LE “PENSIEROSO”

CONFERENZA DEL Marchese COSTA DI BEAUREGARD.

_Mesdames, Messieurs,_

Ma première pensée, lorsque j'ai accepté la très gracieuse invitation

qui m'amène ici, a été de vous parler du roi Charles-Albert, et

naturellement, j'ai cherché quelqu'épisode de sa vie, qui pût avoir

pour vous un intérêt particulier. Le séjour que le prince fit à

Florence, de 1821 à 1823, sa correspondance pendant ces années

de disgrâce, les négociations qui mirent un terme à son exil, me

semblèrent tout d'abord se prêter à quelques récits curieux.

Peut-être même, aurais-je été assez heureux, grâce à la correspondance

inédite du vicomte de Châteaubriand et du comte de La Ferronnays, pour

vous donner quelques renseignements nouveaux sur ce qui se passa au

congrès de Vérone en 1823. Mais je l'avoue, au moment de me mettre

à écrire, le cœur m'a manqué de livrer à de nouvelles discussions

la grande et chère mémoire du roi Charles-Albert. Qu'y pouvait-elle

gagner?

Non pas que je conteste la valeur intrinsèque des documents que l'on a

déjà apportés, que l'on apportera sans doute encore pour mettre dans

sa vraie lumière l'énigmatique figure du dernier Carignan: c'est à

leur valeur morale que je m'en prends. Celle-ci m'apparaît douteuse,

tant les pièces produites sont et seront toujours contradictoires. Je

me borne, pour l'instant, à constater cette contradiction; j'essaierai

tout à l'heure d'en préciser la raison. Dussé-je, en attendant,

passer pour paradoxal, j'ose dire que les historiens qui voient dans

Charles-Albert un roseau agité par tous les souffles de Pathmos voient

juste, juste aussi bien que les biographes qui trouvent en lui un

reflet du prince de Machiavel.

La question est de savoir si, les uns comme les autres, ne prennent pas

simplement dans leurs appréciations l'effet pour la cause.

De l'aveu de tous, Charles-Albert était un imaginatif, un impulsif,

pour me servir d'un mot à la mode. Quoi qu'il dît, quoi qu'il écrivît,

il était sincère, mais d'une sincérité momentanée, c'est-à-dire que sa

pensée, comme sa volonté, ne reflétaient que des sensations présentes.

Elles changeaient donc selon les circonstances.

La raison de cette mobilité est ce que je me permets d'appeler le

secret du roi. Le cœur a des secrets profonds qu'on découvre seulement

quand on le brise; mais pour qui est en possession de ce secret, tout

s'explique. Les faits, fussent-ils contradictoires, s'enchaînent.

Je vais plus loin, ils deviennent logiques dans leur apparente

contradiction.

Je sais bien que l'on traite parfois de roman l'histoire ainsi regardée

par son côté psychologique. Ce dédain deviendrait explicable si ceux

qui le pratiquent arrivaient eux-mêmes, en ne s'appuyant que sur

la matérialité des faits, à établir d'indiscutable façon la vérité

historique. Mais en est-il ainsi?

Que de fois il suffit de la découverte d'un document, apocryphe

peut-être — cela s'est vu et se verra encore — pour mettre toute

critique en déroute. Il est plaisant alors, d'entendre ces docteurs

déconcertés se dire l'un à l'autre:

Altro è da veder che tu non credi....

Mais, pour en revenir de ma théorie psychologique, que votre indulgence

excusera, j'espère, au prince auquel je vais essayer de l'appliquer,

je vous dirai, Messieurs, que je croyais et que je crois encore à un

autre Charles-Albert qu'à celui qu'ont prétendu révéler de récentes

publications. Celui-là était non moins héroïque, mais plus homme,

peut-être, c'est-à-dire plus à notre portée. Mon enfance avait appris

à l'aimer, ma jeunesse à l'admirer, et, lorsque pour moi, l'âge est

venu de l'étudier, je me suis souvenu des confidences paternelles et du

culte que tous les miens avaient voué à leur maître.

Ils avaient accepté, pour le servir, les rôles les plus divers. Tour

à tour, Mentor auprès de Télémaque, Sancho auprès de don Quichotte,

Crillon à la suite de Henri IV.... Et, toujours, ils avaient été

largement payés de leur dévouement par les expansions attendries ou

ardentes de cette âme royale, ordinairement si repliée sur elle-même.

Ce sont donc les échos de traditions, hélas! déjà lointaines que

j'apporte. Chers souvenirs, d'autant plus précieux, qu'on ne trouve

plus autour de soi, personne à qui consacrer son dévouement.

Pour qui souffre de ce mal, le passé a un charme infiniment reposant.

Les figures s'y estompent doucement dans la brume qui voile ce qu'elles

peuvent avoir de trop humain.

Qu'importe à la sublime harmonie du _Pensieroso_, la toile qu'une

araignée a pu filer il y a cent ans dans le casque du héros? Tout à

l'heure en pénétrant dans la chapelle des Médicis, je rapprochais de ce

Pensieroso, que Michel-Ange a placé à la garde d'un tombeau, cet autre

Pensieroso que Dieu a préposé à la résurrection de votre grand peuple.

Tous deux, le doigt appuyé sur la bouche, semblent y refouler leur

secret, tandis que d'un même regard, ils sondent les mystérieuses

profondeurs de l'avenir.

Dans le roi Charles-Albert, dont je vais avoir l'honneur de vous

parler, comme dans le marbre de Michel-Ange, on devine sous une même

rigide apparence, une âme atteinte de cette mélancolie que Leopardi a

définie: «le plus sublime des sentiments humains.... Sentir que notre

âme et nos désirs sont encore plus grands que cet univers.... Accuser

toutes choses d'insuffisance et de nullité.... souffrir de leur vanité

et de leur vide, tel est, en effet, le plus beau signe de la noblesse

et de la grandeur d'une âme.»

N'est-ce pas à ce signe qu'a été marquée l'âme du roi

Charles-Albert?... N'est-ce pas à ce signe qu'est marquée l'âme de

l'Italie?

O anima lombarda,

Come ti stavi altera e disdegnosa.

L'âme d'un peuple n'a pas d'âge. Rien ne vieillit en elle. Si elle

apparaît, à travers les siècles, avec les mêmes rayonnements, elle

apparaît aussi avec les mêmes ombres. Et quand le génie ou la douleur

la touchent, elle fait éternellement entendre le même cri sublime ou

désolé.

L'église de Santa Croce qui s'élève là, près de nous, n'est-elle pas à

la fois le Panthéon de votre génie et de vos douleurs?

Si Charles-Albert n'a pas eu la prodigieuse grandeur de ceux qui

reposent à Santa Croce, comme eux il a connu les douleurs messianiques,

si je puis ainsi dire.

À ce Messie de l'indépendance italienne, il fallait un Calvaire, et

la croix lui est apparue l'instrument de sa mission. Charles-Albert

souffrit des élancements du passé et des angoisses de l'avenir. Il

n'ignora ni l'ingratitude, ni le doute, ni l'abandon. Il fut déchiré

par tous les espoirs trompés, abreuvé de toutes les amertumes de la

défaite, et torturé jusqu'à son heure dernière par ce mal royal que

j'appellerai, oh! non pas, Messieurs, le mal du pays, mais le mal de la

patrie.

La douleur, l'éternelle douleur, voilà le secret du roi. Terrible

secret, qui est celui de toutes les vies inexpliquées.

Et, sur ce point, je ne redoute aucune contradiction. Leopardi a, dès

longtemps, trouvé ce mot de toute énigme humaine:

Arcano è tutto fuor che il dolor nostro!

La vita Italiana nel Risorgimento (1815-1831), parte 2 Conferenze fiorentine - Storia · 第 5 / 26 题