Miraut reprit rapidement.
--Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui
confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui
bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres
moyens.
--La garce! ajoutait-il. Ça ne manque jamais! Si, au printemps,
elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au
moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant
lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des
environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme
les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes
portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre passage!
malheur! ah! nom de Dieu! ça serait bientôt fait.
Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si
j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale
bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et
ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux
gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais
que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est
toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans
compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux,
je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un bâtard quelconque
couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne
valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les
portées suivantes: oui, la race est souillée, elle n'est plus
pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours
fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la
chose maintenant.
--Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir,
s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon;
d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce
que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse,
une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques
arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.
--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure
de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se
montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se
laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans
ces sacrées affaires de... chose, on ne peut jamais être sûr de
rien.
--Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre... rouge.
Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître,
c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un
père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec
l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux
qu'il pouvait.
Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale,
n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses
souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps
abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de
très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami
et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et
sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir.
Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux
champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et
puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des
corbeaux et au déterrage des taupes.
Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le
faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies,
à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de
ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de
tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits
préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.
L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus
en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il
tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible,
ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même,
à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un
jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se
trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui
émettait des émanations si particulièrement excitantes.
[Note 12: À maintes reprises]
Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant
à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il
regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui
l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est
préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui
vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins,
suivre le premier avec espoir de l'attraper.
Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le
caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une
couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion.
De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le
lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce
serait un jour un maître lanceur.
Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été
besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens
pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple
vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il
arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât
seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça
y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien;
plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone
toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il
s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil
dans le canton.
Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant
lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et
toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des
senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de
temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel
caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment
arrosés par des confrères inconnus.
--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui
racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était
comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la
source de Bêche.
--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva
Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain
sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la
Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.
--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à
la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de
danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent
et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop
gosse pour penser à ces affaires-là.
De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne
fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que
respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique
du chasseur.
On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la
compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les
oreilles.
D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite
elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et
filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi,
passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires
tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire;
puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle
se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la
queue de côté et attendit.
Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un
divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus
belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone
se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à
l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en
évidence le postérieur sous le nez.
L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et
Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt,
puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup
de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les
batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore.
C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute,
obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui
commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta
dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et
s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles.
Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que
c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques
minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en
voulut faire autant.
C'était ce que demandait la chienne.
Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle
du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour
alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique
et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et
profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire
réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler.
Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une
bonne grâce évidente à ses manoeuvres.
Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait
vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait,
remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le
cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide
et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit
venir et ne vient jamais.
À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et
la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire.
Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait,
remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il
devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux
alentours et renifler aux portes.
Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la
maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement
ses exercices.
--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a
vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné,
salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il
s'en ferait crever.
Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé
pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses
tentatives amoureuses.
--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un
salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en
folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce.
Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se
serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant
d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui
permettaient encore d'atteindre.
--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les
ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant
qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien.
--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse
pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie
d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le
fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne
heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on
en trouvait un sur pied...
Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du
pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée
partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la
source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.
Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du
bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à
renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait
certainement passé par là.
--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton
particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il
est, le capucin. Là! là! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant
du doigt une «rentrée», une brèche de mur.
Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de
gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très
fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint
de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et
s'y enfila tout seul.
--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà.
Mais cela devenait sérieux.
Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança,
écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire,
le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.
Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette
incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui
montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.
Ah! ce fut une belle galopade.
«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!»
--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait,
tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité,
Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu,
mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami,
c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait,
çui-là: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre
le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer.
Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est
qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais
laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la
bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen,
qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards!
Cochon de cochon! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une
bonne bouteille.
Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs
défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus
merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez
Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de
digne façon cette journée mémorable.
À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée
des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée,
tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en
revenant vers son logis:
--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe
que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que
je le tue!...
Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à
ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne
et éclairée.
«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce
qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore
couchée?»
Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un
entre-bâillement de rideaux.
Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant,
immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa
intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.
--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince
en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci,
éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au
derrière. Et je t'en vais foutre, moi!
Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de
discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes
jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce
qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit
point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant,
grognant et sacrant:
--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots
pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait
pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré
nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver
ça!