LUSCINDE À CARDÉNIO

«Chaque jour je découvre en vous des mérites qui m'obligent à vous

estimer davantage. Si donc vous voulez que j'acquitte ma dette,

sans que ce soit aux dépens de l'honneur, vous pourrez facilement

réussir. J'ai un père qui vous connaît et qui m'aime, lequel, sans

contraindre ma volonté, satisfera celle qu'il est juste que vous

ayez, s'il est vrai que vous m'estimiez comme vous me le dites, et

comme je le crois.»

«C'est ce billet qui m'engagea à demander la main de Luscinde,

comme je vous l'ai conté; c'est ce billet qui la fit passer, dans

l'opinion de don Fernand, pour une des femmes les plus

spirituelles et les plus adroites de son temps, et qui fit naître

en lui l'envie de me perdre avant que mes désirs fussent comblés.

Je confiai à don Fernand que le père de Luscinde exigeait que le

mien la lui demandât, et que je n'osais en prier mon père, dans la

crainte qu'il ne voulût pas y consentir, non qu'il ne connût

parfaitement la qualité, les vertus et les charmes de Luscinde,

bien capables d'anoblir toute autre maison d'Espagne, mais parce

que je supposais qu'il ne voudrait point me laisser marier avant

de savoir ce que le duc Ricardo voulait faire de moi. Finalement,

je lui dis que je ne me hasarderais point à m'ouvrir à mon père,

tant à cause de cet obstacle que de plusieurs autres que

j'entrevoyais avec effroi, sans savoir quels ils fussent, et

seulement parce qu'il me semblait que jamais mes désirs ne

seraient satisfaits. À tout cela don Fernand me répondit qu'il se

chargeait, lui, de parler à mon père, et de le décider à parler

pour moi au père de Luscinde[171]. Traître ami, homme ingrat,

perfide et cruel, que t'avait fait cet infortuné qui te découvrait

avec tant d'abandon les secrets et les joies de son coeur? Quelle

offense as-tu reçue de moi? quelle parole t'ai-je dite, quel

conseil t'ai-je donné, qui n'eussent pour but unique ton intérêt

et ton illustration? Mais pourquoi me plaindre, hélas! N'est-ce

point une chose avérée que, lorsque le malheur nous vient d'une

fatale étoile, comme il se précipite de haut en bas avec une

irrésistible violence, il n'y a nulle force sur la terre qui

puisse l'arrêter, nulle prudence humaine qui puisse le prévenir?

Qui aurait pu s'imaginer que don Fernand, cavalier de sang

illustre et d'esprit distingué, mon obligé par mes services, assez

puissant pour obtenir tout ce qu'un désir amoureux lui faisait

souhaiter, quelque part qu'il s'adressât, irait se mettre en tête

de me ravir, à moi, ma seule brebis, que même je ne possédais pas

encore[172]? Mais laissons de côté ces considérations inutiles, et

renouons le fil rompu de ma triste histoire.

«Don Fernand, qui trouvait dans ma présence un obstacle à

l'exécution de son infâme dessein, résolut de m'envoyer auprès de

son frère aîné: ce fut sous le prétexte de demander quelque argent

à celui-ci, pour payer six chevaux qu'à dessein, et dans le seul

but de m'éloigner pour laisser le champ libre à sa perfidie, il

avait achetés le jour même qu'il s'offrit de parler à mon père.

Pouvais-je, hélas! prévenir cette trahison? pouvait-elle seulement

tomber dans ma pensée? Non, sans doute: au contraire, je m'offris

de bon coeur à partir aussitôt, satisfait de ce marché. Dans la

nuit, je parlai à Luscinde; je lui dis ce que nous avions

concerté, don Fernand et moi, et j'ajoutai qu'elle eût la ferme

espérance de voir combler bientôt nos justes et saints désirs.

Elle me répondit, aussi peu défiante que moi de la trahison de don

Fernand, que je fisse en sorte de revenir bien vite, parce qu'elle

croyait aussi que nos souhaits ne tarderaient à s'accomplir

qu'autant que mon père tarderait à parler au sien. Je ne sais ce

qui lui prit en ce moment; mais, comme elle achevait de me dire ce

peu de mots, ses yeux se remplirent de larmes, sa voix s'éteignit;

il sembla qu'un noeud qui lui serrait la gorge ne lui laissait

plus articuler les paroles qu'elle s'efforçait de me dire encore.

Je restai stupéfait de ce nouvel accident, qui jamais ne lui était

arrivé. En effet, chaque fois qu'un heureux hasard ou mon adresse

nous permettaient de nous entretenir, c'était toujours avec

allégresse et contentement, sans que jamais nos entretiens fussent

mêlés de pleurs, de soupirs, de jalousie ou de soupçons. Je ne

faisais, de mon côté, qu'exalter mon bonheur de ce que le ciel me

l'avait donnée pour dame et maîtresse; je vantais les attraits de

sa personne et les charmes de son esprit. Elle, alors, me rendait

ingénument la pareille, louant en moi ce que son amour lui faisait

paraître digne d'éloge. Au milieu de tout cela, nous nous contions

mille enfantillages, et les aventures de nos voisins ou de nos

connaissances; et jamais ma hardiesse n'allait plus loin qu'à

prendre, presque de force, une de ses belles mains blanches, que

j'approchais de ma bouche autant que le permettaient les étroits

barreaux d'une fenêtre basse par lesquels nous étions séparés.

Mais la nuit qui précéda le fatal jour de mon départ, elle pleura,

elle gémit, et s'en fut, me laissant plein de trouble et

d'alarmes, effrayé d'avoir vu chez Luscinde ces nouveaux et

tristes témoignages de regret et d'affliction. Toutefois, pour ne

pas détruire moi-même mes espérances, j'attribuai tout à la force

de l'amour qu'elle me portait et à la douleur que cause toujours

l'absence à ceux qui s'aiment avec ardeur. Enfin je partis, triste

et pensif, l'âme remplie de soupçons et de frayeur, sans savoir ce

qu'il fallait soupçonner et craindre: manifestes indices du coup

affreux qui m'attendait.

«J'arrivai au pays où j'étais envoyé; je remis les lettres au

frère de don Fernand; je fus bien reçu de lui, mais non pas bien

promptement dépêché, car il me fit attendre, à mon grand

déplaisir, huit jours entiers, et dans un endroit où le duc ne pût

me voir, parce que don Fernand écrivait qu'on lui envoyât de

l'argent sans que son père en eût connaissance. Tout cela fut une

ruse du perfide, puisque, l'argent ne manquant pas à son frère, il

pouvait m'expédier sur-le-champ. Cet ordre imprévu m'autorisait à

lui désobéir, car il me semblait impossible de supporter la vie

tant de jours en l'absence de Luscinde, surtout l'ayant laissée

dans la tristesse que je vous ai dépeinte. Cependant je me

résignai à obéir, en bon serviteur, bien que je visse que ce

serait aux dépens de mon repos et de ma santé. Au bout de quatre

jours, un homme arrive, me cherchant pour me remettre une lettre

que je reconnus être de Luscinde à l'écriture de l'adresse. Je

l'ouvre, tout saisi d'effroi, pensant bien que quelque grand motif

l'avait seul décidée à m'écrire pendant l'absence, car, présente,

elle le faisait rarement. Mais, avant de lire cette lettre, je

demande à l'homme quelle personne la lui avait donnée et quel

temps il avait mis à faire le chemin. Il me répond que, passant

par hasard dans une rue de la ville vers l'heure de midi, une

très-belle dame l'avait appelé d'une fenêtre, les yeux baignés de

larmes, et qu'elle lui avait dit en grande hâte: «Mon frère, si

vous êtes chrétien comme vous le paraissez, je vous supplie, pour

l'amour de Dieu, de porter vite, vite, cette lettre au pays et à

la personne qu'indique l'adresse, et que tout le monde connaît;

vous ferez une bonne oeuvre devant Notre-Seigneur. Et, pour que

vous puissiez commodément la faire, prenez ce que contient ce

mouchoir.» En disant cela, ajouta le messager, elle jeta par la

fenêtre un mouchoir où se trouvaient enveloppés cent réaux, cette

bague d'or que je porte, et cette lettre que vous tenez; puis

aussitôt, sans attendre ma réponse, elle s'éloigna de la fenêtre,

après avoir vu pourtant que j'avais ramassé le mouchoir et la

lettre, et quand je lui eus dit par signes que je ferais ce

qu'elle m'avait prescrit. Me voyant donc si bien payé de la peine

que j'allais prendre, et connaissant à l'adresse de la lettre

qu'on m'envoyait auprès de vous, seigneur, que je connais bien,

Dieu merci; touché surtout des larmes de cette belle dame, je

résolus de ne me fier à personne, et de venir moi-même vous

apporter la lettre: aussi, depuis seize heures qu'elle me l'a

donnée, j'ai fait le chemin, qui est, comme vous savez, de dix-

huit lieues.»

«Tandis que le reconnaissant messager me donnait ces détails,

j'étais, comme on dit, pendu à ses paroles, et les jambes me

tremblaient si fort que je pouvais à peine me soutenir. Enfin,

j'ouvris la lettre, et je vis qu'elle contenait ce peu de mots:

«La parole que vous avait donnée don Fernand de parler à votre

père pour qu'il parlât au mien, il l'a remplie plus à son

contentement qu'à votre profit. Sachez, seigneur, qu'il a demandé

ma main; et mon père, aveuglé par les avantages qu'il pense qu'a

sur vous don Fernand, consent à la lui donner. La chose est

tellement sérieuse, que, d'ici à deux jours, les fiançailles

doivent se faire, mais si secrètement, qu'elles n'auront d'autres

témoins que le ciel et quelques gens de la maison. En quel état je

suis, imaginez-le; s'il vous importe d'accourir, jugez-en; et si

je vous aime ou non, l'événement vous le fera connaître. Plaise à

Dieu que ce billet arrive en vos mains avant que la mienne se voie

contrainte de s'unir à celle d'un homme qui sait si mal garder la

foi qu'il engage!»

«Telles furent en substance les expressions de la lettre. À peine

eus-je achevé de la lire, que je partis à l'instant même, sans

attendre ni argent ni réponse à ma mission, car je reconnus bien

alors que ce n'était pas pour acheter des chevaux, mais pour

laisser le champ libre à ses désirs, que don Fernand m'avait

envoyé à son frère. La juste fureur que je conçus contre cet ami

déloyal, et la crainte de perdre un coeur que j'avais gagné par

tant d'années d'amour et de soumission, me donnèrent des ailes.

J'arrivai le lendemain dans ma ville, juste à l'heure convenable

pour entretenir Luscinde. J'y entrai secrètement, et je laissai la

mule que j'avais montée chez le brave homme qui m'avait apporté la

lettre. Un heureux hasard permit que je trouvasse Luscinde à la

fenêtre basse si longtemps témoin de nos amours. Elle me reconnut

aussitôt, et moi je la reconnus aussi; mais non point comme elle

devait me revoir, ni moi la retrouver. Y a-t-il, hélas! quelqu'un

au monde qui puisse se flatter d'avoir sondé l'abîme des confuses

pensées et de la changeante condition d'une femme? personne

assurément. Dès que Luscinde me vit: «Cardénio, me dit-elle, je

suis vêtue de mes habits de noces; déjà m'attendent dans le salon

don Fernand le traître et mon père l'ambitieux, avec d'autres

témoins qui seront plutôt ceux de ma mort que de mes fiançailles.

Ne te trouble point, ami, mais tâche de te trouver présent à ce

sacrifice; si mes paroles n'ont pas le pouvoir de l'empêcher, un

poignard est caché là, qui saura me soustraire à toute violence,

qui empêchera que mes forces ne succombent, et qui, en mettant fin

à ma vie, mettra le sceau à l'amour que je t'ai voué.» Je lui

répondis, plein de trouble et de précipitation, craignant de

n'avoir plus le temps de me faire entendre: «Que tes oeuvres, ô

Luscinde, justifient tes paroles; si tu portes un poignard pour

accomplir ta promesse, j'ai là une épée pour te défendre, ou pour

me tuer si le sort nous est contraire.» Je ne crois pas qu'elle

pût entendre tous mes propos, car on vint l'appeler en grande hâte

pour la mener où le fiancé l'attendait. Alors, je puis le dire

ainsi, le soleil de ma joie se coucha, et la nuit de ma tristesse

acheva de se fermer; je demeurai les yeux sans vue et

l'intelligence sans raison, ne pouvant ni trouver l'entrée de sa

demeure ni me mouvoir d'aucun côté. Mais enfin, considérant

combien ma présence importait dans une circonstance si critique et

si solennelle, je me ranimai du mieux que je pus, et j'entrai dans

la maison. Comme j'en connaissais dès longtemps toutes les issues,

j'y pénétrai, sans que personne me vît, à la faveur du trouble et

de la confusion qui régnaient; je parvins à me glisser jusque dans

un recoin que formait une fenêtre du salon même, et que couvraient

de leurs plis deux rideaux en tapisserie, à travers lesquels je

pouvais voir, sans être vu, tout ce qui se passait dans

l'appartement. Qui pourrait dire à présent quelles alarmes firent

battre mon coeur tout le temps que je passai dans cette retraite!

quelles pensées m'assaillirent! quelles résolutions je formai!

Elles furent telles qu'il est impossible et qu'il serait mal de

les redire. Il suffit que vous sachiez que le fiancé entra dans la

salle, sans autre parure que ses habits ordinaires. Il avait pour

parrain de mariage le cousin germain de Luscinde, et, dans tout

l'appartement, il n'y avait personne que les serviteurs de la

maison. Un peu après, Luscinde sortit d'un cabinet de toilette,

accompagnée de sa mère et de deux suivantes, vêtue et parée comme

l'exigeaient sa naissance et sa beauté, et comme l'avait pu faire

la perfection de son bon goût. L'égarement où j'étais ne me permit

pas de remarquer les détails de son costume; j'en aperçus

seulement les couleurs, qui étaient le rouge et le blanc, et les

reflets que jetaient les riches bijoux dont sa coiffure et tous

ses habits étaient ornés. Mais rien n'égalait la beauté singulière

de ses cheveux blonds, qui brillaient aux yeux d'un éclat plus vif

que les pierres précieuses, plus vif que les quatre torches qui

éclairaient la salle. Ô souvenir, ennemi mortel de mon repos! à

quoi sert-il de me représenter maintenant les incomparables

attraits de cette ennemie adorée? Ne vaut-il pas mieux, cruel

souvenir, que tu me rappelles et me représentes ce qu'elle fit

alors, afin qu'un si manifeste outrage me fasse chercher, sinon la

vengeance, au moins le terme de ma vie? Ne vous lassez point,

seigneurs, d'entendre les digressions auxquelles je me laisse

aller; mais ma douloureuse histoire n'est pas de celles qui se

peuvent conter succinctement, à la hâte; et chacune de ses

circonstances me semble, à moi, digne d'un long discours.»

Le curé lui répondit que non-seulement ils ne se lassaient point

de l'entendre, mais qu'ils prenaient au contraire grand intérêt à

tous ces détails, qui méritaient la même attention que le fond

même du récit.

Cardénio continua donc:

«Aussitôt, dit-il, que tout le monde fut réuni dans la salle, on

fit entrer le curé de la paroisse, lequel prit les deux fiancés

par la main, pour faire ce qu'exige une telle cérémonie. Lorsqu'il

prononça ces mots sacramentels: «Voulez-vous, madame, prendre le

seigneur don Fernand, ici présent, pour votre légitime époux,

comme l'ordonne la sainte mère Église?» je passai toute la tête et

le cou hors de la tapisserie, et me mis, d'une oreille attentive

et d'une âme troublée, à écouter ce que répondrait Luscinde,

attendant de sa réponse l'arrêt de ma mort ou la confirmation de

ma vie. Oh! pourquoi n'ai-je pas alors quitté ma retraite?

pourquoi ne me suis-je pas écrié: «Luscinde! Luscinde! vois ce que

tu fais, vois ce que tu me dois; considère que tu es à moi et ne

peux être à un autre; que prononcer le _oui _et m'ôter la vie, ce

sera l'affaire du même instant. Et toi, traître don Fernand,

ravisseur de mon bien, meurtrier de ma vie, que veux-tu? que

prétends-tu? ne vois-tu pas que tu ne peux chrétiennement

satisfaire tes désirs, puisque Luscinde est ma femme, et que je

suis son époux?» Malheureux insensé! à présent que je suis loin du

péril, je dis bien ce que je devais faire et ce que je ne fis pas;

à présent que j'ai laissé ravir mon plus cher trésor, je maudis

vainement le ravisseur, dont j'aurais pu me venger, si j'avais eu

autant de coeur pour frapper que j'en ai maintenant pour me

plaindre! Enfin, puisque je fus alors imbécile et lâche, il est

juste que je meure maintenant honteux, repentant et insensé. Le

curé attendait toujours la réponse de Luscinde, qui resta fort

longtemps à la faire; et, lorsque je pensais qu'elle allait tirer

son poignard pour tenir sa promesse, ou délier sa langue pour

déclarer la vérité et parler dans mes intérêts, j'entends qu'elle

prononce, d'une voix faible et tremblante: _Oui, je le prends.

_Don Fernand dit la même parole, lui mit au doigt l'anneau de

mariage, et ils furent unis d'un indissoluble noeud. Le marié

s'approcha pour embrasser son épouse; mais elle, posant la main

sur son coeur, tomba évanouie dans les bras de sa mère.

«Il me reste à dire maintenant en quel état je me trouvai lorsque,

dans ce _oui _fatal que j'avais entendu, je vis la perte de mes

espérances, la fausseté des promesses et de la parole de Luscinde,

et l'impossibilité de recouvrer, en aucun temps, le bien que cet

instant venait de me faire perdre. Je restai privé de sens, me

croyant abandonné du ciel et devenu pour la terre un objet

d'inimitié; car l'air ne fournissait plus d'haleine à mes soupirs,

ni l'eau de matière à mes larmes; le feu seul s'était accru, et

tout mon coeur brûlait de jalousie et de rage. L'évanouissement de

Luscinde avait mis en émoi toute l'assemblée; et sa mère l'ayant

délacée pour lui donner de l'air, on découvrit sur son sein un

papier cacheté que don Fernand saisit aussitôt, et qu'il se mit à

lire à la lueur d'une des torches. Dès qu'il eut achevé cette

lecture, il se jeta sur une chaise, et resta la tête appuyée sur

sa main, dans la posture d'un homme rêveur, sans se mêler aux

soins qu'on prodiguait à sa femme pour la faire revenir de son

évanouissement. Pour moi, quand je vis toute la maison dans cette

confusion et ce trouble, je me hasardai à sortir, sans me soucier

d'être vu, et bien déterminé, dans ce cas, à faire un si sanglant

éclat, que tout le monde connût la juste indignation qui poussait

mon coeur au châtiment du traître, et même à celui de

l'inconstante, encore évanouie. Mais mon étoile, qui me réservait

sans doute pour de plus grands maux, s'il est possible qu'il y en

ait, ordonna que j'eusse alors trop de jugement, elle qui, depuis,

m'en a complètement privé. Ainsi, sans vouloir tirer vengeance de

mes plus grands ennemis, ce qui m'était facile, puisque nul ne

pensait à moi, j'imaginai de la tirer de moi-même, et de

m'infliger la peine qu'ils avaient méritée; et sans doute avec

plus de rigueur que je n'en aurais exercé contre eux, si je leur

eusse en ce moment donné la mort, car celle qui frappe à

l'improviste a bientôt terminé le supplice, tandis que celle qui

se prolonge en tourments interminables tue perpétuellement sans

ôter la vie. Enfin, je m'échappai de cette maison, et me rendis

chez l'homme où j'avais laissé ma mule. Je la fis aussitôt seller;

et, sans prendre congé de lui, je quittai la ville, n'osant pas,

comme un autre Loth, tourner la tête pour la regarder. Quand je me

vis seul, au milieu de la campagne, couvert par l'obscurité de la

nuit, et invité par son silence à donner cours à mes plaintes,

sans crainte d'être écouté ou reconnu, je déliai ma langue et

j'éclatai en malédictions contre Luscinde et Fernand, comme si

j'eusse ainsi vengé l'outrage que j'avais reçu d'eux. Je

m'attachais surtout à elle, lui donnant les noms de cruelle,

d'ingrate, de fausse et de parjure, mais par-dessus tout

d'intéressée et d'avaricieuse, puisque c'était la richesse de mon

ennemi qui avait ébloui ses yeux, et lui avait fait préférer celui

envers qui la fortune s'était montrée plus libérale de ses dons;

puis au milieu de la fougue de ces emportements et de ces

malédictions, je l'excusais en disant: «Peut-on s'étonner qu'une

jeune fille, élevée dans la retraite, auprès de ses parents,

accoutumée à leur obéir toujours, ait voulu condescendre à leur

désir, lorsqu'ils lui donnaient pour époux un gentilhomme si

noble, si riche, si bien fait de sa personne, qu'en le refusant

elle aurait fait croire ou qu'elle avait perdu l'esprit, ou

qu'elle avait déjà donné son coeur, ce qui eût porté une grave

atteinte à sa bonne réputation?» Puis, je revenais au premier

sentiment, et me disais: Pourquoi n'a-t-elle pas dit que j'étais

son époux? on aurait vu qu'elle n'avait pas fait un choix si

indigne qu'elle ne pût s'en justifier; car, avant que don Fernand

s'offrît, ses parents eux-mêmes ne pouvaient, s'ils eussent mesuré

leur désir sur la raison souhaiter mieux que moi pour époux de

leur fille. Ne pouvait-elle donc, avant de s'engager dans ce

dernier et terrible pas, avant de donner sa main, dire qu'elle

avait déjà reçu la mienne, puisque je me serais prêté, dans ce

cas, à tout ce qu'elle eût voulu feindre?» Enfin, je me

convainquis que peu d'amour, peu de jugement, beaucoup d'ambition

et de désir de grandeur, lui avaient fait oublier les promesses

dont elle m'avait bercé, trompé et entretenu dans mon honnête et

fidèle espoir. Pendant cette agitation et ces entretiens avec moi-

même, je cheminai tout le reste de la nuit, et me trouvai, au

point du jour, à l'une des entrées de ces montagnes. J'y pénétrai,

et continuai de marcher devant moi trois jours entiers, sans

suivre aucun chemin; enfin, j'arrivai à une prairie, dont je ne

sais trop la situation, et je demandai à des bergers qui s'y

trouvaient où était l'endroit le plus désert et le plus âpre de

ces montagnes. Ils m'indiquèrent celui-ci; je m'y acheminai

aussitôt avec le dessein d'y finir ma vie. En entrant dans cette

affreuse solitude, ma mule tomba morte de faim et de fatigue, ou

plutôt, à ce que je crois, pour se débarrasser d'une charge aussi

inutile que celle qu'elle portait en ma personne. Je restai à

pied, accablé de lassitude, exténué de besoin, sans avoir et sans

vouloir chercher personne qui me secourût. Après être demeuré de

la sorte je ne sais combien de temps, étendu par terre, je me

levai, n'ayant plus faim, et je vis auprès de moi quelques

chevriers, ceux qui avaient sans doute pourvu à mes extrêmes

besoins. Ils me racontèrent, en effet, comment ils m'avaient

trouvé, et comment je leur avais dit tant de niaiseries et

d'extravagances que j'annonçais clairement avoir perdu l'esprit.

Hélas! j'ai bien senti moi-même, depuis ce moment, que je ne l'ai

pas toujours libre et sain; mais, au contraire, si affaibli, si

troublé, que je fais mille folies, déchirant mes habits, parlant

tout haut au milieu de ces solitudes, maudissant ma fatale étoile,

et répétant sans cesse le nom chéri de mon ennemie, sans avoir

alors d'autre intention que celle de laisser exhaler ma vie avec

mes cris. Quand je reviens à moi, je me trouve si fatigué, si

rendu, qu'à peine puis-je me soutenir. Ma plus commune habitation

est le creux d'un liége, capable de couvrir ce misérable corps.

Les pâtres et les chevriers qui parcourent ces montagnes avec

leurs troupeaux, émus de pitié, me donnent ma nourriture, en

plaçant des vivres sur les chemins et sur les rochers où ils

pensent que je pourrai les trouver en passant; car, même dans mes

accès de démence, la nécessité parle, et l'instinct naturel me

donne le désir de chercher à manger, et la volonté de satisfaire

ma faim. D'autres fois, à ce qu'ils me disent quand ils me

rencontrent en mon bon sens, je m'embusque sur les chemins, et

j'enlève de force, quoiqu'ils me les offrent de bon coeur, les

provisions que des bergers apportent du village à leurs cabanes.

C'est ainsi que je passe le reste de ma misérable vie, jusqu'à ce

qu'il plaise au ciel de la conduire à son dernier terme, ou de

m'ôter la mémoire, afin que je perde tout souvenir des charmes et

du parjure de Luscinde, et des outrages de don Fernand. S'il me

faisait cette grâce sans m'ôter la vie, je ramènerais sans doute

mes pensées vers la droite raison; sinon je n'ai plus qu'à le

prier de traiter mon âme avec miséricorde, car je ne sens en moi

ni le courage ni la force de tirer mon corps des austérités où l'a

condamné mon propre choix. Voilà, seigneurs, l'amère histoire de

mes infortunes. Dites-moi s'il est possible de la conter avec

moins de regret et d'affliction que je ne vous en ai montré;

surtout, ne vous fatiguez point à me vouloir persuader, par vos

conseils, ce que la raison vous suggérera pour remédier à mes

maux; ils ne me seraient pas plus utiles que n'est le breuvage

ordonné par un savant médecin au malade qui ne veut pas le

prendre. Je ne veux point de guérison sans Luscinde; et, puisqu'il

lui a plu d'appartenir à un autre, étant ou devant être à moi, il

me plaît d'appartenir à l'infortune, ayant pu être au bonheur.

Elle a voulu, par son inconstance, rendre stable ma perdition; eh

bien! je voudrai, en me perdant, contenter ses désirs. Et l'on

dira désormais qu'à moi seul a manqué ce qu'ont pour dernière

ressource tous les malheureux, auxquels sert de consolation

l'impossibilité même d'être consolés[173]; c'est au contraire, pour

moi, la cause de plus vifs regrets et de plus cruelles douleurs,

car j'imagine qu'ils doivent durer même au-delà de la mort.»

Ici, Cardénio termina le long récit de sa triste et amoureuse

histoire; et, comme le curé se préparait à lui adresser quelques

mots de consolation, il fut retenu par une voix qui frappa tout à

coup leurs oreilles, et qui disait, en plaintifs accents, ce que

dira la quatrième partie de cette narration; car c'est ici que mit

fin à la troisième le sage et diligent historien Cid Hamed Ben-

Engeli.

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 36 / 73 题