5 novembre.

J'ai reçu hier un billet de faire-part qui m'avait été adressé à Paris

et que mon concierge m'a fait tenir.

Henriette s'est remariée.

Elle a épousé Léonard V..., le célèbre géographe, un des amis de

Félicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien

l'homme qu'il lui fallait, riche, comblé d'honneurs, d'une bêtise

inconcevable pour tout ce qui n'est pas lié étroitement à la science

géographique. Il n'est pas encore trop vieux et représente bien. C'est

une union parfaite.

J'apprécie fort ce faire-part. Henriette est restée une femme de tact.

Après plus de deux ans écoulés sans une lettre, elle se réveille à

propos du premier incident marquant.

Très correct.

C'est égal; cela m'a bouleversé d'abord. La première impression a été

rude. J'ai pensé aussitôt que j'aurais pu moi-même épouser Henriette. On

voit beaucoup de ces unions-là, et le monde les approuve. Sans le parti

que nous prîmes immédiatement de quitter Paris, les choses se seraient

peut-être passées ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis

régulièrement, et un beau matin notre mariage fût devenu une nécessité.

Notre entourage nous y eût poussés invinciblement.

Ainsi je serais un soir entré en maître dans ce logis plein des

souvenirs, de la présence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le

cabinet du mort, m'asseoir dans la salle à manger à sa place, prendre

son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre à coucher

d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves où je n'ai plus

pénétré depuis l'horrible soirée!

Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible.

Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes

fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque

jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas

cela!

Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche

créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le

fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars,

des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche

déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands

ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres.

Je vois cela d'ici. Elle a eu peur.

Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des

Féliciens partout.

Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et

vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité

âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe

décolorée.

Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas

le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il

est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent

et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide.

Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et

sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux

épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains

sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette

doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près

d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre

roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement

repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les

oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose

plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en

grelottant l'aurore.

Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait

naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et

la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au

coin du feu et sourit--ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette

ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents

maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour

flotte une odeur de tombeau.

Voilà, à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal.

Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de

tous.

Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y

aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses,

une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la

chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la

fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée

par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa

présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à

perdre.

Ainsi elle est protégée, sauvée, la misérable cent fois plus coupable

que moi. Car enfin elle m'a entraîné, provoqué; moi je ne pensais à

rien.

Elle est mariée!

Et moi je reste seul, seul, tout seul!

Les fantômes, étude cruelle · 第 8 / 37 题