LES RIDEAUX

Sur mes rideaux comme des cieux,

Les chimères des broderies

Tordent un firmament silencieux;

Les chimères des railleries.

Elles flagellent de leurs queues

La paix plane des laines bleues

Et le sommeil des laines tombantes et lentes

Sur les dalles,

Mais aussi sur mon coeur.

En ces plaines de laines,

Dites, me bâtirai-je un asile aux douleurs?

Les douces les bonnes laines comme des mains,

Réchaufferaient les coeurs

Que froidissent les pleurs humains.

Les douces, les bonnes laines sont sûres:

Elles feraient le tour de nos blessures

Et nous seraient l'apaisement

De nos tourments,

Brusques, n'étaient ces railleries

Des chimères des broderies

Et leurs langues perforant l'air

Et leurs ongles et l'or au clair

De leurs ailes diamantaires.

Sur mes lentes tapisseries

Les chimères de haine et de méchanceté

Font des buissons en pierreries.

Elles dardent la cruauté; des yeux,

Qui m'ont troué de leurs regards.

Aux jours d'erreurs et de hasards;

Elles ont des ongles aigus et lents

Et leurs caprices sont volants

Comme des feux à travers cieux;

Bêtes de fils et de paillettes,

Faites de stras et de miettes

Et de micas de nacre et d'or,

Dites comme j'ai peur de leur essor

Et crainte et peur de leurs yeux,

Couleur d'éclair parmi la mer!

A quoi riment les tissus et les laines

Pour les douleurs et pour les peines?

Les lentes laines pour les peines?

Je sais de vieux et longs rideaux,

Avec des fleurs et des oiseaux,

Avec des fleurs et des jardins

Et des oiseaux incarnadins;

De beaux rideaux si doux de joie,

Aux mornes fronts profonds

Qu'on roule en leurs baisers de soie.

Les miens, ils sont hargneux de leurs chimères,

Ils sont, mes grands rideaux, couleur de cieux,

Un firmament silencieux

De signes fous et de haines ramaires.

A quoi riment leurs traînes et leurs laines?

Mon âme est une proie

Avec du sang et de grands trous

Pour les bêtes d'or et de soie;

Mon âme, elle est béante et pantelante,

Elle n'est que loques et déchirures

Où ces bêtes, à coupables armures

D'ailes en flamme et de rostres ouverts,

Mordent leur faim par au travers.

A quoi riment les tissus et les laines

Pour y rouler encor mes peines?

Les jours des douleurs consolées,

Avec des mains auréolées,

Et la pitié comme témoin,

Ces jours de temps lointains, comme ils sont loin!

Mon âme est désormais: celle qui s'aime,

A cause de sa douleur même,

Qui s'aime en ces lambeaux

Qu'on arrache d'elle en drapeaux

De viande rouge.

Les chimères de soie et d'or qui bouge,

Qu'elles griffent les laines

De mes rideaux à lentes traînes,

Il est trop tard pour que ces laines

Me soient encore ainsi qu'haleines.

(1892)

Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines · 第 53 / 245 题