--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse
déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche,
proposa la Guélotte.
--Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur.
Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser,
en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où
Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.
--Le voilà! annonça-t-il en le désignant du geste.
Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il
parla affectueusement.
L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que
se porta d'instinct le regard du chien.
Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se
contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux
tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper
de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa
litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé
différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur
la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement
l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée
restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il
se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant
les mains et lui parlant à sa manière.
De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas
douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les
chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre
eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique,
de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez
souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que
l'on voulait se dire et rien que ça.
Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase
relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se
rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses
détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la
volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux
deux un pacte secret le concernant.
Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se
contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la
tristesse et l'étonnement.
Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les
sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa
froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance.
Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le
croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le
sentir.
--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui
s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val.
Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les
bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à
accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.
Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus
aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler,
de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine.
Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa
Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire,
les deux hommes se rendirent à l'auberge.
--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna
Lisée.
--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été
à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a
confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais
bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en
débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous
vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se
sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je
connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de
chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très
habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est
nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation,
j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On
m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous
décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre
parler de le garder, et je suis venu.
--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée.
--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné
chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme
ne déteste pas les chiens.
--Une si bonne bête! reprenait Lisée.
Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un
morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et
désespéré, entamait l'éloge de son chien.
--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il
est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir
l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois
qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr
que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre,
pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des
doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui
font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il
faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne
vous le ramène pas.
Et Lisée continuait:
--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait
reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un
rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il
le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que
nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous
nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait
jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le
sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le
lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir
les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes
quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs
fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer
les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne,
une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce
qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect,
monsieur Pitancet, il se fout du reste.
--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes
s'habituent au changement.
--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les
autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous
m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah! vous avez
de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous
brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.
--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont
je lui donnerais un petit bout de temps en temps?
--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il;
mais avec lui, ah là là! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a
rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade
Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami
Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de
lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les
grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les
salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès
qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il
ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt
retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au
genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le
cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé
de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas,
malgré la distance, il se sauve et revient me voir.
--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais
c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils
se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y
sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être
bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le
soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa
pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse
l'encourager à recommencer.
--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j
ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est
vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.
--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la
voiture, décida M. Pitancet.
Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur
la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées
contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes
terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour
lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à
lui.
Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu,
et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas.
Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les
problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se
traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de
paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de
pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la
porte.
Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de
l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de
Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son
de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de
douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit
sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête
allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément
encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage
aux deux hommes.
Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la
physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête
ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se
sentit sacrifié et perdu.
Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il
craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les
coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus
cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre
à grands coups le coeur du chien.
--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet;
viens près de moi, voyons!
Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête
pour cacher son émotion.
--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de
grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien!
Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout
de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de
quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta
sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au
dehors:
--Viens, mon petit!
Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de
ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits
abois tendres et tristes.
Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et
longuement l'embrassa et lui parla:
--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous!
La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de
Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de
chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il
trouvait un pouce carré de chair.
--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas
tant.
--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et
je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur,
emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger
plus longtemps les adieux.
--Si on peut être bête à ce point-là! marmonnait la Guélotte.
Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se
taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que
par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et
défaire le marché.
On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa
obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu,
il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les
tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de
toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre.
--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière.
Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et
crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté.
--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M.
Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je
prendrai par la route du village et vous par le verger.
Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la
laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait.
--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il.
Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il
vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se
tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier
du clos.
Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit
l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le
saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins
d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de
faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le
prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter
comme un enfant.
Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège,
Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la
corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au
porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le
premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant
malencontreusement sous les roues.
Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée
durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait
en lui parlant.
Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les
adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son
cheval.
Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne
répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant
stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de
malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de
vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.
Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui
commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant
sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement.
Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée
pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne
connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne
criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et
tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne.
--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une
sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer?
Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de
pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis
qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait
les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour
oublier un peu son chagrin.