J'ai reçu hier un billet de faire-part qui m'avait été adressé à Paris
et que mon concierge m'a fait tenir.
Henriette s'est remariée.
Elle a épousé Léonard V..., le célèbre géographe, un des amis de
Félicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien
l'homme qu'il lui fallait, riche, comblé d'honneurs, d'une bêtise
inconcevable pour tout ce qui n'est pas lié étroitement à la science
géographique. Il n'est pas encore trop vieux et représente bien. C'est
une union parfaite.
J'apprécie fort ce faire-part. Henriette est restée une femme de tact.
Après plus de deux ans écoulés sans une lettre, elle se réveille à
propos du premier incident marquant.
Très correct.
C'est égal; cela m'a bouleversé d'abord. La première impression a été
rude. J'ai pensé aussitôt que j'aurais pu moi-même épouser Henriette. On
voit beaucoup de ces unions-là, et le monde les approuve. Sans le parti
que nous prîmes immédiatement de quitter Paris, les choses se seraient
peut-être passées ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis
régulièrement, et un beau matin notre mariage fût devenu une nécessité.
Notre entourage nous y eût poussés invinciblement.
Ainsi je serais un soir entré en maître dans ce logis plein des
souvenirs, de la présence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le
cabinet du mort, m'asseoir dans la salle à manger à sa place, prendre
son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre à coucher
d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves où je n'ai plus
pénétré depuis l'horrible soirée!
Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible.
Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes
fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque
jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas
cela!
Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche
créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le
fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars,
des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche
déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands
ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres.
Je vois cela d'ici. Elle a eu peur.
Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des
Féliciens partout.
Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et
vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité
âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe
décolorée.
Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas
le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il
est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent
et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide.
Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et
sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux
épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains
sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette
doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près
d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre
roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement
repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les
oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose
plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en
grelottant l'aurore.
Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait
naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et
la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au
coin du feu et sourit--ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette
ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents
maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour
flotte une odeur de tombeau.
Voilà, à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal.
Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de
tous.
Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y
aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses,
une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la
chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la
fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée
par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa
présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à
perdre.
Ainsi elle est protégée, sauvée, la misérable cent fois plus coupable
que moi. Car enfin elle m'a entraîné, provoqué; moi je ne pensais à
rien.
Elle est mariée!
Et moi je reste seul, seul, tout seul!