_Qui traite de la haute aventure et de la riche conquête de
l'armet de Mambrin__[130]__ ainsi que d'autres choses arrivées à
notre invincible chevalier_
En ce moment, il commença de tomber un peu de pluie, et Sancho
aurait bien voulu se mettre à l'abri en entrant dans les moulins à
foulon. Mais don Quichotte les avait pris en telle aversion pour
le mauvais tour qu'ils venaient de lui jouer, qu'il ne voulut en
aucune façon consentir à y mettre le pied. Il tourna bride
brusquement à main droite, et tous deux arrivèrent à un chemin
pareil à celui qu'ils avaient suivi la veille.
À peu de distance, don Quichotte découvrit de loin un homme à
cheval, portant sur sa tête quelque chose qui luisait et brillait
comme si c'eût été de l'or. À peine l'avait-il aperçu qu'il se
tourna vers Sancho, et lui dit:
«Il me semble, Sancho, qu'il n'y a point de proverbe qui n'ait un
sens véritable; car que sont-ils, sinon des sentences tirées de
l'expérience même, qui est la commune mère de toutes les sciences?
Cela est vrai spécialement du proverbe qui dit: Quand une porte se
ferme, une autre s'ouvre. En effet, si la fortune hier soir nous a
fermé la porte de l'aventure que nous cherchions, en nous abusant
sur le bruit des marteaux à foulon, voilà maintenant qu'elle nous
ouvre à deux battants la porte d'une autre aventure meilleure et
plus certaine; et cette fois, si je ne réussis pas à en trouver
l'entrée, ce sera ma faute, sans que je puisse m'excuser sur mon
ignorance des moulins à foulon, ni sur l'obscurité de la nuit. Je
dis tout cela, parce que, si je ne me trompe, voilà quelqu'un qui
vient de notre côté portant coiffé sur sa tête cet armet de
Mambrin à propos duquel j'ai fait le serment que tu n'as pas
oublié.
-- Pour Dieu! seigneur, répondit Sancho, prenez bien garde à ce
que vous dites, et plus encore à ce que vous faites; je ne
voudrais pas que ce fussent d'autres marteaux à foulon qui
achevassent de nous fouler et de nous marteler le bon sens.
-- Que le diable soit de l'homme! s'écria don Quichotte. Qu'a de
commun l'armet avec les marteaux?
-- Je n'en sais rien, répondit Sancho; mais, par ma foi, si je
pouvais parler comme j'en avais l'habitude, je vous donnerais de
telles raisons, que Votre Grâce verrait bien qu'elle se trompe en
ce qu'elle dit.
-- Comment puis-je me tromper en ce que je dis, traître
méticuleux? reprit don Quichotte. Dis-moi, ne vois-tu pas ce
chevalier qui vient à nous, monté sur un cheval gris pommelé, et
qui porte sur la tête un armet d'or?
-- Ce que j'avise et ce que je vois, répondit Sancho, ce n'est
rien autre qu'un homme monté sur un âne gris comme le mien, et
portant sur la tête quelque chose qui reluit.
-- Eh bien! ce quelque chose, c'est l'armet de Mambrin, reprit don
Quichotte. Range-toi de côté, et laisse-moi seul avec lui. Tu vas
voir comment, sans dire un mot, pour ménager le temps, j'achève
cette aventure, et m'empare de cet armet que j'ai tant souhaité.
-- De me ranger à l'écart, c'est mon affaire, répondit Sancho;
mais Dieu veuille, dis-je encore, que ce soit de la fougère et non
des foulons.
-- Je vous ai déjà dit, frère, s'écria don Quichotte, que vous
cessiez de me rebattre les oreilles de ces foulons; car je jure de
par tous les..., vous m'entendez bien, que je vous foulerai l'âme
au fond du corps.»
Sancho se tut aussitôt, craignant que son maître n'accomplît son
serment, car il l'avait assaisonné à se déchirer la bouche.
Or, voici ce qu'étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier que
voyait don Quichotte. Il y avait dans ces environs deux villages
voisins: l'un si petit qu'il n'avait ni pharmacie ni barbier; et
l'autre plus grand, ayant l'une et l'autre. Le barbier du grand
village desservait le petit, dans lequel un malade avait besoin
d'une saignée, et un autre habitant de se faire la barbe. Le
barbier s'y rendait pour ces deux offices, portant un plat à barbe
en cuivre rouge; le sort ayant voulu que la pluie le prît en
chemin, pour ne pas tacher son chapeau qui était neuf sans doute,
il mit par-dessus son plat à barbe, lequel, étant bien écuré,
reluisait d'une demi-lieue. Il montait un âne gris, comme avait
dit Sancho; et voilà pourquoi don Quichotte crut voir un cheval
pommelé, un chevalier et un armet d'or: car toutes les choses qui
frappaient sa vue, il les arrangeait aisément à son délire
chevaleresque et à ses mal-errantes pensées.
Dès qu'il vit que le pauvre chevalier s'approchait, sans entrer en
pourparlers, il fondit sur lui, la lance basse, de tout le galop
de Rossinante, bien résolu à le traverser d'outre en outre; mais,
au moment de l'atteindre, et sans ralentir l'impétuosité de sa
course, il lui cria:
«Défends-toi, chétive créature, ou livre-moi de bonne grâce ce qui
m'est dû si justement.»
Le barbier, qui, sans y penser ni le prévoir, vit tout à coup
fondre sur lui ce fantôme, ne trouva d'autre moyen de se garer du
coup de lance que de se laisser choir en bas de son âne; puis, dès
qu'il eut touché la terre, il se releva plus agile qu'un daim, et
se mit à courir si légèrement à travers la plaine, que le vent
même n'eût pu l'attraper. Il laissa son bassin par terre, et c'est
tout ce que demandait don Quichotte, lequel s'écria que le païen
n'était pas bête, et qu'il avait imité le castor, qui, se voyant
pressé par les chasseurs, coupe de ses propres dents ce que son
instinct naturel lui apprend être l'objet de leurs poursuites.
Il ordonna ensuite à Sancho de ramasser l'armet, et celui-ci, le
pesant dans la main:
«Pardieu! dit-il, ce plat à barbe est bon, et vaut une piastre
comme un maravédi.»
Puis il le donna à son maître, qui le mit aussitôt sur sa tête, le
tournant et le retournant de tous côtés pour en trouver
l'enchâssure; et comme il ne pouvait en venir à bout:
«Il faut, s'écria-t-il, que ce païen, à la mesure duquel on a
forgé pour la première fois cette fameuse salade, ait eu la tête
bien grosse; et le pis, c'est qu'il en manque la moitié.»
Quand Sancho entendit appeler salade un plat à barbe, il ne put
retenir un grand éclat de rire; mais la colère de son maître lui
revenant en mémoire, il fit halte à mi-chemin.
«De quoi ris-tu, Sancho? lui demanda don Quichotte.
-- Je ris, répondit-il, en considérant quelle grosse tête devait
avoir le païen, premier maître de cet armet, qui ressemble à un
bassin de barbier comme une mouche à l'autre.
-- Sais-tu ce que j'imagine, Sancho? reprit don Quichotte: que
cette pièce fameuse, cet armet enchanté, a dû, par quelque étrange
accident, tomber aux mains de quelqu'un qui ne sut ni connaître ni
estimer sa valeur, et que ce nouveau maître, sans savoir ce qu'il
faisait, et le voyant de l'or le plus pur, s'imagina d'en fondre
la moitié pour en faire argent; de sorte que l'autre moitié est
restée sous cette forme, qui ne ressemble pas mal, comme tu dis, à
un plat de barbier. Mais qu'il en soit ce qu'il en est; pour moi
qui le connais, sa métamorphose m'importe peu; je le remettrai en
état au premier village où je rencontrerai un forgeron, et de
telle façon qu'il n'ait rien à envier au casque même que fourbit
le dieu des fournaises pour le dieu des batailles. En attendant,
je le porterai comme je pourrai, car mieux vaut quelque chose que
rien du tout, et d'ailleurs il sera bien suffisant pour me
défendre d'un coup de pierre.
-- Oui, répondit Sancho, pourvu qu'on ne les lance pas avec une
fronde, comme dans la bataille des deux armées, quand on vous
rabota si bien les mâchoires, et qu'on mit en morceaux la burette
où vous portiez ce bienheureux breuvage qui m'a fait vomir la
fressure.
-- Je n'ai pas grand regret de l'avoir perdu, reprit don
Quichotte; car tu sais bien, Sancho, que j'en ai la recette dans
la mémoire.
-- Moi aussi, je la sais par coeur, répondit Sancho; mais si je le
fais ou si je le goûte une autre fois en ma vie, que ma dernière
heure soit venue. Et d'ailleurs, je ne pense pas me mettre
davantage en occasion d'en avoir besoin; au contraire, je pense me
garer, avec toute la force de mes cinq sens, d'être blessé et de
blesser personne. Quant à être une autre fois berné, je n'en dis
rien: ce sont de ces malheurs qu'on ne peut guère prévenir; et
quand ils arrivent, il n'y a rien de mieux à faire que de plier
les épaules, de retenir son souffle, de fermer les yeux, et de se
laisser aller où le sort et la couverture vous envoient.
-- Tu es un mauvais chrétien, Sancho, dit don Quichotte lorsqu'il
entendit ces dernières paroles; car jamais tu n'oublies l'injure
qu'on t'a faite. Apprends donc qu'il est d'un coeur noble et
généreux de ne faire aucun cas de tels enfantillages. Dis-moi, de
quel pied boites-tu? Quelle côte enfoncée, ou quelle tête rompue
as-tu tirée de la bagarre, pour ne pouvoir oublier cette
plaisanterie? Car enfin, en examinant la chose, il est clair que
ce ne fut qu'une plaisanterie et un passe-temps. Si je ne
l'entendais pas ainsi, je serais déjà retourné là-bas, et j'aurais
fait pour te venger plus de ravage que n'en firent les Grecs pour
venger l'enlèvement d'Hélène; laquelle, si elle fût venue dans
cette époque, ou ma Dulcinée dans la sienne, pourrait bien être
sûre de n'avoir pas une si grande réputation de beauté.»
En disant cela, il poussa un profond soupir, qu'il envoya
jusqu'aux nuages.
«Eh bien! reprit Sancho, que ce soit donc pour rire, puisqu'il n'y
a pas moyen de les en faire pleurer; mais je sais bien, quant à
moi, ce qu'il y avait pour rire et pour pleurer, et ça ne s'en ira
pas plus de ma mémoire que de la peau de mes épaules. Mais
laissons cela de côté, et dites-moi, s'il vous plaît, seigneur, ce
que nous ferons de ce cheval gris pommelé, qui semble un âne gris,
et qu'a laissé à l'abandon ce Martin que Votre Grâce a si joliment
flanqué par terre. Au train dont il a pendu ses jambes à son cou,
pour prendre la poudre d'escampette, il n'a pas la mine de revenir
jamais le chercher; et, par ma barbe, le grison n'a pas l'air
mauvais.
-- Je n'ai jamais coutume, répondit don Quichotte, de dépouiller
ceux que j'ai vaincus; et ce n'est pas non plus l'usage de la
chevalerie de leur enlever les chevaux et de les laisser à pied, à
moins pourtant que le vainqueur n'ait perdu le sien dans la
bataille; car alors il lui est permis de prendre celui du vaincu,
comme gagné de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse ce cheval,
ou âne, ou ce que tu voudras qu'il soit, car dès que son maître
nous verra loin d'ici, il viendra le reprendre.
-- Dieu sait pourtant si je voudrais l'emmener, répliqua Sancho,
ou tout au moins le troquer contre le mien, qui ne me semble pas
si bon. Et véritablement les lois de votre chevalerie sont bien
étroites, puisqu'elles ne s'étendent pas seulement à laisser
troquer un âne contre un autre. Mais je voudrais savoir si je
pourrais tout au moins troquer les harnais.
-- C'est un cas dont je ne suis pas très-sûr, répondit don
Quichotte; de façon que, dans le doute, et jusqu'à une plus ample
information, je permets que tu les échanges, si tu en as un
extrême besoin.
-- Si extrême, répliqua Sancho, que si ces harnais étaient pour ma
propre personne, je n'en aurais pas un besoin plus grand.»
Aussitôt, profitant de la licence, il fit _mutatio capparum,
_comme disent les étudiants, et para si galamment son âne, qu'il
lui en parut avantagé du quart et du tiers.
Cela fait, ils déjeunèrent avec les restes des dépouilles prises
sur le mulet des bons pères, et burent de l'eau du ruisseau des
moulins à foulon, mais sans tourner la tête pour les regarder,
tant ils les avaient pris en aversion pour la peur qu'ils en
avaient eue. Enfin, la colère étant passée avec l'appétit, et même
la mauvaise humeur, ils montèrent à cheval, et, sans prendre aucun
chemin déterminé, pour se mieux mettre à l'unisson des chevaliers
errants, ils commencèrent à marcher par où les menait la volonté
de Rossinante; car celle du maître se laissait entraîner, et même
celle de l'âne, qui le suivait toujours en bon camarade quelque
part que l'autre voulût le conduire. De cette manière, ils
revinrent sur le grand chemin, qu'ils suivirent à l'aventure, et
sans aucun parti pris.
Tandis qu'ils cheminaient ainsi tout droit devant eux, Sancho dit
à son maître:
«Seigneur, Votre Grâce veut-elle me donner permission de deviser
un peu avec elle? Depuis que vous m'avez imposé ce rude
commandement du silence, plus de quatre bonnes choses m'ont pourri
dans l'estomac, et j'en ai maintenant une sur le bout de la
langue, une seule, que je ne voudrais pas voir perdre ainsi.
-- Dis-la, répondit don Quichotte; et sois bref dans tes propos;
aucun n'est agréable s'il est long.
-- Je dis donc, seigneur, reprit Sancho, que, depuis quelques
jours, j'ai considéré combien peu l'on gagne et l'on amasse à
chercher ces aventures que Votre Grâce cherche par ces déserts et
ces croisières de grands chemins, où, quels que soient les dangers
qu'on affronte et les victoires qu'on remporte, comme il n'y a
personne pour les voir et les savoir, vos exploits restent enfouis
dans un oubli perpétuel, au grand détriment des bonnes intentions
de Votre Grâce et de leur propre mérite. Il me semble donc qu'il
vaudrait mieux, sauf le meilleur avis de Votre Grâce, que nous
allassions servir un empereur, ou quelque autre grand prince, qui
eût quelque guerre à soutenir, au service duquel Votre Grâce pût
montrer la valeur de son bras, ses grandes forces et son
intelligence plus grande encore. Cela vu du seigneur que nous
servirons, force sera qu'il nous récompense, chacun selon ses
mérites. Et là se trouveront aussi des clercs pour coucher par
écrit les prouesses de Votre Grâce, et pour en garder mémoire. Des
miennes je ne dis rien, parce qu'elles ne doivent pas sortir des
limites de la gloire écuyère; et pourtant j'ose dire que, s'il
était d'usage dans la chevalerie d'écrire les prouesses des
écuyers, je crois bien que les miennes ne resteraient pas entre
les lignes.
-- Tu n'as pas mal parlé, Sancho, répondit don Quichotte; mais
avant que d'en arriver là, il faut d'abord aller par le monde,
comme en épreuves, cherchant les aventures, afin de gagner par ces
hauts faits nom et renom, tellement que, dès qu'il se présente à
la cour d'un grand monarque, le chevalier soit déjà connu par ses
oeuvres, et qu'à peine il ait franchi les portes de la ville, tous
les petits garçons le suivent et l'entourent, criant après lui:
«Voici le chevalier du Soleil[131], ou bien du Serpent[132], ou de
quelque autre marque distinctive sous laquelle il sera connu pour
avoir fait de grandes prouesses; voici, diront-ils, celui qui a
vaincu en combat singulier l'effroyable géant Brocabruno de la
grande force, celui qui a désenchanté le grand Mameluk de Perse
d'un long enchantement où il était retenu depuis bientôt neuf
cents années.»
Ainsi, de proche en proche, ils iront publiant ses hauts faits; et
bientôt, au tapage que feront les enfants et le peuple tout
entier, le roi de ce royaume se mettra aux balcons de son royal
palais; et, dès qu'il aura vu le chevalier, qu'il reconnaîtra par
la couleur des armes et la devise de l'écu, il devra forcément
s'écrier:
«Or sus, que tous les chevaliers qui se trouvent à ma cour sortent
pour recevoir la fleur de la chevalerie qui s'avance!»
À cet ordre, ils sortiront tous, et lui-même descendra jusqu'à la
moitié de l'escalier, puis il embrassera étroitement son hôte, et
lui donnera le baiser de paix au milieu du visage[133]; aussitôt il
le conduira par la main dans l'appartement de la reine, où le
chevalier la trouvera avec l'infante sa fille, qui ne peut manquer
d'être une des plus belles et des plus parfaites jeunes personnes
qu'à grand'peine on pourrait trouver sur une bonne partie de la
face de la terre. Après cela, il arrivera tout aussitôt que
l'infante jettera les yeux sur le chevalier, et le chevalier sur
l'infante, et chacun d'eux paraîtra à l'autre plutôt une chose
divine qu'humaine; et, sans savoir pourquoi ni comment, ils
resteront enlacés et pris dans les lacs inextricables de l'amour,
et le coeur percé d'affliction de ne savoir comment se parler pour
se découvrir leurs sentiments, leurs désirs et leurs peines. De
là, sans doute, on conduira le chevalier dans quelque salle du
palais richement meublée, où, après lui avoir ôté ses armes, on
lui présentera une riche tunique d'écarlate pour se vêtir; et s'il
avait bonne mine sous ses armes, il l'aura meilleure encore sous
un habit de cour. La nuit venue, il soupera avec le roi, la reine
et l'infante, et n'ôtera pas les yeux de celle-ci, la regardant en
cachette des assistants, ce qu'elle fera de même et avec autant de
sagacité; car c'est, comme je l'ai dit, une très-discrète
personne. Le repas desservi, on verra tout à coup entrer par la
porte de la salle un petit vilain nain, et, derrière lui, une
belle dame entre deux géants, laquelle vient proposer une certaine
aventure préparée par un ancien sage, et telle que celui qui en
viendra à bout sera tenu pour le meilleur chevalier du monde[134].
Aussitôt le roi ordonnera que tous les chevaliers de sa cour en
fassent l'épreuve; mais personne ne pourra la mettre à fin, si ce
n'est le chevalier étranger, au grand accroissement de sa gloire,
et au grand contentement de l'infante, qui se tiendra satisfaite
et même récompensée d'avoir placé en si haut lieu les pensées de
son âme. Le bon de l'affaire, c'est que ce roi, ou prince, ou ce
qu'il est enfin, soutient une guerre acharnée contre un autre
prince aussi puissant que lui, et le chevalier, son hôte, après
avoir passé quelques jours dans son palais, lui demandera
permission d'aller le servir dans cette guerre. Le roi la lui
donnera de très-bonne grâce, et le chevalier lui baisera
courtoisement les mains pour la faveur qui lui est octroyée. Et
cette nuit même, il ira prendre congé de l'infante sa maîtresse, à
travers le grillage d'un jardin sur lequel donne sa chambre à
coucher. Il l'a déjà entretenue plusieurs fois en cet endroit, par
l'entremise d'une demoiselle, leur confidente, à qui l'infante
confie tous ses secrets[135]. Il soupire, elle s'évanouit; la
damoiselle apporte de l'eau, et s'afflige de voir venir le jour,
ne voulant pas, pour l'honneur de sa maîtresse, qu'ils soient
découverts. Finalement, l'infante reprend connaissance, et tend à
travers la grille ses blanches mains au chevalier, qui les couvre
de mille baisers et les baigne de ses larmes; ils se concertent
sur la manière de se faire savoir leurs bonnes ou mauvaises
fortunes, et la princesse le supplie d'être absent le moins
longtemps possible; il lui en fait la promesse avec mille
serments, et, après lui avoir encore une fois baisé les mains, il
s'arrache d'auprès d'elle avec de si amers regrets, qu'il est près
de laisser là sa vie; il regagne son appartement, se jette sur son
lit, mais ne peut dormir du chagrin que lui cause son départ; il
se lève de grand matin, va prendre congé du roi, de la reine et de
l'infante; mais les deux premiers, en recevant ces adieux, lui
disent que l'infante est indisposée et ne peut recevoir de visite.
Le chevalier pense alors que c'est de la peine de son éloignement;
son coeur est navré, et peu s'en faut qu'il ne laisse éclater
ouvertement son affliction. La confidente est témoin de la scène,
elle remarque tout, et va le conter à sa maîtresse, qui l'écoute
en pleurant, et lui dit qu'un des plus grands chagrins qu'elle
éprouve, c'est de ne savoir qui est son chevalier, s'il est ou non
de sang royal. La damoiselle affirme que tant de grâce, de
courtoisie, de vaillance ne peuvent se trouver ailleurs que dans
une personne royale et de qualité. La princesse affligée accepte
cette consolation; elle essaye de cacher sa tristesse pour ne pas
donner une mauvaise opinion d'elle à ses parents, et au bout de
deux jours elle reparaît en public. Cependant le chevalier est
parti; il prend part à la guerre, combat et défait l'ennemi du
roi, emporte plusieurs villes, gagne plusieurs victoires. Il
revient à la cour, voit sa maîtresse à leur rendez-vous
d'habitude, et convient avec elle qu'il la demandera pour femme à
son père, en récompense de ses services; le roi ne le veut pas
accepter pour gendre, ne sachant qui il est; et pourtant, soit par
enlèvement, soit d'autre manière, l'infante devient l'épouse du
chevalier, et son père finit par tenir cette union à grand
honneur, parce qu'on vient à découvrir que ce chevalier est fils
d'un vaillant roi de je ne sais quel royaume, car il ne doit pas
se trouver sur la carte. Le père meurt, l'infante hérite, et voilà
le chevalier roi[136]. C'est alors le moment de faire largesse à son
écuyer et à tous ceux qui l'ont aidé à s'élever si haut. Il marie
son écuyer avec une damoiselle de l'infante, qui sera sans doute
la confidente de ses amours, laquelle est fille d'un duc de
première qualité.
-- C'est cela! s'écria Sancho; voilà ce que je demande, et vogue
la galère! Oui, je m'en tiens à cela, et tout va nous arriver au
pied de la lettre, pourvu que Votre Grâce s'appelle le _chevalier
de la Triste-Figure_.
-- N'en doute pas, Sancho, répondit don Quichotte, car c'est par
les mêmes degrés et de la même manière que je viens de te conter
que montaient et que montent encore les chevaliers errants
jusqu'au rang de rois ou d'empereurs[137]. Il ne manque plus
maintenant que d'examiner quel roi des chrétiens ou des païens a
sur les bras une bonne guerre et une belle fille. Mais nous avons
le temps de penser à cela; car, ainsi, que je te l'ai dit, il faut
d'abord acquérir ailleurs de la renommée avant de se présenter à
la cour. Pourtant, il y a bien encore une chose qui me manque: en
supposant que nous trouvions un roi avec une guerre et une fille,
et que j'aie gagné une incroyable renommée dans l'univers entier
je ne sais pas trop comment il pourrait se faire que je me
trouvasse issu de roi, ou pour le moins cousin issu de germain
d'un empereur. Car enfin, avant d'en être bien assuré, le roi ne
voudra pas me donner sa fille pour femme, quelque prix que
méritent mes éclatants exploits; et voilà que, par ce manque de
parenté royale, je vais perdre ce que mon bras a bien mérité. Il
est vrai que je suis fils d'hidalgo, de souche connue, ayant
possession et propriété, et bon pour exiger cinq cents sous de
réparation[138]. Il pourrait même se faire que le sage qui écrira
mon histoire débrouillât et arrangeât si bien ma généalogie, que
je me trouvasse arrière-petit-fils de roi, à la cinquième ou
sixième génération. Car il est bon, Sancho, que je t'apprenne une
chose: il y a deux espèces de descendances et de noblesses. Les
uns tirent leur origine de princes et de monarques; mais le temps,
peu à peu, les a fait déchoir, et ils finissent en pointe comme
les pyramides; les autres ont pris naissance en basse extraction,
et vont montant de degré en degré jusqu'à devenir de grands
seigneurs. De manière qu'entre eux il y a cette différence, que
les uns ont été ce qu'ils ne sont plus, et que les autres sont ce
qu'ils n'avaient pas été; et, comme je pourrais être de ceux-là,
quand il serait bien avéré que mon origine est grande et
glorieuse, il faudrait à toute force que cela satisfît le roi mon
futur beau-père: sinon l'infante m'aimerait si éperdument, qu'en
dépit de son père, et sût-il à n'en pouvoir douter que je suis
fils d'un porteur d'eau, elle me prendrait encore pour son époux
et seigneur. Sinon, enfin, ce serait le cas de l'enlever et de
l'emmener où bon me semblerait, jusqu'à ce que le temps ou la mort
eût apaisé le courroux de ses parents.
-- C'est aussi le cas de dire, reprit Sancho, ce que disent
certains vauriens: Ne demande pas de bon gré ce que tu peux
prendre de force. Quoique cependant cet autre dicton vienne plus à
propos: Mieux vaut le saut de la haie que la prière des braves
gens. Je dis cela parce que si le seigneur roi, beau-père de Votre
Grâce, ne veut pas se laisser fléchir jusqu'à vous donner Madame
l'infante, il n'y a pas autre chose à faire, comme dit Votre
Grâce, que de l'enlever et de la mettre en lieu sûr. Mais le mal
est qu'en attendant que la paix soit faite, et que vous jouissiez
paisiblement du royaume, le pauvre écuyer pourra bien rester avec
ses dents au crochet dans l'attente des faveurs promises; à moins
pourtant que la damoiselle confidente, qui doit devenir sa femme,
ne soit partie à la suite de l'infante, et qu'il ne passe avec
elle sa pauvre vie, jusqu'à ce que le ciel en ordonne autrement;
car, à ce que je crois, son seigneur peut bien la lui donner tout
de suite pour légitime épouse.
-- Et qui l'en empêcherait? répondit don Quichotte.
-- En ce cas, reprit Sancho, nous n'avons qu'à nous recommander à
Dieu, et laisser courir le sort comme soufflera le vent.
-- Oui, répliqua don Quichotte, que Dieu fasse ce qui convient à
mon désir et à ton besoin, Sancho, et que celui-là ne soit rien
qui ne s'estime pour rien.
-- À la main de Dieu! s'écria Sancho; je suis vieux chrétien, et
pour être comte, c'est tout assez.
-- Et c'est même trop, reprit don Quichotte; tu ne le serais pas
que cela ne ferait rien à l'affaire. Une fois que je serai roi, je
puis bien te donner la noblesse, sans que tu l'achètes ou que tu
la gagnes par tes services; car, si je te fais comte, te voilà du
coup gentilhomme, et, quoi que disent les mauvaises langues, par
ma foi, ils seront bien obligés, malgré tout leur dépit, de te
donner de la seigneurie.
-- Et quand même! s'écria Sancho, croit-on que je ne saurais pas
faire valoir mon litre?
-- Titre il faut dire, et non litre, reprit son maître.
-- Volontiers, dit Sancho; et je dis que je saurais bien m'en
affubler, car j'ai été, dans un temps, bedeau d'une confrérie, et,
par ma vie, la robe de bedeau m'allait si bien, que tout le monde
disait que j'avais bonne mine pour être marguillier. Que sera-ce,
bon Dieu, quand je me mettrai un manteau ducal sur le dos, et que
je serai tout habillé d'or et de perles, à la mode d'un comte
étranger! J'ai dans l'idée qu'on me viendra voir de cent lieues.
-- Assurément tu auras bonne mine, répondit don Quichotte, mais il
sera bon que tu te râpes souvent la barbe; car tu l'as si épaisse,
si emmêlée et si crasseuse, que, si tu n'y mets pas le rasoir au
moins tous les deux jours, on reconnaîtra qui tu es à une portée
d'arquebuse.
-- Eh bien! répliqua Sancho, il n'y a qu'à prendre un barbier et
l'avoir à gages à la maison; et même, si c'est nécessaire, je le
ferai marcher derrière moi comme l'écuyer d'un grand seigneur.
-- Et comment sais-tu, demanda don Quichotte, que les grands
seigneurs mènent derrière eux leurs écuyers?
-- Je vais vous le dire, répondit Sancho. Il y a des années que
j'ai été passer un mois à la cour; et là, je vis à la promenade un
seigneur qui était très-petit, et tout le monde disait qu'il était
très-grand[139]. Un homme le suivait à cheval à tous les tours qu'il
faisait, si bien qu'on aurait dit que c'était sa queue. Je
demandai pourquoi cet homme ne rejoignait pas l'autre et restait
toujours derrière lui. On me répondit que c'était son écuyer, et
que les grands avaient coutume de se faire suivre ainsi de ces
gens[140]. Voilà comment je le sais depuis ce temps-là, car je n'ai
jamais oublié l'aventure.
-- Je dis que tu as pardieu raison, reprit don Quichotte, et que
tu peux fort bien mener ton barbier à ta suite. Les modes ne sont
pas venues toutes à la fois; elles s'inventent l'une après
l'autre, et tu peux bien être le premier comte qui se fasse suivre
de son barbier. D'ailleurs c'est plutôt un office de confiance,
celui de faire la barbe, que celui de seller le cheval.
-- Pour ce qui est du barbier, dit Sancho, laissez-m'en le souci;
et gardez celui de faire en sorte d'arriver à être roi et à me
faire comte.
-- C'est ce qui sera, avec l'aide de Dieu,» répondit don
Quichotte; et, levant les yeux, il aperçut ce qu'on dira dans le
chapitre suivant.
Chapitre XXII
_De la liberté que rendit don Quichotte à quantité de malheureux
que l'on conduisait, contre leur gré, où ils eussent été bien
aises de ne pas aller_
Cid Hamet Ben-Engeli, auteur arabe et manchois, raconte, dans
cette grave, douce, pompeuse, humble et ingénieuse histoire,
qu'après que le fameux don Quichotte de la Manche et Sancho Panza,
son écuyer, eurent échangé les propos qui sont rapportés à la fin
du chapitre XXI, don Quichotte leva les yeux, et vit venir, sur le
chemin qu'il suivait, une douzaine d'hommes à pied, enfilés par le
cou à une longue chaîne de fer, comme les grains d'un chapelet, et
portant tous des menottes aux bras. Ils étaient accompagnés de
deux hommes à cheval et de deux hommes à pied, ceux à cheval
portant des arquebuses à rouet, ceux à pied, des piques et des
épées. Dès que Sancho les aperçut, il s'écria:
«Voilà la chaîne des galériens, forçats du roi, qu'on mène ramer
aux galères.
-- Comment! forçats? répondit don Quichotte. Est-il possible que
le roi fasse violence à personne?
-- Je ne dis pas cela, reprit Sancho; je dis que ce sont des gens
condamnés, pour leurs délits, à servir par force le roi dans les
galères.
-- Finalement, répliqua don Quichotte, et quoi qu'il en soit, ces
gens que l'on conduit vont par force et non de leur plein gré?
-- Rien de plus sûr, répondit Sancho.
-- Eh bien! alors, reprit son maître, c'est ici que se présente
l'exécution de mon office, qui est d'empêcher les violences et de
secourir les malheureux.
-- Faites attention, dit Sancho, que la justice, qui est la même
chose que le roi, ne fait ni violence ni outrage à de semblables
gens, mais qu'elle les punit en peine de leurs crimes.»
Sur ces entrefaites, la chaîne des galériens arriva près d'eux, et
don Quichotte, du ton le plus honnête, pria les gardiens de
l'informer de la cause ou des causes pour lesquelles ils menaient
de la sorte ces pauvres gens.
«Ce sont des forçats, répondit un des gardiens à cheval, qui vont
servir Sa Majesté sur les galères. Je n'ai rien de plus à vous
dire, et vous rien de plus à demander.
-- Cependant, répliqua don Quichotte, je voudrais bien savoir sur
chacun d'eux en particulier la cause de leur disgrâce.»
À cela il ajouta d'autres propos si polis pour les engager à
l'informer de ce qu'il désirait tant savoir, que l'autre gardien
lui dit enfin:
«Nous avons bien ici le registre où sont consignées les
condamnations de chacun de ces misérables; mais ce n'est pas le
moment de nous arrêter pour l'ouvrir et en faire lecture.
Approchez-vous, et questionnez-les eux-mêmes; ils vous répondront
s'ils en ont envie, et bien certainement ils l'auront, car ce sont
des gens qui prennent également plaisir à faire et à raconter des
tours de coquins.»
Avec cette permission, que don Quichotte aurait bien prise si on
ne la lui eût accordée, il s'approcha de la chaîne, et demanda au
premier venu pour quels péchés il allait en si triste équipage.
«Pour avoir été amoureux, répondit l'autre.
-- Quoi! pas davantage? s'écria don Quichotte. Par ma foi! si l'on
condamne les gens aux galères pour être amoureux, il y a longtemps
que je devrais y ramer.
-- Oh! mes amours ne sont pas de ceux qu'imagine Votre Grâce,
répondit le galérien. Quant à moi, j'aimai si éperdument une
corbeille de lessive remplie de linge blanc, et je la serrai si
étroitement dans mes bras, que, si la justice ne me l'eût arrachée
par force, je n'aurais pas encore, à l'heure qu'il est, cessé mes
caresses. Je fus pris en flagrant; il n'était pas besoin de
question; la cause fut bâclée: on me chatouilla les épaules de
cent coups de fouet, et quand j'aurai, de surcroît, fauché le
grand pré pendant trois ans, l'affaire sera faite.
-- Qu'est-ce que cela, faucher le grand pré? demanda don
Quichotte.
-- C'est ramer aux galères,» répondit le forçat, qui était un
jeune homme d'environ vingt-quatre ans, natif, à ce qu'il dit, de
Piédraïta.
Don Quichotte fit la même demande au second, qui ne voulut pas
répondre un mot, tant il marchait triste et mélancolique. Mais le
premier répondit pour lui:
«Celui-là, seigneur, va aux galères en qualité de serin de
Canarie, je veux dire de musicien et de chanteur.
-- Comment donc! s'écria don Quichotte, envoie-t-on aussi les
musiciens et les chanteurs aux galères?
-- Oui, seigneur, répondit le forçat; il n'y a rien de pire au
monde que de chanter dans le tourment.
-- Mais, au contraire, reprit don Quichotte; j'avais toujours
entendu dire, avec le proverbe: Qui chante, ses maux enchante.
-- Eh bien! c'est tout au rebours ici, repartit le galérien; qui
chante une fois pleure toute sa vie.
-- Je n'y comprends rien,» dit don Quichotte.
Mais un des gardiens lui dit:
«Seigneur cavalier, parmi ces gens de bien, chanter dans le
tourment veut dire confesser à la torture. Ce drôle a été mis à la
question, et a fait l'aveu de son crime, qui est d'avoir été
voleur de bestiaux; et, sur son aveu, on l'a condamné à six ans de
galères, sans compter deux cents coups de fouet qu'il porte déjà
sur les épaules. Il marche toujours triste et honteux, à cause que
les autres voleurs, aussi bien ceux qu'il laisse là-bas que ceux
qui l'accompagnent ici, le méprisent, le bafouent et le
maltraitent, parce qu'il a confessé le délit, et n'a pas eu le
courage de tenir bon pour le nier; car ils disent qu'il n'y a pas
plus de lettres dans un _non _que dans un _oui, _et que c'est trop
de bonheur pour un accusé d'avoir sur sa langue sa vie ou sa mort,
et non pas sur la langue des témoins et des preuves; et, quant à
cela, je trouve que tout le tort n'est pas de leur côté.
-- C'est bien aussi ce que je pense,» répondit don Quichotte,
lequel, passant au troisième, lui fit la même question qu'aux
autres; et celui-ci, sans se faire tirer l'oreille, répondit d'un
ton dégagé:
«Moi, je vais faire une visite de cinq ans à mesdames les galères
faute de dix ducats.
-- J'en donnerais bien vingt de bon coeur pour vous préserver de
cette peine, s'écria don Quichotte.
-- Cela ressemble, reprit le galérien, à celui qui a sa bourse
pleine au milieu de la mer, et qui meurt de faim, ne pouvant
acheter ce qui lui manque. Je dis cela, parce que, si j'avais eu
en temps opportun les vingt ducats que m'offre à présent Votre
Grâce, j'aurais graissé la patte du greffier, avivé l'esprit et la
langue de mon avocat, de manière que je me verrais aujourd'hui au
beau milieu de la place de Zocodover à Tolède, et non le long de
ce chemin, accouplé comme un chien de chasse. Mais Dieu est grand,
la patience est bonne, et tout est dit.»
Don Quichotte passa au quatrième. C'était un homme de vénérable
aspect, avec une longue barbe blanche qui lui couvrait toute la
poitrine; lequel, s'entendant demander pour quel motif il se
trouvait à la chaîne, se mit à pleurer sans répondre un mot; mais
le cinquième condamné lui servit de truchement.
«Cet honnête barbon, dit-il, va pour quatre ans aux galères, après
avoir été promené en triomphe dans les rues, à cheval et
magnifiquement vêtu.
-- Cela veut dire, si je ne me trompe, interrompit Sancho, qu'il a
fait amende honorable, et qu'il est monté au pilori.
-- Tout justement, reprit le galérien; et le délit qui lui a valu
cette peine, c'est d'avoir été courtier d'oreille, et même du
corps tout entier; je veux dire que ce gentilhomme est ici en
qualité de Mercure galant, et parce qu'il avait aussi quelques
pointes et quelques grains de sorcellerie.
-- De ces pointes et de ces grains, je n'ai rien à dire, répondit
don Quichotte; mais, quant à la qualité de Mercure galant tout
court, je dis que cet homme ne mérite pas d'aller aux galères, si
ce n'est pour y commander et pour en être le général. Car l'office
d'entremetteur d'amour n'est pas comme le premier venu; c'est un
office de gens habiles et discrets, très-nécessaire dans une
république bien organisée, et qui ne devrait être exercé que par
des gens de bonne naissance et de bonne éducation. On devrait même
créer des inspecteurs et examinateurs pour cette charge comme pour
les autres, et fixer le nombre des membres en exercice, ainsi que
pour les courtiers de commerce. De cette manière on éviterait bien
des maux, dont la seule cause est que trop de gens se mêlent du
métier; gens sans tenue et sans intelligence, femmelettes, petits
pages, drôles de peu d'années et de nulle expérience, qui, dans
l'occasion la plus pressante, et quand il faut prendre un parti,
ne savent plus reconnaître leur main droite de la gauche, et
laissent geler leur soupe de l'assiette à la bouche. Je voudrais
pouvoir continuer ce propos, et démontrer pourquoi il conviendrait
de faire choix des personnes qui exerceraient dans l'État cet
office si nécessaire; mais ce n'est ici ni le lieu ni le temps.
Quelque jour j'en parlerai à quelqu'un qui puisse y pourvoir. Je
dis seulement aujourd'hui que la peine que m'a causée la vue de
ces cheveux blancs et de ce vénérable visage, mis à si rude
épreuve pour quelques messages d'amour, s'est calmée à cette autre
accusation de sorcellerie. Je sais bien pourtant qu'il n'y a dans
le monde ni charmes ni sortilèges qui puissent contraindre ou
détourner la volonté, comme le pensent quelques simples. Nous
avons parfaitement notre libre arbitre: ni plantes ni
enchantements ne peuvent lui faire violence. Ce que font quelques
femmelettes par simplicité, ou quelques fripons par fourberie, ce
sont des breuvages, des mixtures, de vrais poisons avec lesquels
ils rendent les hommes fous, faisant accroire qu'ils ont le
pouvoir de les rendre amoureux, tandis qu'il est, comme je le dis,
impossible de contraindre la volonté[141].
-- Cela est bien vrai, s'écria le bon vieillard. Et en vérité,
seigneur, quant à la sorcellerie, je n'ai point de faute à me
reprocher: je ne puis nier quant aux entremises d'amour; mais
jamais je n'ai cru mal faire en cela. Ma seule intention était que
tout le monde se divertît, et vécût en paix et en repos, sans
querelles comme sans chagrins. Mais ce désir charitable ne m'a pas
empêché d'aller là d'où je pense bien ne plus revenir, tant je
suis chargé d'années, et tant je souffre d'une rétention d'urine
qui ne me laisse pas un instant de répit.»
À ces mots, le bonhomme se remit à pleurer de plus belle, et
Sancho en prit tant de pitié, qu'il tira de sa poche une pièce de
quatre réaux, et lui en fit l'aumône.
Don Quichotte, continuant son interrogatoire, demanda au suivant
quel était son crime; celui-ci, d'un ton non moins vif et dégagé
que le précédent, répondit:
«Je suis ici pour avoir trop folâtré avec deux de mes cousines
germaines, et avec deux autres cousines qui n'étaient pas les
miennes. Finalement, nous avons si bien joué tous ensemble aux
petits jeux innocents, qu'il en est arrivé un accroissement de
famille tel et tellement embrouillé, qu'un faiseur d'arbres
généalogiques n'aurait pu s'y reconnaître. Je fus convaincu par
preuves et témoignages; la faveur me manqua, l'argent aussi, et je
fus mis en danger de périr par la gorge. On m'a condamné à six ans
de galères; je n'ai point appelé: c'est la peine de ma faute. Mais
je suis jeune, la vie est longue, et tant qu'elle dure, il y a
remède à tout. Si Votre Grâce, seigneur chevalier, a de quoi
secourir ces pauvres gens, Dieu vous le payera dans le ciel, et
nous aurons grand soin sur la terre de prier Dieu dans nos
oraisons pour la santé et la vie de Votre Grâce, afin qu'il vous
les donne aussi bonne et longue que le mérite votre respectable
personne.»
Celui-ci portait l'habit d'étudiant, et l'un des gardiens dit
qu'il était très-élégant discoureur, et fort avancé dans le latin.
Derrière tous ceux-là venait un homme d'environ trente ans, bien
fait et de bonne mine, si ce n'est cependant que lorsqu'il
regardait il mettait l'un de ses yeux dans l'autre. Il était
attaché bien différemment de ses compagnons; car il portait au
pied une chaîne si longue, qu'elle lui faisait, en remontant, le
tour du corps, puis deux forts anneaux à la gorge, l'un rivé à la
chaîne, l'autre comme une espèce de carcan duquel partaient deux
barres de fer qui descendaient jusqu'à la ceinture et
aboutissaient à deux menottes où il avait les mains attachées par
de gros cadenas; de manière qu'il ne pouvait ni lever ses mains à
sa tête, ni baisser sa tête à ses mains. Don Quichotte demanda
pourquoi cet homme portait ainsi bien plus de fers que les autres.
Le gardien répondit que c'était parce qu'il avait commis plus de
crimes à lui seul que tous les autres ensemble, et que c'était un
si hardi et si rusé coquin, que, même en le gardant de cette
manière, ils n'étaient pas très-sûrs de le tenir, et qu'ils
avaient toujours peur qu'il ne vînt à leur échapper.
«Mais quels grands crimes a-t-il donc faits, demanda don
Quichotte, s'ils ne méritent pas plus que les galères?
-- Il y est pour dix ans, répondit le gardien, ce qui emporte la
mort civile. Mais il n'y a rien de plus à dire, sinon que c'est le
fameux Ginès de Passamont, autrement dit Ginésille de Parapilla.
-- Holà! seigneur commissaire, dit alors le galérien, tout
doucement, s'il vous plaît, et ne nous amusons pas à épiloguer sur
les noms et surnoms. Je m'appelle Ginès et non Ginésille; et
Passamont est mon nom de famille, non point Parapilla, comme vous
dites. Et que chacun à la ronde se tourne et s'examine, et ce ne
sera pas mal fait.
-- Parlez un peu moins haut, seigneur larron de la grande espèce,
répliqua le commissaire, si vous n'avez envie que je vous fasse
taire par les épaules.
-- On voit bien, reprit le galérien, que l'homme va comme il plaît
à Dieu; mais, quelque jour, quelqu'un saura si je m'appelle ou non
Ginésille de Parapilla.
-- N'est-ce pas ainsi qu'on t'appelle, imposteur? s'écria le
gardien.
-- Oui, je le sais bien, reprit le forçat; mais je ferai en sorte
qu'on ne me donne plus ce nom, ou bien je m'arracherai la barbe,
comme je le dis entre mes dents. Seigneur chevalier, si vous avez
quelque chose à nous donner, donnez-nous-le vite, et allez à la
garde de Dieu, car tant de questions sur la vie du prochain
commencent à nous ennuyer; et si vous voulez connaître la mienne,
sachez que je suis Ginès de Passamont, dont l'histoire est écrite
par les cinq doigts de cette main.
-- Il dit vrai, reprit le commissaire; lui-même a écrit sa vie, et
si bien, qu'on ne peut rien désirer de mieux. Mais il a laissé le
livre en gage dans la prison pour deux cents réaux.
-- Et je pense bien le retirer, s'écria Ginès, fût-il engagé pour
deux cents ducats.
-- Est-il donc si bon? demanda don Quichotte.
-- Si bon, reprit le galérien, qu'il fera la barbe à _Lazarille de
Tormès__[142]__, _et à tous ceux du même genre écrits ou à
écrire. Ce que je puis dire à Votre Grâce, c'est qu'il rapporte
des vérités, mais des vérités si gracieuses et si divertissantes,
qu'aucun mensonge ne peut en approcher.
-- Et quel est le titre du livre? demanda don Quichotte.
-- _La vie de Ginès de Passamont, _répondit l'autre.
-- Est-il fini? reprit don Quichotte.
-- Comment peut-il être fini, répliqua Ginès, puisque ma vie ne
l'est pas? Ce qui est écrit comprend depuis le jour de ma
naissance jusqu'au moment où l'on m'a condamné cette dernière fois
aux galères.
-- Vous y aviez donc été déjà? reprit don Quichotte.
-- Pour servir Dieu et le roi, répondit Ginès, j'y ai déjà fait
quatre ans une autre fois, et je connais le goût du biscuit et du
nerf de boeuf, et je n'ai pas grand regret d'y retourner encore,
car j'aurai le temps d'y finir mon livre; il me reste une foule de
bonnes choses à dire, et, dans les galères d'Espagne, on a plus de
loisir que je n'en ai besoin, d'autant plus qu'il ne m'en faut pas
beaucoup pour ce qui me reste à écrire, car je le sais déjà par
coeur[143].
-- Tu as de l'esprit, lui dit don Quichotte.
-- Et du malheur, répondit Ginès, car le malheur poursuit toujours
l'esprit.
-- Poursuit toujours la scélératesse! s'écria le gardien.
-- Je vous ai déjà dit, seigneur commissaire, répliqua Passamont,
de parler plus doux. Ces messieurs de la chancellerie ne vous ont
pas mis cette verge noire en main pour maltraiter les pauvres gens
qui sont ici, mais pour nous conduire où l'ordonne Sa Majesté.
Sinon, et par la vie de... Mais suffit. Quelque jour les taches
faites dans l'hôtellerie pourraient bien s'en aller à la lessive;
que chacun se taise, et vive bien, et parle mieux encore; et
suivons notre chemin, car c'est bien assez de fadaises comme
cela.»
Le commissaire leva sa baguette pour donner à Passamont la réponse
à ses menaces; mais don Quichotte, se jetant au-devant du coup, le
pria de ne point le frapper:
«Ce n'est pas étonnant, lui dit-il, que celui qui a les mains si
bien attachées ait du moins la langue un peu libre.»
Puis, s'adressant à tous les forçats de la chaîne, il ajouta:
«De tout ce que vous venez de me dire, mes très-chers frères, je
découvre clairement que, bien qu'on vous ait punis pour vos
fautes, les châtiments que vous allez subir ne sont pas fort à
votre goût, et qu'enfin vous allez aux galères tout à fait contre
votre gré. Je découvre aussi que le peu de courage qu'a montré
l'un dans la question, le manque d'argent pour celui-ci, pour
celui-là le manque de faveur, et, finalement, l'erreur ou la
passion du juge, ont été les causes de votre perdition, et vous
ont privés de la justice qui vous était due. Tout cela maintenant
s'offre à ma mémoire pour me dire, me persuader et me certifier
que je dois montrer à votre égard pourquoi le ciel m'a mis au
monde, pourquoi il a voulu que je fisse profession dans l'ordre de
chevalerie dont je suis membre, et pourquoi j'ai fait voeu de
porter secours aux malheureux et aux faibles qu'oppriment les
forts. Mais, comme je sais qu'une des qualités de la prudence est
de ne pas faire par la violence ce qui peut se faire par la
douceur, je veux prier messieurs les gardiens et monsieur le
commissaire de vouloir bien vous détacher et vous laisser aller en
paix; d'autres ne manqueront pas pour servir le roi en meilleures
occasions, et c'est, à vrai dire, une chose monstrueuse de rendre
esclaves ceux que Dieu et la nature ont faits libres. Et
d'ailleurs, seigneurs gardiens, continua don Quichotte, ces
pauvres diables ne vous ont fait nulle offense; eh bien! que
chacun d'eux reste avec son péché: Dieu est là-haut dans le ciel,
qui n'oublie ni de châtier le méchant ni de récompenser le bon, et
il n'est pas bien que des hommes d'honneur se fassent les
bourreaux d'autres hommes, quand ils n'ont nul intérêt à cela. Je
vous prie avec ce calme et cette douceur, afin d'avoir, si vous
accédez à ma demande, à vous remercier de quelque chose. Mais, si
vous ne le faites de bonne grâce, cette lance et cette épée, avec
la valeur de mon bras, vous feront bien obéir par force.
-- Voilà, pardieu, une gracieuse plaisanterie! s'écria le
commissaire; c'était bien la peine de tant lanterner pour
accoucher de cette belle idée. Tiens! ne veut-il pas que nous
laissions aller les forçats du roi, comme si nous avions le
pouvoir de les lâcher, ou qu'il eût celui de nous en donner
l'ordre! Allons donc, seigneur, passez votre chemin, et redressez
un peu le bassin que vous avez sur la tête, sans vous mêler de
chercher cinq pattes à notre chat.
-- C'est vous qui êtes le chat, le rat et le goujat!» s'écria don
Quichotte.
Et sans dire gare, il s'élance sur lui avec tant de furie,
qu'avant que l'autre ait eu le temps de se mettre en garde, il le
jette sur le carreau grièvement blessé d'un coup de lance. Le
bonheur voulut que ce fût justement l'homme à l'arquebuse. Les
autres gardes restèrent d'abord étonnés et stupéfaits à cette
attaque inattendue; mais, reprenant bientôt leurs esprits, ils
empoignèrent, ceux à cheval leurs épées, ceux à pied leurs piques,
et assaillirent tous ensemble don Quichotte, qui les attendait
avec un merveilleux sang-froid. Et sans doute il eût passé un
mauvais quart d'heure, si les galériens, voyant cette belle
occasion de recouvrer la liberté, n'eussent fait tous leurs
efforts pour rompre la chaîne où ils étaient attachés côte à côte.
La confusion devint alors si grande, que les gardiens, tantôt
accourant aux forçats qui se détachaient, tantôt attaquant don
Quichotte, dont ils étaient attaqués, ne firent enfin rien qui
vaille. Sancho aidait de son côté à délivrer Ginès de Passamont,
qui prit le premier la clef des champs; et celui-ci, dès qu'il se
vit libre, sauta sur le commissaire abattu, lui prit son épée et
son arquebuse, avec laquelle, visant l'un, visant l'autre, sans
tirer jamais, il eut bientôt fait vider le champ de bataille à
tous les gardes, qui échappèrent, en fuyant, aussi bien à
l'arquebuse de Passamont qu'aux pierres que leur lançaient sans
relâche les autres galériens délivrés.
Sancho s'affligea beaucoup de ce bel exploit, se doutant bien que
ceux qui se sauvaient à toutes jambes allaient rendre compte de
l'affaire à la Sainte-Hermandad, laquelle se mettrait, au son des
cloches et des tambours, à la poursuite des coupables. Il
communiqua cette crainte à son maître, le priant de s'éloigner
bien vite du chemin et de s'enfoncer dans la montagne qui était
proche.
«C'est fort bien, répondit don Quichotte, mais je sais ce qu'il
convient de faire avant tout.»
Appelant alors tous les galériens qui couraient pêle-mêle, et qui
avaient dépouillé le commissaire jusqu'à la peau, ces honnêtes
gens se mirent en rond autour de lui pour voir ce qu'il leur
voulait. Don Quichotte leur tint ce discours:
«Il est d'un homme bien né d'être reconnaissant des bienfaits
qu'il reçoit, et l'un des péchés qui offensent Dieu davantage,
c'est l'ingratitude. Je dis cela, parce que vous avez vu,
seigneurs, par manifeste expérience, le bienfait que vous avez
reçu de moi en payement duquel je désire, ou plutôt telle est ma
volonté, que, chargés de cette chaîne dont j'ai délivré vos
épaules, vous vous mettiez immédiatement en chemin pour vous
rendre à la cité du Toboso; que là vous vous présentiez devant ma
dame, Dulcinée du Toboso, à laquelle vous direz que son chevalier,
celui de la Triste-Figure, lui envoie ses compliments, et vous lui
conterez mot pour mot tous les détails de cette fameuse aventure,
jusqu'au moment où je vous ai rendu la liberté si désirée. Après
quoi vous pourrez vous retirer, et vous en aller chacun à la bonne
aventure.[144]«
Ginès de Passamont, se chargeant de répondre pour tous, dit à don
Quichotte:
«Ce que Votre Grâce nous ordonne, seigneur chevalier notre
libérateur, est impossible à faire, de toute impossibilité; car
nous ne pouvons aller tous ensemble le long de ces grands chemins,
mais, au contraire, seuls, isolés, chacun tirant à part soi, et
s'efforçant de se cacher dans les entrailles de la terre, pour
n'être pas rencontrés par la Sainte-Hermandad, qui va sans aucun
doute lâcher ses limiers à nos trousses. Ce que Votre Grâce peut
faire, et ce qu'il est juste qu'elle fasse, c'est de commuer ce
service et cette obligation de passage devant cette dame Dulcinée
du Toboso en quelques douzaines de _Credo _et d'_Ave Maria, _que
nous dirons en votre intention. C'est du moins une pénitence qu'on
peut faire, de nuit et de jour, pendant la fuite comme pendant le
repos, en paix comme en guerre. Mais penser que nous allons
maintenant retourner en terre d'Égypte, je veux dire que nous
allons reprendre notre chaîne et suivre le chemin du Toboso, c'est
penser qu'il fait nuit à présent, quoiqu'il ne soit pas dix heures
du matin; et nous demander une telle folie, c'est demander des
poires à l'ormeau.
-- Eh bien! je jure Dieu, s'écria don Quichotte, s'enflammant de
colère, don fils de mauvaise maison, don Ginésille de Paropillo,
ou comme on vous appelle, que vous irez tout seul, l'oreille basse
et la queue entre les jambes, avec toute la chaîne sur le dos.»
Passamont, qui n'était pas fort endurant de sa nature, et qui
n'était plus à s'apercevoir que la cervelle de don Quichotte avait
un faux pli, puisqu'il avait commis une aussi grande extravagance
que celle de leur rendre la liberté, se voyant traiter si
cavalièrement, cligna de l'oeil à ses compagnons, lesquels,
s'éloignant tout d'une volée, firent pleuvoir sur don Quichotte
une telle grêle de pierres, qu'il n'avait pas assez de mains pour
se couvrir de sa rondache; et quant au pauvre Rossinante, il ne
faisait pas plus de cas de l'éperon que s'il eût été coulé en
bronze.
Sancho se jeta derrière son âne, et se défendit avec cet écu du
nuage de pierres qui crevait sur tous les deux. Mais don Quichotte
ne put pas si bien s'abriter, que je ne sais combien de cailloux
ne l'atteignissent dans le milieu du corps, et si violemment,
qu'ils l'emmenèrent avec eux par terre. Dès qu'il fut tombé,
l'étudiant lui sauta dessus, et lui ôta de la tête son plat à
barbe, dont il lui donna trois ou quatre coups sur les épaules,
qu'il frappa ensuite autant de fois sur la terre, et qu'il mit
presque en morceaux. Ces vauriens prirent ensuite au pauvre
chevalier un pourpoint à doubles manches qu'il portait par-dessus
ses armes, et lui auraient enlevé jusqu'à ses bas, si l'armure des
grèves n'en eût empêché. Ils débarrassèrent aussi Sancho de son
manteau court, et le laissèrent en justaucorps; puis, ayant
partagé entre eux tout le butin de la bataille, ils s'échappèrent
chacun de son côté, ayant plus de soin d'éviter la Sainte-
Hermandad, dont ils avaient grand'peur, que de se mettre la chaîne
au cou, et de se présenter en cet état devant madame Dulcinée du
Toboso. Il ne resta plus sur la place que l'âne, Rossinante,
Sancho et don Quichotte: l'âne, pensif et tête basse, secouant de
temps en temps les oreilles, comme si l'averse de pierres n'eût
pas encore cessé; Rossinante, étendu le long de son maître, car
une autre décharge l'avait aussi jeté sur le carreau; Sancho, en
manches de chemise, et tremblant à l'idée de la Sainte-Hermandad;
enfin don Quichotte, l'âme navrée de se voir ainsi maltraité par
ceux-là mêmes qui lui devaient un si grand bienfait.