Et lui de répondre: «_Forse mai._»

Dans ce jamais est toute la fatalité de la situation. Le mot sonne

comme un glas. Le roi, en effet, sait bien qu'il part, non pour

vaincre, mais pour mourir.

Impénétrable, impassible comme toujours, il suit la route funèbre: on

le dirait déjà raidi par la mort.

La nuit qui précède la bataille, il a toutes les visions sinistres

du moribond. Il en a les mouvements convulsifs, les soubresauts, les

effrois. On dirait qu'il voit des spectres.

Cette fois la campagne fut courte. L'armistice était dénoncé le 14

mars 1849. Le 23, l'armée Piémontaise était vaincue à Novare. Et le

soir même, Charles-Albert, entouré de ses fils et de son état-major,

abdiquait.

Dans une des salles du palais Bellini, à Novare, le roi est adossé à la

cheminée.

Le duc de Gênes et le duc de Savoie se tiennent à ses côtés. Les

généraux font cercle devant lui. Charles-Albert demande s'il est

possible de faire une trouée sur Verceil ou sur Alexandrie.

«Non.»

Alors, il se fait un grand silence dans cette pièce où se joue un

des drames les plus poignants de ce siècle. Et ces soldats se sentent

pénétrés pour leur maître d'une infinie compassion.

Charles-Albert seul reste impassible.

Il reprend de sa voix lente et grave:

«Rien jusqu'ici, ne m'a coûté pour le bonheur du Piémont et de

l'Italie. Je me sens maintenant un obstacle à ce bonheur. Pour que

cet obstacle disparût, j'ai toute la journée cherché une balle sans la

rencontrer. Il me reste l'abdication.»

On se jette sur les mains du roi. On le conjure de renoncer à un projet

si funeste. Mais lui reprend:

«Je ne suis plus votre roi. — Votre roi le voilà, c'est mon fils

Victor.»

Et ce fut fini.

Dieu avait enlevé au roi jusqu'à la force de souffrir, et dans la

petite maison d'Oporto, Charles-Albert entama avec la mort qui, cette

fois, venait au devant de lui, ce dialogue dont parle Michel-Ange:

L'anima mia che con la morte parla.

La mort lui disait qu'il ne verrait plus les maux de la patrie.

Et lui répondait:

Grato m'è il sonno e più l'esser di sasso

Mentre che il danno e la vergogna dura

Non veder, non sentir m'è gran ventura.

Permettez-moi un dernier souvenir.

Le roi mourant refusait la statue que l'Italie en deuil voulait lui

élever.

Le Tasse mourant refusait, lui aussi, les honneurs du Capitole.

«C'est un cercueil qu'il me faut,» disait-il, «et non un char de

triomphe. Si vous me réservez une couronne, gardez-la pour orner ma

tombe.»

Le Tasse mourut pendant qu'on préparait la couronne de lauriers, et la

couronne fut déposée sur son cercueil.

C'est de même sur le tombeau de Superga que vous avez déposé la

couronne d'Italie.

. . . . . . .

Messieurs, combien différente de votre souriant pays est cette rude

Savoie, que j'ai traversée naguère pour venir jusqu'à vous. On dirait

cette région hérissée de forêts, creusée de précipices qui, dans les

visions de votre poète défendait les jardins d'Armide. Et voilà que,

visionnaire à mon tour, il me semblait qu'un souffle faisait frémir

les grands arbres, qu'un écho se répercutait aux rochers, que les

torrents murmuraient des mots vagues. Il me semblait que des entrailles

mêmes du sol, s'échappaient des voix lointaines. Tout cela parlait une

langue que j'avais jadis entendue. C'était la langue des ancêtres;

oui, c'était la langue qu'avaient parlée pendant huit cents ans, de

l'autre côté des Alpes, les serviteurs et les soldats de la maison

de Savoie. Mon cœur frissonnait à ces accents que je pourrais dire

d'outre-tombe, et cependant j'admirais, en revoyant, comme un nid

abandonné, ce château de Charbonnières qui fut le berceau de votre race

royale, j'admirais la destinée des aigles qui s'en étaient envolés.

Dieu, jadis, nous les avait donnés pour maîtres et pour amis, vous les

avez choisis pour rois, ces princes, tour à tour politiques raffinés et

soldats héroïques. Leur mission historique est aujourd'hui accomplie.

Qu'importent, après la victoire, les péripéties, les angoisses de la

lutte? Quel est le champ de bataille qui ne soit jonché de morts?

La vita Italiana nel Risorgimento (1815-1831), parte 2 Conferenze fiorentine - Storia · 第 8 / 26 题