_De l'exquise conversation qu'eut don Quichotte avec Sancho
Panza, son écuyer, ainsi que d'autres aventures_
Tandis que ceux-ci s'entretenaient de la sorte, don Quichotte
continuait sa conversation avec Sancho.
«Ami Panza, lui dit-il, oublions nos querelles, faisons la paix,
et dis-moi maintenant, sans garder ni dépit ni rancune, où, quand
et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle? que lui as-tu
dit? que t'a-t-elle répondu? quelle mine a-t-elle faite à la
lecture de ma lettre? qui te l'avait transcrite? enfin, tout ce
qui te semblera digne, en cette aventure, d'être demandé et d'être
su, dis-le-moi sans faire de mensonges, sans rien allonger pour
augmenter mon plaisir, mais aussi sans rien accourcir pour me le
diminuer.
-- Seigneur, s'il faut dire la vérité, personne ne m'a transcrit
la lettre, car je n'en ai pas porté du tout.
-- C'est comme tu le dis, reprit don Quichotte; car, deux jours
après ton départ, j'ai trouvé le livre de poche où je l'avais
écrite, ce qui me causa une peine extrême, ne sachant ce que tu
allais faire quand tu te verrais sans la lettre; et je croyais
toujours que tu reviendrais la chercher dès que tu te serais
aperçu qu'elle te manquait.
-- C'est bien ce que j'aurais fait, répondit Sancho, si je ne
l'avais apprise par coeur quand Votre Grâce m'en fit la lecture,
de manière que je la récitai à un sacristain, qui me la
transcrivit de mémoire sur le papier, si bien mot pour mot, qu'il
me dit qu'en tous les jours de sa vie, et bien qu'il eût vu force
billets d'enterrement, il n'avait jamais lu si gentille lettre que
celle-là.
-- Et la sais-tu encore par coeur, Sancho? demanda don Quichotte.
-- Non, seigneur, répondit Sancho; car, dès que je l'eus donnée au
sacristain, comme je vis qu'il ne me servait à rien de la retenir,
je me mis à l'oublier. Si quelque chose m'en est resté dans la
mémoire, c'est le commencement, la _souterraine, _je veux dire la
_souveraine dame, _et la fin, _à vous jusqu'à la mort, le
chevalier de la Triste-Figure. _Et, entre ces deux choses, j'ai
mis plus de trois cents âmes, vies et beaux yeux.
-- Tout ceci ne me déplaît pas, reprit don Quichotte; continue ton
récit. Quand tu es arrivé près d'elle, que faisait cette reine de
beauté? À coup sûr, tu l'auras trouvée enfilant un collier de
perles, ou brodant avec un fil d'or quelque devise amoureuse, pour
ce chevalier son captif.
-- Je l'ai trouvée, répondit Sancho, qui vannait deux setiers de
blé dans sa basse-cour.
-- Eh bien! reprit don Quichotte, tu peux compter que, touchés par
ses mains, les grains de ce blé se convertissaient en grains de
perles. Mais as-tu fait attention si c'était du pur froment, bien
lourd et bien brun?
-- Ce n'était que du seigle blond, répliqua Sancho.
-- Je t'assure pourtant, reprit don Quichotte, qu'après avoir été
vanné par ses mains, ce seigle aura fait du pain de fine fleur de
froment. Mais passons outre. Quand tu lui as donné ma lettre, l'a-
t-elle baisée? l'a-t-elle élevée sur sa tête? a-t-elle fait
quelque cérémonie digne d'une telle épître? Qu'a-t-elle fait
enfin?
-- Au moment où j'allais la lui remettre, répondit Sancho, elle
était dans toute la fougue de son opération, et secouant une bonne
poignée de blé qui remplissait son van; alors elle me dit:
«Mon garçon, mettez cette lettre sur ce sac; je ne pense pas la
lire que je n'aie fini de vanner tout ce qui est là.»
-- Ô discrète personne! s'écria don Quichotte, c'était pour la
lire à son aise, et en savourer toutes les expressions. Continue,
Sancho. Pendant qu'elle achevait sa tâche, quel entretien eûtes-
vous ensemble? quelles questions te fit-elle à mon sujet? et que
lui répondis-tu? achève, enfin, conte-moi tout, sans me faire tort
d'une syllabe.
-- Elle ne m'a rien demandé, répliqua Sancho; mais moi, je lui ai
dit de quelle manière Votre Grâce était restée à faire pénitence
pour son service, que vous étiez nu de la ceinture au cou, perdu
au fond des montagnes et des rochers, comme un vrai sauvage,
couchant sur la terre, sans manger pain sur table, et sans vous
peigner la barbe, mais pleurant, soupirant et maudissant votre
fortune.
-- En disant que je maudissais ma fortune, tu as mal dit, reprit
don Quichotte; car, au contraire, je la bénis et la bénirai tous
les jours de ma vie, de ce qu'elle m'a rendu digne de mériter
d'aimer une aussi grande dame que Dulcinée du Toboso.
-- Elle est si grande, en effet, répondit Sancho, qu'en bonne
conscience elle me passe la tête de trois doigts.
-- Mais comment le sais-tu, Sancho! reprit don Quichotte; tu t'es
donc mesuré avec elle?
-- Je me suis mesuré de cette façon, répondit Sancho, qu'en
m'approchant pour l'aider à charger un sac de blé sur un âne, nous
nous trouvâmes si près l'un de l'autre que je pus bien voir
qu'elle avait la tête de plus que moi.
-- Mais n'est-il pas vrai, ajouta don Quichotte, qu'elle
accompagne et pare cette grandeur du corps par un million de
grâces de l'esprit? Il est une chose, du moins, que tu ne me
nieras pas, Sancho: quand tu t'es approché tout près d'elle, n'as-
tu pas senti une odeur exquise, un parfum d'aromates, je ne sais
quoi de doux et d'embaumé, une exhalaison délicieuse, comme si tu
eusses été dans la boutique d'un élégant parfumeur?
-- Tout ce que je puis dire, répondit Sancho, c'est que j'ai senti
une petite odeur un peu hommasse, et c'était sans doute parce qu'à
force d'exercice elle suait à grosses gouttes.
-- Ce n'est pas cela, répliqua don Quichotte: c'est que tu étais
enrhumé du cerveau, ou bien tu te sentais toi-même; car je sais,
Dieu merci, ce que sent cette rose parmi les épines, ce lis des
champs, cet ambre délayé.
-- Ça peut bien être, répondit Sancho, car souvent je sens sortir
de moi cette même odeur qui me semblait s'échapper de Sa Grâce
Mme Dulcinée. Mais il n'y a pas de quoi s'étonner, un diable et un
diable se ressemblent.
-- Eh bien, continua don Quichotte, maintenant qu'elle a fini de
nettoyer son blé et qu'elle l'a envoyé au moulin, que fit-elle
quand elle lut ma lettre?
-- La lettre, répondit Sancho, elle ne l'a pas lue, parce qu'elle
a dit, dit-elle, qu'elle ne savait ni lire ni écrire; mais, au
contraire, elle la déchira et la mit en petits morceaux, disant
qu'elle ne voulait pas que personne pût la lire, afin qu'on ne sût
pas ses secrets dans le pays, et que c'était bien assez de ce que
je lui avais dit verbalement touchant l'amour que Votre Grâce a
pour elle, et la pénitence exorbitante que vous faites à son
intention. Et finalement, elle me dit de dire à Votre Grâce
qu'elle lui baise les mains, et qu'elle a plus envie de vous voir
que de vous écrire; et qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne
qu'au reçu de la présente vous quittiez ces broussailles, et que
vous cessiez de faire des sottises, et que vous preniez sur-le-
champ le chemin du Toboso, si quelque affaire plus importante ne
vous en empêche, car elle meurt d'envie de vous voir. Elle a ri de
bon coeur quand je lui ai conté comme quoi Votre Grâce s'appelait
_le chevalier de la Triste-Figure. _Je lui ai demandé si elle
avait reçu la visite du Biscayen de l'autre fois; elle m'a dit que
oui et que c'était un fort galant homme. Je lui ai fait aussi la
même question à propos des galériens, mais elle m'a dit qu'aucun
d'eux n'avait encore paru.
-- Tout va bien jusqu'ici, continua don Quichotte; mais dis-moi,
quand tu pris congé d'elle, de quel bijou te fit-elle présent pour
les nouvelles que tu lui portais de son chevalier? car c'est une
ancienne et inviolable coutume parmi les errants et leurs dames de
donner aux écuyers, damoiselles ou nains, qui portent des
nouvelles aux chevaliers de leurs dames et aux dames de leurs
chevaliers, quelque riche bijou en étrennes, pour récompense du
message.
-- Cela peut bien être, répondit Sancho, et je tiens, quant à moi,
la coutume pour bonne; mais sans doute elle ne se pratiquait que
dans les temps passés, et l'usage doit être aujourd'hui de donner
tout bonnement un morceau de pain et de fromage, car c'est cela
que m'a donné Mme Dulcinée, par-dessus le mur de la basse-cour,
quand j'ai pris congé d'elle, à telles enseignes que c'était du
fromage de brebis.
-- Elle est libérale au plus haut degré, dit don Quichotte, et, si
tu n'as pas reçu d'elle quelque joyau d'or, c'est qu'elle n'en
avait point là sous la main pour t'en faire cadeau. Mais ce qui
est différé n'est pas perdu; je la verrai et tout s'arrangera.
Sais-tu de quoi je suis émerveillé, Sancho? c'est qu'il me semble
que tu as fait par les airs ton voyage d'allée et de venue, car tu
n'as mis guère plus de trois jours pour aller et venir de ces
montagnes au Toboso, et, d'ici là, il y a trente bonnes lieues au
moins. Cela me fait penser que ce sage magicien qui prend soin de
mes affaires, et qui est mon ami, car il faut bien qu'à toute
force j'en aie un, sous peine de ne point être un bon et vrai
chevalier errant, ce magicien, dis-je, a dû t'aider à cheminer
sans que tu t'en aperçusses. En effet, il y a de ces sages qui
vous prennent un chevalier errant au chaud du lit, et, sans savoir
comment la chose s'est faite, celui-ci s'éveille le lendemain à
mille lieues de l'endroit où il s'était couché. S'il n'en était
pas ainsi, jamais les chevaliers errants ne pourraient se secourir
les uns les autres dans leurs périls, comme ils se secourent à
tout propos. Il arrivera que l'un d'eux est à combattre dans les
montagnes de l'Arménie contre quelque vampire ou quelque
andriaque, ou bien contre un autre chevalier, et que dans la
bataille il court danger de mort, et voilà que tout à coup, quand
il y pense le moins, arrive sur un nuage ou sur un char de feu
quelque autre chevalier de ses amis, qui se trouvait peu d'heures
auparavant en Angleterre; celui-ci prend sa défense, lui sauve la
vie, et, à la nuit venue, se retrouve en son logis, assis à table
et soupant tout à son aise; et pourtant, d'un endroit à l'autre,
il y a bien deux ou trois mille lieues. Tout cela se fait par la
science et l'adresse de ces sages enchanteurs, qui veillent sur
ces valeureux chevaliers. Aussi, ami Sancho, ne fais-je aucune
difficulté de croire que tu sois réellement allé et venu d'ici au
Toboso; ainsi que je te le disais, quelque sage de mes amis t'aura
porté à vol d'oiseau sans que tu t'en sois aperçu.
-- C'est bien possible, répondit Sancho, car Rossinante allait,
par ma foi, d'un tel train qu'on aurait dit un âne de bohémien
avec du vif-argent dans les oreilles[180].
-- Que dis-tu? du vif-argent! s'écria don Quichotte; c'était bien
une légion de diables, gens qui cheminent et font cheminer les
autres, sans jamais se lasser, autant qu'ils en ont fantaisie.
Mais, laissant cela de côté, dis-moi, qu'est-ce qu'il te semble
que je doive faire maintenant touchant l'ordre que m'envoie ma
dame d'aller lui rendre visite? Je vois bien que je suis dans
l'obligation d'obéir à son commandement; mais alors je me vois
aussi dans l'impossibilité d'accomplir le don que j'ai octroyé à
la princesse qui nous accompagne, et les lois de la chevalerie
m'obligent à satisfaire plutôt à ma parole qu'à mon plaisir. D'une
part, me presse et me sollicite le désir de revoir ma dame; d'une
autre part, m'excitent et m'appellent la foi promise et la gloire
dont cette entreprise doit me combler. Mais voici ce que je pense
faire: je vais cheminer en toute hâte et me rendre bien vite où se
trouve ce géant; en arrivant, je lui couperai la tête, et je
rétablirai paisiblement la princesse dans ses États; cela fait, je
pars et viens revoir cet astre, dont la lumière illumine mes sens.
Alors je lui donnerai de telles excuses que, loin de s'irriter,
elle s'applaudira de mon retard, voyant qu'il tourne au profit de
sa gloire et de sa renommée, car toute celle que j'ai acquise, que
j'acquiers et que j'acquerrai par les armes dans le cours de cette
vie, vient de la faveur qu'elle m'accorde et de ce que je lui
appartiens.
-- Sainte Vierge! s'écria Sancho, que Votre Grâce est faible de
cervelle! Mais dites-moi, seigneur, est-ce que vous pensez faire
tout ce chemin-là pour prendre l'air? est-ce que vous laisserez
passer et perdre l'occasion d'un si haut mariage, où la dot est un
royaume qui a plus de vingt mille lieues de tour, à ce que je me
suis laissé dire, qui regorge de toutes les choses nécessaires au
soutien de la vie humaine, et qui est enfin plus grand que le
Portugal et la Castille ensemble? Ah! taisez-vous, pour l'amour de
Dieu, et rougissez de ce que vous avez dit, et suivez mon conseil,
et pardonnez-moi, et mariez-vous dans le premier village où nous
trouverons un curé; et sinon, voici notre licencié qui en fera
l'office à merveille; et prenez garde que je suis d'âge à donner
des avis, et que celui que je vous donne vous va comme un gant,
car mieux vaut le passereau dans la main que la grue qui vole au
loin, et quand on te donne l'anneau, tends le doigt.
-- Prends garde toi-même, Sancho, répondit don Quichotte: si tu me
donnes le conseil de me marier, pour que je sois roi dès que
j'aurai tué le géant, et que j'aie alors toutes mes aises pour te
faire des grâces et te donner ce que je t'ai promis, je t'avertis
que, sans me marier, je puis très-facilement accomplir ton
souhait. Avant de commencer la bataille, je ferai la clause et
condition que, si j'en sors vainqueur, on devra, que je me marie
ou non, me donner une partie du royaume, pour que je puisse la
donner à qui me conviendra; et quand on me l'aura donnée, à qui
veux-tu que je la donne, si ce n'est à toi?
-- Voilà qui est clair, reprit Sancho; mais que Votre Grâce fasse
bien attention de choisir ce morceau de royaume du côté de la mer,
afin que, si le séjour ne m'en plaît pas, je puisse embarquer mes
vaisseaux nègres, et faire d'eux ce que j'ai déjà dit. Et ne
prenez pas souci d'aller faire pour le moment visite à
Mme Dulcinée; mais allez vite tuer le géant, et finissons cette
affaire, qui me semble, en bonne foi de Dieu, de grand honneur et
de grand profit.
-- Je te dis, Sancho, répondit don Quichotte, que tu es dans le
vrai de la chose, et je suivrai ton conseil quant à ce qui est
d'aller plutôt avec la princesse qu'auprès de Dulcinée; mais je
t'avertis de ne rien dire à personne, pas même à ceux qui viennent
avec nous, de ce dont nous venons de jaser et de convenir: car,
puisque Dulcinée a tant de modestie et de réserve qu'elle ne veut
pas qu'on sache rien de ses secrets, il serait fort mal qu'on les
sût par moi ou par un autre à ma place.
-- Mais s'il en est ainsi, répliqua Sancho, comment Votre Grâce
s'avise-t-elle d'envoyer tous ceux que son bras a vaincus se
présenter devant Mme Dulcinée? N'est-ce pas signer de votre nom
que vous l'aimez bien, et que vous êtes son amoureux? et puisque
vous obligez tous ces gens-là à s'aller jeter à deux genoux devant
elle, et à lui dire qu'ils viennent de votre part lui prêter
obéissance, comment seront gardés vos secrets à tous deux?
-- Oh! que tu es simple et benêt! s'écria don Quichotte; ne vois-
tu pas, Sancho, que tout cela tourne à sa gloire, à son élévation?
Sache donc que, dans notre style de chevalerie, c'est un grand
honneur pour une dame d'avoir plusieurs chevaliers errants à son
service, sans que leurs pensées aillent plus loin que le plaisir
de la servir, seulement parce que c'est elle, et sans espérer
d'autre récompense de leurs voeux et de leurs bons offices, sinon
qu'elle veuille bien les admettre pour ses chevaliers.
-- Mais, reprit Sancho, c'est de cette façon d'amour que j'ai
entendu prêcher qu'il fallait aimer Notre-Seigneur, pour lui-même,
sans que nous y fussions poussés par l'espérance du paradis ou par
la crainte de l'enfer, bien que je me contentasse, quant à moi, de
l'aimer et de le servir pour quelque raison que ce fût.
-- Diable soit du vilain! s'écria don Quichotte; quelles heureuses
saillies il a parfois! on dirait vraiment que tu as étudié à
Salamanque.
-- Eh bien! ma foi, je ne sais pas seulement lire,» répondit
Sancho.
En ce moment, maître Nicolas leur cria d'attendre un peu, parce
que ses compagnons voulaient se désaltérer à une fontaine qui se
trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrêta, au grand
plaisir de Sancho, qui se sentait déjà las de tant mentir, et qui
avait grand'peur que son maître ne le prît sur le fait; car, bien
qu'il sût que Dulcinée était une paysanne du Toboso, il ne l'avait
vue de sa vie. Pendant cet intervalle, Cardénio s'était vêtu des
habits que portait Dorothée quand ils la rencontrèrent; lesquels,
quoiqu'ils ne fussent pas fort bons, valaient dix fois mieux que
ceux qu'il ôtait. Ils mirent tous pied à terre auprès de la
fontaine, et des provisions que le curé avait prises à
l'hôtellerie ils apaisèrent quelque peu le grand appétit qui les
talonnait.
Pendant leur collation, un jeune garçon vint à passer sur le
chemin. Il s'arrêta pour regarder attentivement ceux qui étaient
assis à la fontaine, puis accourut tout à coup vers don Quichotte,
et, lui embrassant les jambes, il se mit à pleurer à chaudes
larmes.
«Ah! mon bon seigneur, s'écria-t-il, est-ce que Votre Grâce ne me
reconnaît pas? Regardez-moi bien: je suis ce pauvre André que
Votre Grâce délia du chêne où il était attaché.»
À ces mots don Quichotte le reconnut, et, le prenant par la main,
se tourna gravement vers la compagnie.
«Afin que Vos Grâces, leur dit-il, voient clairement de quelle
importance il est qu'il y ait au monde des chevaliers errants,
pour redresser les torts et les griefs qu'y commettent les hommes
insolents et pervers, il faut que vous sachiez qu'il y a quelques
jours, passant auprès d'un bois, j'entendis des cris et des
accents plaintifs, comme d'une personne affligée et souffrante.
J'accourus aussitôt, poussé par mon devoir, vers l'endroit d'où
partaient ces plaintes lamentables, et je trouvai, attaché à un
chêne, ce jeune garçon qui est maintenant devant nous; ce dont je
me réjouis au fond de l'âme, car c'est un témoin qui ne me
laissera pas accuser de mensonge. Je dis donc qu'il était attaché
à un chêne, nu de la tête à la ceinture, et qu'un rustre, que je
sus, depuis, être son maître, lui déchirait la peau à coups
d'étrivières avec les sangles d'une jument. Dès que ce spectacle
frappa mes yeux, je demandai au paysan la cause d'un traitement
aussi atroce. Le vilain me répondit que c'était son valet, et
qu'il le fouettait ainsi parce que certaines négligences qu'il
avait à lui reprocher sentaient plus le larron que l'imbécile. À
cela cet enfant s'écria: «Seigneur, il ne me fouette que parce que
je lui demande mes gages.» Le maître répliqua par je ne sais
quelles harangues et quelles excuses, que je voulus bien entendre,
mais non pas accepter. À la fin, je fis détacher le pauvre garçon
et jurer par serment au vilain qu'il l'emmènerait chez lui et lui
payerait ses gages un réal sur l'autre, même avec intérêts. N'est-
ce pas vrai, tout ce que je viens de dire, André, mon enfant?
N'as-tu pas remarqué avec quel empire je commandai à ton maître,
avec quelle humilité il me promit de faire tout ce que lui
imposait et notifiait ma volonté? Réponds sans te troubler, sans
hésiter en rien; dis à ces seigneurs comment la chose s'est
passée, afin qu'on voie bien s'il n'est pas utile, comme je le
dis, qu'il y ait des chevalier errants sur les grands chemins.
-- Tout ce que Votre Grâce a dit est la pure vérité, répondit le
jeune garçon; mais la fin de l'affaire a tourné bien au rebours de
ce que vous imaginez.
-- Comment au rebours? s'écria don Quichotte; est-ce que ce vilain
ne t'a pas payé?
-- Non-seulement il ne m'a pas payé, répliqua le jeune homme;
mais, dès que Votre Grâce fut sortie du bois et que nous fûmes
restés seuls, il me prit, me rattacha au même chêne, et me donna
de nouveau tant de coups d'étrivières, qu'il me laissa écorché
comme un saint Barthélemi; et chaque coup qu'il m'appliquait, il
l'assaisonnait d'un badinage ou d'une raillerie, pour se moquer de
Votre Grâce, tellement que, sans la douleur de mes côtes, j'aurais
ri de bon coeur de ce qu'il disait. Enfin, il me mit en tel état
que, depuis ce temps, je suis resté à l'hôpital pour me guérir du
mal que ce méchant homme me fit alors. Et de tout cela, c'est
Votre Grâce qui en a la faute; car, si vous aviez suivi votre
chemin, sans venir où l'on ne vous appelait pas, et sans vous
mêler des affaires d'autrui, mon maître se serait contenté de me
donner une ou deux douzaines de coups de fouet, puis il m'aurait
lâché et m'aurait payé tout ce qu'il me devait. Mais Votre Grâce
vint l'insulter si mal à propos, et lui dire tant d'impertinences,
que la colère lui monta au nez, et, comme il ne put se venger sur
vous, c'est sur moi que le nuage a crevé, si bien qu'à ce que je
crois je ne deviendrai homme en toute ma vie.
-- Le mal fut, dit don Quichotte, que je m'éloignai trop tôt, et
que je ne restai pas jusqu'à ce que tu fusses payé. J'aurais dû
savoir, en effet, par longue expérience, que jamais vilain ne
garde sa promesse, à moins qu'il ne trouve son compte à la garder.
Mais tu te rappelles bien, André, que j'ai juré, s'il ne te payait
pas, de revenir le chercher, et que je le trouverais, se fût-il
caché dans le ventre de la baleine.
-- Oui, c'est vrai, répondit André, mais ça n'a servi de rien.
-- Maintenant tu vas voir si ça sert à quelque chose,» s'écria don
Quichotte; et, disant cela, il se leva brusquement, appela Sancho,
et lui commanda de seller Rossinante, qui s'était mise à paître
pendant que les autres mangeaient.
Dorothée demanda alors à don Quichotte ce qu'il pensait faire.
Celui-ci répondit qu'il pensait aller chercher le vilain, le
châtier de sa brutalité, et faire payer André jusqu'au dernier
maravédi, en dépit de tous les vilains du monde qui voudraient y
trouver à redire. Mais elle lui répliqua qu'il prît garde que,
d'après le don promis, il ne pouvait s'entremettre en aucune
entreprise avant qu'il eût mis la sienne à fin, et que, sachant
cela mieux que personne, il devait calmer cette juste indignation
jusqu'au retour de son royaume.
«J'en conviens, répondit don Quichotte; il faut bien qu'André
prenne patience jusqu'à mon retour, comme vous dites, madame; mais
je jure de nouveau et promets par serment de ne plus reposer alors
qu'il ne soit dûment vengé et payé.
-- Je me soucie peu de ces jurements, reprit André, et j'aimerais
mieux tenir maintenant de quoi me rendre à Séville que toutes les
vengeances du monde. Donnez-moi, si vous en avez là, quelque chose
à manger ou à mettre dans ma poche, et que Dieu vous conserve,
ainsi que tous les chevaliers errants, auxquels je souhaite aussi
bonne chance pour eux-mêmes qu'ils l'ont eue pour moi.»
Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de
fromage, et les présentant au jeune homme:
«Tenez, lui dit-il, mon frère André; de cette manière chacun de
nous attrapera une part de votre disgrâce.
-- Et quelle part attrapez-vous? demanda André.
-- Cette part de fromage et de pain que je vous donne, répondit
Sancho. Dieu sait si elle doit ou non me faire faute, car il faut
que vous sachiez, mon ami, que nous autres écuyers de chevaliers
errants nous sommes sujets à endurer la faim et la misère, et
d'autres choses encore qui se sentent mieux qu'elles ne se
disent.»
André prit le pain et le fromage; et, voyant que personne ne se
disposait à lui donner autre chose, il baissa la tête, tourna le
dos, et, comme on dit, pendit ses jambes à son cou. Toutefois il
se retourna en partant, et dit à don Quichotte:
«Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier errant, si vous me
rencontrez une autre fois, bien que vous me voyiez mettre en
morceaux, ne prenez pas l'envie de me secourir, mais laissez-moi
dans ma disgrâce, qui ne pourra jamais être pire que celle qui me
viendrait du secours de Votre Seigneurie, que je prie Dieu de
confondre et de maudire avec tous les chevaliers errants que le
monde ait vus naître.»
Don Quichotte se levait pour châtier ce petit insolent; mais
l'autre se mit à courir de façon que personne n'eût l'idée de le
suivre. Notre chevalier resta donc sur la place, tout honteux de
l'histoire d'André, et les autres eurent besoin de faire grande
attention à ne point éclater de rire, pour ne pas achever de le
fâcher tout de bon.