SONNET

«Je sais bien que je meurs; et si je ne suis pas écouté, ma mort

est aussi certaine qu'il est certain que je me verrais plutôt mort

à tes pieds, ô belle ingrate! que repentant de t'adorer.

«Je pourrai me voir dans la région de l'oubli, déserté par la vie,

la gloire et la faveur; alors on pourra voir, dans mon coeur

ouvert, comment ton beau visage y est gravé.

«C'est une relique que je garde pour la crise terrible dont me

menace ma constance, qui se fortifie de ta rigueur même.

«Malheur à qui navigue, par un ciel obscur, sur une mer inconnue

et dangereuse, où nulle étoile, nul port ne s'offrent à sa vue!»

Anselme loua ce second sonnet, comme il avait fait du premier,

ajoutant, de cette manière, un anneau sur l'autre à la chaîne avec

laquelle il enlaçait et serrait son déshonneur. En effet, plus

Lothaire le déshonorait, plus il lui disait qu'il était honoré, et

chacun des degrés que descendait Camille vers le fond de son

avilissement, elle le montait, dans l'opinion de son mari, vers le

faîte de la vertu et de la bonne renommée.

Un jour que Camille se trouvait seule avec sa camériste, elle lui

dit:

«Je suis confuse, amie Léonella, de voir combien peu j'ai su

m'estimer, puisque je n'ai pas même fait acheter par le temps à

Lothaire l'entière possession que je lui ai si vite donnée de ma

volonté. Je crains qu'il n'accuse ma précipitation ou ma légèreté,

sans voir que je n'ai pu résister à sa pressante ardeur.

-- Que cela ne vous cause point de peine, ma chère dame, répondit

Léonella; la chose que l'on donne n'est pas dépréciée pour être

donnée vite, si elle est par elle-même précieuse et digne d'être

estimée. On a même coutume de dire que celui qui donne vite donne

deux fois.

-- Oui, reprit Camille; mais on dit aussi que ce qui coûte peu

s'estime encore moins.

-- Ce n'est pas à vous que s'adresse ce dicton, repartit Léonella:

car l'amour, à ce que j'ai ouï dire, tantôt vole, tantôt marche;

il court avec celui-là, se traîne avec celui-ci, refroidit l'un,

enflamme l'autre, blesse à gauche, tue à droite. Quelquefois il

entreprend la carrière de ses désirs, et au même instant il arrive

au bout; le matin, il met le siége à une forteresse, et le soir la

fait capituler, car aucune force ne résiste à la sienne. S'il en

est ainsi, pourquoi craindre? Lothaire a dû se dire la même chose,

puisque l'amour a pris pour instrument de votre défaite l'absence

de notre seigneur. Il fallait que, pendant cette absence, l'amour

achevât ce qu'il avait résolu, sans donner, comme on dit, le temps

au temps, pour qu'Anselme n'eût pas celui de revenir, et de

laisser par sa présence l'ouvrage imparfait: car l'amour n'a pas,

pour accomplir ses volontés, de meilleur ministre que l'occasion;

c'est de l'occasion qu'il se sert pour tous ses exploits, et

surtout dans le début. Tout cela, je le sais fort bien, et plus

encore par expérience que par ouï-dire, ainsi que je vous le

conterai quelque jour, car je suis de chair aussi, et j'ai du sang

jeune dans les veines. Et d'ailleurs, madame, vous ne vous êtes

pas rendue sitôt, que vous n'ayez d'abord vu toute l'âme de

Lothaire dans ses regards, dans ses soupirs, dans ses propos, dans

ses présents; que vous n'ayez enfin reconnu combien il était digne

d'être aimé. S'il en est ainsi, ne vous laissez pas assaillir

l'imagination par ces scrupules et ces pensées de prude; mais

soyez assurée que Lothaire vous estime autant que vous l'estimez,

et vivez joyeuse et satisfaite de ce qu'étant tombée dans les lacs

de l'amour, celui qui vous y retient mérite son triomphe. En

effet, il n'a pas seulement les quatre S S S S que doivent avoir,

à ce qu'on, dit, tous les amants parfaits[194], mais même un

alphabet tout entier. Écoutez-moi, et vous allez voir comme je le

sais par coeur. Il est, à ce que je vois et ce que j'imagine:

AIMANT

BON -- COURAGEUX

DISCRET -- EMPRESSÉ -- FIDÈLE

GÉNÉREUX

HABILE -- ILLUSTRE

JEUNE -- LOYAL -- MODESTE

NOBLE

ONNÊTE[195] -- PRUDENT -- QUALIFIÉ

RICHE

puis les quatre

S -- S -- S -- S

que nous venons de dire, puis

TENDRE -- et -- VÉRIDIQUE;

l'X ne lui va, c'est une lettre rude;

l'Y n'a rien qui lui convienne; enfin

ZÉLÉ

pour votre bonheur.»

Camille rit beaucoup de l'alphabet de sa suivante, et la tint pour

plus versée dans les choses d'amour qu'elle ne voulait le

paraître. L'autre en fit l'aveu, et découvrit à sa maîtresse

qu'elle était engagée dans une intrigue amoureuse avec un jeune

homme bien né de la même ville. À cette confidence, Camille se

troubla, craignant que ce ne fût une voie ouverte à son

déshonneur. Elle pressa de questions Léonella, pour savoir si ces

entrevues allaient plus loin que la conversation. Celle-ci,

perdant toute retenue, lui répondit effrontément qu'elle ne

s'amusait plus aux paroles. Il est, en effet, certain que les

fautes des dames ôtent jusqu'à la honte aux suivantes, lesquelles,

en voyant leurs maîtresses faire un faux pas, ne s'inquiètent plus

de boiter des deux pieds, ni même qu'on s'en aperçoive. Camille ne

put faire autre chose que prier Léonella de ne rien révéler de son

aventure à celui qu'elle disait être son amant, et de conduire sa

propre intrigue dans le plus grand secret, pour qu'il n'en vînt

rien à la connaissance d'Anselme ou de Lothaire. Léonella le lui

promit bien; mais elle tint parole de manière à confirmer Camille

dans la crainte que, par elle, sa réputation ne se perdît.

La coupable et audacieuse Léonella ne vit pas plutôt que sa

maîtresse avait succombé, qu'elle eut l'effronterie d'introduire

son amant dans la maison, bien assurée que sa maîtresse, le vît-

elle, n'oserait pas le découvrir. Telle est, avec beaucoup

d'autres, la triste suite qu'ont les faiblesses des dames: elles

deviennent esclaves de leurs propres servantes, et se voient

forcées de couvrir jusqu'aux méfaits de ces créatures. C'est ce

qu'éprouva Camille, qui, bien qu'elle sût maintes fois que sa

Léonella s'était enfermée en compagnie dans un appartement de la

maison, non-seulement n'osait pas l'en gronder, mais, au

contraire, prêtait les mains à l'arrivée du galant, et veillait à

ce qu'il ne fût pas découvert par son mari.

Toutefois elle ne sut pas si bien faire la garde, que Lothaire, un

jour, ne vît sortir l'amant à l'aube du matin. Ne sachant qui ce

pouvait être, il le prit d'abord pour quelque fantôme; mais quand

il le vit marcher, s'envelopper dans son manteau et s'échapper

avec précaution, il rejeta bien vite cette pensée d'enfant pour

s'arrêter à une autre qui devait les perdre tous, si Camille n'eût

réparé le mal. Lothaire s'imagina que cet homme qu'il venait de

voir sortir à une heure si indue de la maison d'Anselme n'y était

pas entré pour Léonella; se rappelait-il même qu'il y eût une

Léonella dans le monde? Il crut seulement que, de la même manière

qu'elle avait été facile et inconstante pour lui, Camille l'était

devenue pour un autre; car c'est encore une des conséquences

qu'entraîne la mauvaise conduite de la femme adultère: elle perd

le crédit de son honneur aux yeux de celui-là même à qui elle l'a

livré, vaincue par ses poursuites; il croit, à son tour, qu'elle

le livre à d'autres avec encore plus de facilité, et donne

infailliblement croyance à tout soupçon de cette espèce qui vient

l'assaillir. Il sembla qu'en ce moment Lothaire eût perdu tout son

bon sens, et que toutes ses prudentes résolutions lui fussent

sorties de la mémoire. Sans raisonner, sans réfléchir, impatient,

fougueux, aveuglé par la rage de jalousie qui lui rongeait les

entrailles, et brûlant de se venger de Camille, qui ne l'avait

nullement offensé, il courut chez Anselme avant l'heure de son

lever.

«Apprends, lui dit-il, apprends, Anselme, que depuis plusieurs

jours je lutte avec moi-même, me faisant violence pour ne point

t'avouer ce qu'il n'est ni possible ni juste de te cacher

davantage; apprends que la forteresse de Camille a capitulé,

qu'elle est rendue et prête à faire tout ce qu'il me plaira. Si

j'ai tardé à te découvrir cette vérité fatale, c'est que je

voulais voir si c'était de sa part un coupable caprice, ou bien si

elle ne feignait de se rendre que pour m'éprouver et s'assurer que

je menais sérieusement l'attaque amoureuse commencée avec ta

permission. J'ai cru également que, si elle eût été ce qu'elle

devait être, et ce que nous pensions tous deux, elle t'aurait déjà

révélé mes poursuites. Mais, voyant qu'elle tarde à t'en faire

l'aveu, je dois tenir pour sincère la promesse qu'elle m'a faite

de me recevoir, la première fois que tu t'absenterais de chez toi,

dans le cabinet qui te sert de garde-robe (et c'était là, en

effet, que se rencontraient Camille et Lothaire). Toutefois, je ne

veux pas que tu coures précipitamment tirer quelque vengeance de

l'infidèle, puisque le péché n'est encore commis que par pensée,

et qu'il pourrait arriver que, d'ici au moment de le commettre par

action, cette pensée de Camille vînt à changer et qu'à sa place

naquît le repentir; ainsi, comme jusqu'à présent tu as

ponctuellement suivi mes conseils, hors en un point, suis encore

un avis que je veux te donner maintenant pour que tu lèves tes

doutes sans erreur possible, et que tu puisses agir en pleine

connaissance de cause. Feins de t'absenter pour deux ou trois

jours, comme cela t'est maintes fois arrivé, et fais en sorte de

rester enfermé dans ta garde-robe, où les tapisseries et les

meubles t'offriront un commode moyen de te cacher. Alors, tu

verras par tes propres yeux, ainsi que moi par les miens, ce que

veut Camille. Si son intention est coupable, comme c'est à

craindre plus que le contraire à espérer, sans bruit, avec

discrétion et sagacité, tu pourras être le vengeur de ton

outrage.»

Le pauvre Anselme resta stupéfait et comme anéanti à cette

confidence de Lothaire. Elle venait, en effet, le surprendre au

moment où il s'y attendait le moins, car il croyait pieusement

Camille victorieuse des feintes attaques de Lothaire, et

commençait lui-même à goûter les joies du triomphe. Il demeura

longtemps les yeux fixés à terre, immobile et silencieux; enfin il

s'écria:

«Tu as agi, Lothaire, comme je l'attendais de ton amitié; en

toutes choses j'ai suivi ton conseil; fais maintenant ce qui te

semblera bon et surtout garde le secret qu'exige un événement si

inattendu.»

Lothaire le lui promit, et, dès qu'il se fut éloigné, il se

repentit amèrement de tout ce qu'il venait de dire, voyant avec

quelle impardonnable étourderie il avait agi, puisqu'il aurait pu

se venger lui-même de Camille, sans prendre une voie si cruelle et

si déshonorante. Il maudissait son peu de jugement, se reprochait

sa précipitation, et ne savait quel moyen prendre pour défaire ce

qu'il avait fait, ou trouver au moins à sa sottise une raisonnable

issue. À la fin il résolut de tout révéler à Camille, et, comme

les occasions ne lui manquaient pas de la voir en secret, il alla

ce jour même la trouver. Dès qu'elle l'aperçut, elle lui dit:

«Sachez, ami Lothaire, que j'ai au fond du coeur un chagrin qui me

le déchire et le fera quelque jour éclater dans ma poitrine.

L'effronterie de Léonella en est venue à ce point que, toutes les

nuits, elle fait entrer un galant dans cette maison, et le garde

auprès d'elle jusqu'au jour; jugez quel danger court ma

réputation, et quel champ libre aurait pour m'accuser celui qui le

verrait sortir de chez moi à ces heures indues. Mais ce qui

m'afflige le plus, c'est que je ne peux ni la chasser ni la

réprimander; car de ce qu'elle est la confidente de notre

intrigue, j'ai la bouche fermée sur la sienne, et je crains bien

que cela n'amène quelque catastrophe.»

Aux premières paroles de Camille, Lothaire crut que c'était un

artifice pour lui persuader que l'homme qu'il avait vu sortir

était venu pour Léonella et non pour elle; mais quand il la vit

pleurer, se désoler, et lui demander son secours pour la tirer

d'embarras, il reconnut enfin la vérité, ce qui accrut encore son

repentir et sa confusion. Cependant il répondit à Camille qu'elle

cessât de s'affliger, et qu'il trouverait bien moyen de mettre

ordre à l'impudence de Léonella. Ensuite il lui confia tout ce

que, dans le transport d'une fureur jalouse, il avait révélé à

Anselme, et le complot qu'ils avaient tramé pour que celui-ci se

cachât dans sa garde-robe et pût voir clairement de quelle

déloyauté sa tendresse était payée. Il lui demanda pardon de cette

folie, puis conseil pour la réparer et sortir de l'inextricable

labyrinthe où les avait jetés sa fatale irréflexion. Camille fut

épouvantée à l'aveu que faisait Lothaire, et commença par lui

reprocher, avec un tendre dépit, et sa mauvaise pensée, et la

résolution plus mauvaise encore qu'elle lui avait fait prendre.

Mais, comme naturellement la femme a l'esprit plus tôt prêt que

l'homme pour le bien et pour le mal, esprit qui lui échappe

lorsqu'elle veut réfléchir mûrement, Camille trouva sur-le-champ

le moyen de remédier à une faute si irrémédiable en apparence.

Elle dit à Lothaire de faire en sorte qu'Anselme se cachât le

lendemain, comme ils en étaient convenus, parce qu'elle espérait

tirer de cette épreuve même une facilité pour que leur amour pût

désormais se satisfaire sans alarme et sans effroi. Quoiqu'elle

refusât de lui révéler entièrement son dessein, elle l'avertit

qu'il ne manquât pas, lorsque Anselme serait dans sa cachette,

d'entrer dès que Léonella l'appellerait, et qu'il prît garde de

répondre à tout ce qu'elle pourrait lui dire, comme il ferait s'il

ne savait pas qu'Anselme était caché près d'eux. Lothaire la

pressa vainement d'achever de lui expliquer son intention, pour

qu'il pût agir avec plus de prudence et de sûreté; Camille se

borna seulement à lui répéter qu'il n'avait autre chose à faire

qu'à répondre aux questions qui lui seraient adressées. Elle ne

voulait pas le mettre plus au courant de ce qu'elle pensait faire,

dans la crainte qu'il ne refusât d'exécuter un projet qu'elle

trouvait excellent, et qu'il n'en cherchât d'autres beaucoup moins

profitables.

Lothaire s'éloigna; et, le lendemain, sous prétexte d'aller à la

maison de campagne de son ami, Anselme partit et revint aussitôt

se cacher, ce qu'il put faire aisément, Camille et Léonella lui en

ayant avec adresse préparé les moyens. Anselme donc, établi dans

sa cachette, avec ces angoisses qu'on peut supposer à l'homme qui

va voir de ses propres yeux faire la dissection des entrailles de

son honneur, se croyait sur le point de perdre le souverain bien,

qu'il plaçait en sa chère Camille. Une fois que celle-ci et

Léonella furent bien assurées qu'Anselme était caché, elles

entrèrent toutes deux dans le cabinet, et, dès qu'elle y eut mis

le pied, Camille s'écria, en laissant échapper un grand soupir:

«Hélas! amie Léonella, ne vaudrait-il pas mieux, avant que je me

décide à mettre en oeuvre ce que je ne veux pas te dire, de peur

que tu ne m'empêches de le faire, que tu prisses cette épée

d'Anselme que je t'ai demandée, pour percer le coeur infâme qui

bat dans ma poitrine? Mais non, il ne serait pas juste que je

portasse la peine de la faute d'autrui. Je veux d'abord savoir

qu'est-ce qu'ont vu en moi les yeux effrontés de Lothaire pour lui

donner l'audace de me découvrir un désir aussi coupable que celui

qu'il n'a pas eu honte de me témoigner, au mépris de mon honneur

et de son amitié pour Anselme. Ouvre cette fenêtre, Léonella, et

donne-lui le signal: sans doute il est dans la rue, espérant bien

satisfaire sa perverse intention; mais auparavant, je satisferai

la mienne, cruelle autant qu'honorable.

-- Ah! ma chère dame! répondit aussitôt l'habile Léonella, qui

savait bien son rôle; que pensez-vous faire de cette épée? Voulez-

vous, par hasard, vous tuer ou tuer Lothaire? mais l'une ou

l'autre de ces extrémités doit également compromettre votre bonne

réputation. Il vaut bien mieux dissimuler votre outrage, et ne pas

permettre que ce méchant homme entre à présent et nous trouve

seules dans la maison. Faites attention que nous sommes de faibles

femmes, qu'il est homme et déterminé, et que, venant poussé par

son aveugle passion, il pourrait bien, avant que vous missiez

votre projet en oeuvre, vous faire pis que vous ôter la vie.

Maudite soit la confiance de mon seigneur Anselme, qui a laissé

prendre pied dans sa maison à ce fat débauché! Mais, madame, si

vous le tuez, comme je vois que vous en avez l'envie, qu'est-ce

que nous ferons de lui quand il sera mort?

-- Ce que nous ferons? reprit Camille, nous le laisserons là pour

qu'Anselme l'enterre: car il est juste qu'il tienne à récréation

la peine qu'il prendra pour ensevelir sous terre son propre

déshonneur. Appelons ce traître, enfin; tout le temps que je tarde

à tirer de mon outrage une légitime vengeance, il me semble que

j'offense la loyauté que je dois à mon époux.»

Anselme écoutait toute cette conversation, et chaque parole que

disait Camille renversait toutes ses pensées. Mais quand il

entendit qu'elle était résolue à tuer Lothaire, il voulut sortir

de sa retraite et se montrer, pour l'empêcher de commettre une

telle action. Toutefois il fut retenu par le désir de voir où

aboutirait une résolution si énergique et si vertueuse, prêt à

paraître à temps pour prévenir toute catastrophe. En cet instant,

Camille parut atteinte d'un évanouissement profond, et sa

camériste, l'ayant jetée sur un lit qui se trouvait là, se mit à

pleurer amèrement.

«Ah! malheureuse! s'écriait-elle; est-ce que je suis destinée à

voir mourir entre mes bras cette fleur de chasteté, cet exemple de

vertu, ce modèle des femmes!» continuant sur le même ton, de

manière à faire croire qu'elle était la plus affligée et la plus

loyale des suivantes, et que sa maîtresse était une autre

Pénélope.

Camille revint bientôt de sa pâmoison, et s'écria tout en ouvrant

les yeux:

«Pourquoi, Léonella, ne vas-tu pas appeler le plus déloyal ami

d'ami véritable que le soleil ait éclairé et que la nuit ait

couvert? Cours, vole, hâte-toi, pour que le retard n'éteigne pas

le feu de la colère qui m'enflamme, et que ma juste vengeance ne

se passe point en menaces et en malédictions.

-- Je vais l'appeler, madame, reprit Léonella; mais auparavant

donnez-moi cette épée, pour qu'en mon absence vous ne fassiez pas

une chose qui laisserait à pleurer toute la vie à ceux qui vous

aiment.

-- Sois sans crainte, amie Léonella, répondit Camille; quelque

simple et quelque hardie que je te paraisse à prendre ainsi la

défense de mon honneur, je ne le serai pas autant que cette

Lucrèce qui se tua, dit-on, sans avoir commis aucune faute, et

sans avoir tué d'abord celui qui causa son infortune. Je mourrai,

si je meurs, bien vengée de celui qui m'a fait en ce lieu pleurer

sur ses hardiesses, dont je suis si peu coupable.»

Léonella se fit encore prier avant de sortir pour appeler

Lothaire; mais enfin elle quitta l'appartement; et, en attendant

son retour, Camille, restée seule, disait, comme se parlant à

elle-même:

«Dieu me pardonne! n'aurait-il pas été plus prudent de congédier

comme j'ai fait tant d'autres fois, plutôt que de lui donner le

droit de me tenir pour une femme légère et impudique, ne fût-ce

que le temps que je dois mettre à le désabuser? Oui, ç'aurait été

mieux, sans doute; mais serais-je vengée, et l'honneur de mon mari

satisfait, si le traître sortait ainsi, en s'en lavant les mains,

du pas où l'ont engagé ses pensées infâmes? Non; qu'il paye de sa

vie l'audace de ses désirs, et que le monde apprenne, s'il doit le

savoir, que non-seulement Camille a gardé la foi due à son époux,

mais qu'elle l'a vengé de celui qui osait lui faire outrage.

Cependant, ne vaudrait-il pas mieux tout révéler à Anselme? Mais,

déjà, je lui ai bien assez clairement parlé dans la lettre qu'il a

reçue à la campagne, et je crois que, s'il n'a sur-le-champ mis

ordre au mal que je lui signalais, c'est que, par excès de

confiance et de bonté, il n'a pu croire que le coeur de son

indigne ami renfermât la moindre pensée tournée contre son

honneur; moi-même je n'ai pu le croire de longtemps après, et

jamais je ne l'aurais cru, si son insolence n'en fût venue au

point d'éclater par les riches cadeaux, les promesses sans bornes

et les larmes continuelles. Mais à quoi bon faire ces réflexions

maintenant? Est-ce qu'une énergique résolution a besoin d'être si

mûrement pesée? Non, certes. Eh bien donc! hors d'ici, trahison! à

moi, vengeance! Vienne le traître; qu'il entre, qu'il meure, puis

advienne que pourra. Pure je suis entrée au pouvoir de celui que

le ciel m'a donné pour époux, et pure je dois en sortir; dussé-je

le faire baigner dans mon chaste sang et dans le sang impur du

plus déloyal ami qui ait jamais profané dans le monde le nom de

l'amitié.»

Tandis qu'elle parlait ainsi, Camille parcourait l'appartement,

l'épée nue à la main, d'un pas si brusque, et faisant des gestes

si furieux, qu'elle semblait avoir perdu l'esprit et s'être

changée de femme délicate en bravache désespéré.

Anselme, couvert par une tapisserie derrière laquelle il s'était

blotti, voyait et entendait tout cela. Surpris, émerveillé, il lui

semblait que ce qu'il avait vu et entendu était bien suffisant

pour détruire des soupçons plus grands même que les siens; aussi

désirait-il déjà que l'épreuve de l'arrivée de Lothaire vînt à

manquer, dans la crainte de quelque fâcheux accident. Comme il se

disposait à quitter sa retraite pour embrasser et désabuser son

épouse, il fut retenu par le retour de Léonella, qu'il vit entrer

amenant Lothaire par la main. Aussitôt que Camille l'aperçut, elle

fit avec la pointe de l'épée une grande raie devant elle sur le

plancher, et lui parla de la sorte:

«Lothaire, prends bien garde à ce que je vais te dire. Si par

malheur tu as l'audace de passer cette raie que tu vois à terre,

ou même de t'en approcher, à l'instant je me perce le coeur avec

cette épée que je tiens à la main. Avant qu'à cette injonction tu

répondes une seule parole, je veux t'en dire quelques-unes, et je

veux que tu m'écoutes en silence. Après, tu répondras ce qui te

semblera bon. Avant tout, je veux, Lothaire, que tu me dises si tu

connais Anselme, mon époux, et quelle opinion tu as de lui; puis

ensuite, je veux également savoir si tu me connais, moi qui te

parle. Réponds d'abord à cela sans te troubler, sans hésiter, car

ce ne sont pas, j'imagine, des difficultés que je te propose à

résoudre.»

Lothaire n'était pas si simple que, dès le premier instant où

Camille lui avait dit de faire cacher Anselme, il n'eût compris le

tour qu'elle pensait jouer. Aussi se trouva-t-il prêt à répondre à

son intention avec tant d'adresse et d'à-propos qu'ils auraient

pu, entre eux deux, faire passer ce mensonge pour la plus évidente

vérité. Voici de quelle manière il répondit:

«Je ne pensais pas, belle Camille, que tu me ferais appeler pour

m'adresser des questions si étrangères à l'intention qui m'amène

ici. Si tu le fais pour éloigner encore la récompense promise à

mes feux, tu aurais bien pu t'y prendre de plus loin; car le désir

du bonheur me presse et me tourmente d'autant plus que l'espérance

de l'atteindre est plus proche. Mais pour que tu ne dises pas que

je refuse de répondre à tes questions, je réponds que je connais

ton époux Anselme, que nous nous connaissons tous deux depuis

notre tendre enfance; mais je ne veux rien dire de plus de notre

amitié, que tu connais aussi bien que nous-mêmes, pour ne pas

rendre témoignage de l'offense que l'amour me force à lui faire,

l'amour, puissante excuse pour de plus grandes fautes. Je te

connais également, et je regarde ta possession comme aussi

précieuse qu'il la voit lui-même; s'il n'en était pas ainsi,

irais-je, pour de moindres attraits que les tiens, manquer à ce

que je me dois à moi-même, étant qui je suis, et trahir les

saintes lois de l'amitié, aujourd'hui violées en moi et foulées

aux pieds par un aussi redoutable ennemi que l'amour?

-- Si c'est là ce que tu confesses, reprit Camille, mortel ennemi

de tout ce qui mérite justement d'être aimé, de quel front oses-tu

te montrer devant celle que tu sais bien être le miroir où se mire

celui sur qui tu aurais dû porter tes regards pour voir avec

quelle injustice tu l'outrages! Mais, hélas! malheureuse que je

suis! je me rends compte à présent de ce qui t'a fait perdre le

respect que tu te dois à toi-même. Ce doit être quelque trop

grande liberté de ma part, que je ne veux pas appeler indécence,

puisqu'elle ne provient pas de propos délibéré, mais de ces

étourderies auxquelles se laissent aller les femmes lorsqu'elles

pensent n'avoir à se tenir en garde contre personne: sinon, dis-

moi, traître, quand est-ce que j'ai répondu à tes prières par un

mot, par un geste, qui pût éveiller en toi la moindre espérance de

voir exaucer tes infâmes désirs? Quand est-ce que tes propos

d'amour n'ont pas été repoussés, réprimandés par les miens avec

rigueur et dureté? Quand est-ce que j'ai donné croyance à tes

mille promesses, ou accepté tes dons séduisants? Mais, comme je ne

peux croire qu'on s'obstine longtemps dans une poursuite amoureuse

sans être soutenu par quelque espoir, il faut bien que je rejette

sur moi la faute de ton impertinence; sans doute quelque

involontaire négligence de ma part aura soutenu si longtemps ton

volontaire projet de séduction. Aussi, je veux me punir et faire

tomber sur moi le châtiment que mérite ta faute. Mais, afin que tu

voies qu'étant si cruelle avec moi-même, je ne peux manquer de

l'être également avec toi, j'ai voulu t'amener ici pour être

témoin du sacrifice que je pense faire à l'honneur offensé de mon

digne époux, outragé par toi aussi profondément qu'il t'a été

possible; et par moi aussi, qui n'ai pas mis assez de soin à fuir

toute occasion d'éveiller et d'encourager tes criminelles

intentions. C'est ce soupçon, je le répète, que quelque

inadvertance de ma part a pu faire naître en toi de si odieuses

pensées, qui m'afflige et me tourmente le plus; c'est lui que je

veux punir de mes propres mains: car, si je cherchais un autre

bourreau que moi-même, peut-être ma faute en serait-elle plus

publique. Mais je n'entends pas mourir seule; je veux emmener avec

moi celui dont la mort complétera ma vengeance, et qui apprendra,

quelque part qu'il aille, que la justice atteint toujours la

perversité.»

En achevant ces mots, Camille, avec une force et une légèreté

incroyables, se précipita, l'épée nue, sur Lothaire; elle

paraissait si résolue à lui percer le coeur, qu'il fut presque à

douter si ces démonstrations étaient feintes ou véritables, et

qu'il se vit contraint d'employer son adresse et sa force pour

éviter les coups qu'elle lui portait. Camille mettait tant

d'ardeur dans son étrange artifice, que, pour lui donner encore

davantage la couleur de la vérité, elle voulut le teindre de son

propre sang. Voyant qu'elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou

plutôt feignant qu'elle ne le pouvait point:

«Puisque le sort, s'écria-t-elle, ne veut pas que je satisfasse

entièrement mon juste désir, il ne sera pas du moins assez

puissant pour m'empêcher de le satisfaire à demi.»

Faisant effort pour dégager des mains de Lothaire l'épée qu'il

avait saisie, elle la tourna contre elle, et la dirigeant à une

place où l'arme ne pouvait entrer profondément, elle en enfonça la

pointe au-dessus du sein gauche, près de l'épaule; puis elle se

laissa tomber par terre, comme sans connaissance. Lothaire et

Léonella étaient également frappés de surprise et de crainte à la

vue d'une telle aventure, et ne savaient qu'en croire, lorsqu'ils

virent Camille étendue à terre, baignée dans son sang. Hors de

lui, sans haleine, Lothaire se précipita pour arracher l'épée;

mais quand il vit combien la blessure était légère, il perdit tout

effroi, et admira de nouveau l'adresse et la sagacité de la belle

Camille. Du reste, pour remplir également son rôle, il se mit à

faire une longue et triste lamentation sur le corps de Camille,

comme si elle fût trépassée, s'accablant de malédictions, et non-

seulement lui, mais encore celui qui était la première cause de la

catastrophe. Et comme il savait que son ami Anselme était à

l'écouter, il disait de telles choses, que quiconque les aurait

entendues aurait eu plus pitié de lui que de Camille, même la

croyant morte. Léonella, qui la prit dans ses bras, la posa sur le

lit, en suppliant Lothaire d'aller chercher quelqu'un pour la

panser en secret. Elle lui demandait aussi conseil sur ce qu'il

fallait dire à son maître de la blessure de sa maîtresse, s'il

était de retour avant qu'elle fût guérie. Lothaire lui répondit de

dire tout ce qu'il lui plairait, car il n'était guère en état de

donner un conseil profitable; il ajouta seulement qu'elle essayât

d'arrêter le sang qui coulait, et que, pour lui, il allait où

personne ne pourrait le voir. Alors, avec de grands témoignages de

douleur, il quitta précipitamment la maison. Dès qu'il se vit

seul, et que personne ne put l'apercevoir, il se mit à faire des

signes de croix par douzaines, émerveillé qu'il était de l'adresse

de Camille et du jeu parfait de Léonella. Il considérait combien

Anselme devait être persuadé qu'il avait pour femme une seconde

Porcia, et brûlait de le trouver pour célébrer avec lui la vérité

la mieux dissimulée et le mensonge le mieux ourdi que jamais on

pût imaginer.

Léonella, cependant, étanchait le sang de sa maîtresse, qui

n'avait coulé que justement assez pour donner crédit à sa ruse.

Après avoir lavé la blessure avec un peu de vin, elle la banda le

mieux qu'elle put, en répétant de tels propos, tant que dura le

pansement, qu'ils auraient suffi, sans que d'autres les eussent

précédés, pour faire croire à Anselme qu'il possédait dans Camille

l'image vivante de la vertu. Aux paroles de Léonella vinrent se

joindre celles de Camille, qui s'accusait de lâcheté, puisqu'elle

avait manqué de coeur au moment où il lui était le plus nécessaire

d'en avoir pour s'ôter une vie qu'elle avait en horreur. Elle

demandait conseil à sa suivante pour savoir s'il fallait ou non

révéler toute l'aventure à son cher époux; mais Léonella lui dit

de s'en bien garder, parce qu'elle le mettrait dans l'obligation

de se venger de Lothaire, ce qu'il ne pouvait faire qu'au péril de

sa vie; et que la bonne épouse, loin de donner à son mari des

occasions de querelle, doit l'en préserver autant qu'elle le peut.

Camille répondit que cet avis lui semblait bon, et qu'elle le

suivrait; mais qu'il fallait, en tout cas, chercher que dire à

Anselme sur la cause de cette blessure qu'il ne pouvait manquer de

voir. À cela Léonella répondit que, même à bonne intention, elle

ne savait pas mentir.

«Et moi, s'écria Camille, le sais-je davantage? Je n'oserais pas

forger ni soutenir un mensonge, quand il s'agirait de ma vie. Si

nous ne savons trouver une issue à ces embarras, il vaut mieux lui

dire la vérité toute nue que de nous laisser prendre en délit de

mensonge.

-- Allons, madame, reprit Léonella, ne vous affligez pas ainsi;

d'ici à demain je penserai à ce qu'il convient de lui dire: peut-

être, à cause de la place où elle est, pourrons-nous cacher la

blessure sans qu'il l'aperçoive, et le ciel daignera favoriser nos

honnêtes desseins. Calmez-vous, madame, et tâchez de vous

remettre, afin que mon seigneur ne vous retrouve pas dans cette

agitation. Pour le reste, laissez-le à mes soins et à la bonté de

Dieu, qui vient toujours en aide aux bonnes intentions.»

Anselme, comme on le pense bien, avait mis une attention extrême à

entendre à voir représenter la tragédie de la mort de son honneur,

tragédie dont les personnages avaient joué leurs rôles avec tant

de naturel et de vérité, qu'on aurait dit qu'ils s'étaient

transformés réellement en ce qu'ils feignaient d'être. Il

attendait impatiemment la nuit, afin de trouver l'occasion de

quitter sa retraite et d'aller visiter Lothaire, son excellent

ami, pour qu'ils pussent se féliciter mutuellement de la pierre

précieuse qu'il avait trouvée dans l'épreuve de la vertu de sa

femme. Les deux comédiennes ne manquèrent pas de lui offrir un

moyen commode de s'échapper, et lui, saisissant l'occasion, courut

aussitôt à la demeure de Lothaire; il le trouva chez lui, et l'on

ne saurait convenablement raconter et les embrassements qu'il lui

donna, et les choses qu'il dit sur son bonheur, et les louanges

dont il accabla Camille. Lothaire écoutait tout cela sans pouvoir

donner aucun signe de joie, car sa conscience lui représentait

dans quelle erreur était son ami, et lui reprochait de l'avoir

offensé. Anselme voyait bien que Lothaire ne répondait point à son

allégresse; mais il attribuait cette froideur à ce que son ami

avait laissé Camille grièvement blessée, et qu'il était la cause

de son mal. Aussi, parmi tous ces propos, il lui dit de n'avoir

aucune inquiétude sur l'accident de Camille, et que sa blessure

sans doute était légère, puisqu'elle était convenue avec sa

suivante de la lui cacher.

«Ainsi donc, ajouta-t-il, n'aie rien à craindre sur ce point; il

ne te reste plus qu'à te réjouir avec moi, puisque c'est par ton

entremise et ton adresse que je me vois élevé au comble de la plus

haute félicité dont j'aie pu concevoir le désir. Je veux désormais

que tous mes passe-temps ne soient plus occupés qu'à faire des

vers à la louange de Camille, pour lui donner une éternelle

renommée dans la mémoire des siècles à venir.»

Lothaire loua beaucoup l'heureuse détermination de son ami, et lui

promit de l'aider, pour sa part, à construire cet illustre édifice

à la gloire de sa femme.

Après cette aventure, Anselme resta le mari le plus délicieusement

trompé qu'on pût rencontrer dans le monde; lui-même conduisait par

la main à sa maison, croyant y mener l'instrument de sa gloire,

celui qui était l'instrument de son déshonneur, et Camille

recevait celui-ci avec un visage courroucé, mais avec une âme

riante et gracieuse. Cette supercherie réussit encore quelque

temps; enfin, au bout de peu de mois, la fortune tourna sa roue;

l'infamie, jusque-là si bien dissimulée, parut au grand jour, et

Anselme paya de sa vie son imprudente curiosité.

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 46 / 73 题