Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise
toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui
faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur
l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude
sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à
secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne
poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver
dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait
renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait
maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à
dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui
murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du
museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui
céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès
qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout
près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts,
se livra tout entier à des méditations certainement pleines de
misanthropie.
Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne
crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours
explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est
permise à certaines époques et défendue à d'autres.
Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut
contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser
en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une
antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.
Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés
paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante
transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère
parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse,
éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les
êtres à narine délicate?
Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs,
tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des
idées particulières, originales et fort différentes de celles des
hommes.
Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque
dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel
et de simplicité.
Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui,
chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé
des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire
mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.
Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la
veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en
l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une
chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune
l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait
sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la
résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité
de façon très pressante.
C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir
s'exaspérant par la contrainte.
Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au
repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre
place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée
lorsqu'il allait au village.
On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours,
il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie
du grand clos afin de prendre le sentier du bois.
Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un
jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise?
Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il
qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses
rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut
sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le
changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il
respirait dans sa prison.
Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva
entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant
pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes,
et bientôt il fut dans la cour.
Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de
chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une
tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses
recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop
beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y
résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit
point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas
que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de
son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi
garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure
flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du
village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs
pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les
plus directes, du côté du sentier de Bêche.
C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre,
il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle
saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin,
l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y
établir.
Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup
moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée
ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui
n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de
colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades
et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il
avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il
dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il
avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée
intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et
fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il
avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une
circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son
silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au
lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à
pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par
le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore
furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût
échappé, momentanément tout au moins.
Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était
devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il
l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de
la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au
pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si
malencontreusement l'interrompre dans son effort.
Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux
semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait
point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne
mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie
de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers
la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays.
Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait
en être.
C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé
qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa
randonnée; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de
Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de
leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de
Longeverne pour le balîvage annuel.
Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le
chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées
par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les
bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes
baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues,
les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y
avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du
double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers
soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles
tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et
toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton.
Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se
réunirent.
Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet!
La chose paraissait énorme.
Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la
chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait
rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que
beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux,
puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire
sur son collier le nom de son maître.
Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant
attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa
quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela
aussitôt à lui tous ses hommes.
Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre,
avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et
écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son
passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne
pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre
inattendue.
--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers
les broussailles.
C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion
qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne
rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre
aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer
hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez
difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement
sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était
le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès
qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses
et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide,
avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux
minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur
dos.
--C'était un peu trop fort!
Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant
d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient
le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la
capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.
Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart
d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers
prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se
dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut
arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se
précipitèrent tous en choeur pour le pincer.
Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un
instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de
partout les képis se montraient et il se retourna juste pour
tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait
vigoureusement au collier.
Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce
particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt
douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua
rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet
de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le
collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous
a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de
reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la
plaque, le chien était pris et bien pris.
Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en
l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage
interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux
brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard,
grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à
Longeverne.
Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut
averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la
tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit
ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et
suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant
à son domicile légal.
Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité,
et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.
--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il
y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux
pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en
dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres
formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs,
ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première
fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers
de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres
procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez!
C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que
le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la
vigilance des forestiers.
Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que
déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte:
--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir?
Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que
commencer. Voilà, aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de
Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de
l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de
trop déjà. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en
courant sur le chien, le poing levé.
--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas,
interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À
sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être
bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller
prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que
dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut!
--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et
non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui
n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous
ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras
que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as
amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.
Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le
tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit
dont son chien s'était rendu coupable.
Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le
garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se
montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit
avec force détails plus ou moins techniques et vaguement
grotesques les ébats et évolutions du chien.
«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre
minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois
cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée
transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous
les forestiers présents.
Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui,
puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre;
heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc.
Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son
tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas
l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux,
député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers
généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants
réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et
électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici,
il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était
recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton
s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du
procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de
chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne
devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues,
des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et
gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie
républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une
situation.
Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne
traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de
l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi,
particulièrement soignée.
Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide
magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de
son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux
gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de
Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement,
et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois,
décrets, arrêtés et règlements en vigueur.
Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans
ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté,
d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce
les plus grandes et les plus éclatantes vérités.
--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces
salauds-là, on n'est jamais les plus forts!
Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore:
--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça
qu'une jambe cassée!