quarante écus d'or, et

ne permit point que ses soldats lui ôtassent les vêtements qu'elle

porte aujourd'hui. Nous descendîmes dans la barque, et nous leur

rendîmes grâce du bien qu'ils nous faisaient, montrant plus de

reconnaissance que de rancune. Ils prirent aussitôt le large, dans

la direction du détroit; et nous, sans regarder d'autre boussole

que la terre qui s'offrait à nos yeux, nous nous mîmes à ramer

avec tant d'ardeur, qu'au coucher du soleil nous étions assez

près, à ce qu'il nous sembla, pour aborder avant que la nuit fût

bien avancée. Mais la lune était cachée et le ciel obscur; et,

comme nous ignorions en quels parages nous étions arrivés, il ne

nous parut pas prudent de prendre terre. Cependant plusieurs

d'entre nous étaient de cet avis; ils voulaient que nous

abordassions, fût-ce sur des rochers et loin de toute habitation,

parce que, disaient-ils, c'était le seul moyen d'être à l'abri de

la crainte que nous devions avoir de rencontrer quelques navires

des corsaires de Tétouan, lesquels quittent la Berbérie à l'entrée

de la nuit, arrivent au point du jour sur les côtes d'Espagne,

font quelque prise, et retournent dormir chez eux. Enfin, parmi

les avis contraires, on s'arrêta à celui d'approcher peu à peu,

et, si le calme de la mer le permettait, de débarquer où nous

pourrions. C'est ce que nous fîmes, et il n'était pas encore

minuit quand nous arrivâmes au pied d'une haute montagne, non si

voisine de la mer qu'il n'y eût un peu d'espace où l'on pût

commodément aborder. Nous échouâmes notre barque sur le sable, et,

sautant à terre, nous baisâmes à genoux le sol de la patrie; puis,

les yeux baignés des douces larmes de la joie, nous rendîmes

grâces à Dieu, notre Seigneur, du bien incomparable qu'il nous

avait fait pendant notre voyage. Nous ôtâmes ensuite de la barque

les provisions qu'elle contenait, et l'ayant tirée sur le rivage,

nous gravîmes une grande partie du flanc de la montagne; car, même

arrivés là, nous ne pouvions calmer l'agitation de nos coeurs, ni

nous persuader que cette terre qui nous portait fût bien une terre

de chrétiens.

Le jour parut plus tard que nous ne l'eussions désiré, et nous

achevâmes de gagner le sommet de la montagne pour voir si de là on

découvrirait un village ou des cabanes de bergers. Mais, quelque

loin que nous étendissions la vue, nous n'aperçûmes ni habitation,

ni sentier, ni être vivant. Toutefois, nous résolûmes de pénétrer

plus avant dans le pays, certains de rencontrer bientôt quelqu'un

qui nous fît connaître où nous étions. Ce qui me tourmentait le

plus, c'était de voir Zoraïde marcher à pied sur cet âpre terrain;

je la pris bien un moment sur mes épaules, mais ma fatigue la

fatiguait plus que son repos ne la reposait: aussi ne voulut-elle

plus me laisser prendre cette peine, et elle cheminait, en me

donnant la main, avec patience et gaieté. Nous avions à peine fait

un quart de lieue, que le bruit d'une clochette frappa nos

oreilles. À ce bruit qui annonçait le voisinage d'un troupeau,

nous regardâmes attentivement si quelqu'un se montrait, et nous

aperçûmes, au pied d'un liége, un jeune pâtre qui s'amusait

paisiblement à tailler un bâton avec son couteau. Nous

l'appelâmes, et lui, tournant la tête, se leva d'un bond. Mais, à

ce que nous sûmes depuis, les premiers qu'il aperçut furent

Zoraïde et le renégat, et, comme il les vit en habit moresque, il

crut que tous les Mores de la Berbérie étaient à ses trousses. Se

sauvant donc de toute la vitesse de ses jambes à travers le bois,

il se mit à crier à tue-tête:

«Aux Mores! aux Mores! Les Mores sont dans le pays! Aux Mores! aux

armes! aux armes!»

À ces cris, nous demeurâmes tous fort déconcertés, et nous ne

savions que faire; mais, considérant que le pâtre, en criant de la

sorte, allait répandre l'alarme dans le pays, et que la cavalerie

garde-côte viendrait bientôt nous reconnaître, nous fîmes ôter au

renégat ses vêtements turcs, et il mit une veste ou casaque de

captif, qu'un des nôtres lui donna, restant les bras en chemise;

puis, après nous être recommandés à Dieu, nous suivîmes le même

chemin qu'avait pris le berger, attendant que la cavalerie de la

côte vînt fondre sur nous. Notre pensée ne nous trompa point: deux

heures ne s'étaient pas écoulées, lorsqu'en débouchant des

broussailles dans la plaine, nous découvrîmes une cinquantaine de

cavaliers qui venaient au grand trot à notre rencontre. Dès que

nous les aperçûmes, nous fîmes halte pour les attendre. Quand ils

furent arrivés, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils

virent tant de pauvres chrétiens, ils s'arrêtèrent tout surpris,

et l'un d'eux nous demanda si c'était par hasard à propos de nous

qu'un pâtre avait appelé aux armes.

«Oui,» lui répondis-je; et, comme je voulais commencer à lui

raconter mon aventure, à lui dire d'où nous venions et qui nous

étions, un chrétien de ceux qui venaient avec nous reconnut le

cavalier qui m'avait fait la question; et, sans me laisser dire un

mot de plus, il s'écria:

«Grâces soient rendues à Dieu, qui nous a conduits en si bon port!

car, si je ne me trompe, la terre que nous foulons est celle de

Velez-Malaga, à moins que les longues années de ma captivité ne

m'aient ôté la mémoire au point de ne plus me rappeler que vous,

seigneur, qui nous demandez qui nous sommes, vous êtes mon oncle

don Pedro de Bustamante.»

À peine le captif chrétien eut-il dit ces mots, que le cavalier

sauta de son cheval, et vint serrer le jeune homme dans ses bras.

«Ah! s'écria-t-il, je te reconnais, neveu de mon âme et de ma vie,

toi que j'ai pleuré pour mort, ainsi que ma soeur, ta mère, et

tous les tiens, qui sont encore vivants. Dieu leur a fait la grâce

de leur conserver la vie pour qu'ils jouissent du plaisir de te

revoir. Nous venions d'apprendre que tu étais à Alger, et je

comprends, à tes habits et à ceux de toute cette compagnie, que

vous avez miraculeusement recouvré la liberté.

-- Rien de plus vrai, reprit le jeune homme, et le temps ne nous

manquera pas pour vous conter toutes nos aventures.»

Quand les cavaliers entendirent que nous étions des captifs

chrétiens, ils mirent tous pied à terre, et chacun nous offrit son

cheval pour nous mener à la ville de Velez-Malaga, qui était à une

lieue et demie. Quelques-uns d'entre eux, auxquels nous dîmes où

nous avions laissé notre barque, retournèrent la chercher pour la

porter à la ville. Les autres nous firent monter en croupe, et

Zoraïde s'assit sur le cheval de l'oncle de notre compagnon. Toute

la population de la ville, ayant appris notre arrivée par

quelqu'un qui avait pris les devants, sortit à notre rencontre.

Ces gens ne s'étonnaient pas de voir des captifs délivrés, ni des

Mores captifs, puisque sur tout ce rivage ils sont habitués à voir

des uns et des autres; mais ils s'étonnaient de la beauté de

Zoraïde, qui était alors dans tout son éclat: car la fatigue de la

marche et la joie de se voir enfin, sans crainte de disgrâce, en

pays de chrétiens, animaient son visage de si vives couleurs, que,

si la tendresse ne m'aveuglait point, j'aurais osé dire qu'il n'y

avait pas dans le monde entier une plus belle créature. Nous

allâmes tout droit à l'église, rendre grâces à Dieu de la faveur

qu'il nous avait faite, et Zoraïde, en entrant dans le temple,

s'écria qu'il y avait là des figures qui ressemblaient à celle de

Lella Maryem. Nous lui dîmes que c'étaient ses images, et le

renégat lui fit comprendre du mieux qu'il put ce que ces images

signifiaient, afin qu'elle les adorât, comme si réellement chacune

d'elles eût été la même Lella Maryem qui lui était apparue.

Zoraïde, qui a l'intelligence vive et un esprit naturel pénétrant,

comprit aussitôt tout ce qu'on lui dit à propos des images[252]. De

là nous fûmes ramenés dans la ville, et distribués tous en

différentes maisons. Mais le chrétien qui était du pays nous

conduisit, le renégat, Zoraïde et moi, dans celle de ses parents,

qui jouissaient d'une honnête aisance, et qui nous accueillirent

avec autant d'amour que leur propre fils.

Nous restâmes six jours à Velez, au bout desquels le renégat,

ayant fait dresser une enquête, se rendit à Grenade pour rentrer,

par le moyen de la sainte Inquisition, dans le saint giron de

l'Église. Les autres chrétiens délivrés s'en allèrent chacun où il

leur plut. Nous restâmes seuls, Zoraïde et moi, n'ayant que les

écus qu'elle devait à la courtoisie du capitaine français. J'en

achetai cet animal qui fait sa monture, et, lui servant jusqu'à

cette heure de père et d'écuyer, mais non d'époux, je la mène à

mon pays, dans l'intention de savoir si mon père est encore

vivant, ou si quelqu'un de mes frères a trouvé plus que moi la

fortune favorable, bien que le ciel, en me donnant Zoraïde pour

compagne, ait rendu mon sort tel, que nul autre, quelque heureux

qu'il pût être, ne me semblerait aussi désirable. La patience avec

laquelle Zoraïde supporte toutes les incommodités, toutes les

privations qu'entraîne après soi la pauvreté, et le désir qu'elle

montre de se voir enfin chrétienne, sont si grands, si admirables,

que j'en suis émerveillé et que je me consacre à la servir tout le

reste de ma vie. Cependant le bonheur que j'éprouve à penser que

je suis à elle et qu'elle est à moi est troublé par une autre

pensée: je ne sais si je trouverai dans mon pays quelque humble

asile où la recueillir, si le temps et la mort n'auront pas fait

tant de ravages dans la fortune et la vie de mon père et de mes

frères, que je ne trouve, à leur place, personne qui daigne

seulement me reconnaître. Voilà, seigneurs, tout ce que j'avais à

vous dire de mon histoire; si elle est agréable et curieuse, c'est

à vos intelligences éclairées qu'il appartient d'en juger. Quant à

moi, j'aurais voulu la conter plus brièvement, bien que la crainte

de vous fatiguer m'ait fait taire plus d'une circonstance et plus

d'un détail[253].

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 55 / 73 题