CH.-M. FLOR O'SQUARR

PARIS

JULES LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR

2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2

1885

_A M. le marquis de Cherville

Hommage

de

respectueuse sympathie._

LES FANTÔMES

ÉTUDE CRUELLE

I

Depuis trois ans, j'avais pour maîtresse la femme de mon meilleur ami.

Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon passé le souvenir

d'un être qui me fut plus attentivement fidèle, plus spontanément

dévoué. A plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais

fait appel à son affection, et il m'avait généreusement offert son

aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours usé de son bon vouloir,

simplement, et je m'en félicitais. Il avait remplacé les affections

perdues de ma jeunesse, veillé ma mère mourante. S'il me survenait une

épreuve, une contrariété, il pleurait avec moi, même plus que moi, car

la nature m'a gardé contre l'effet des attendrissements faciles. C'est

librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc

pourrait m'y contraindre? J'entends prouver, en m'inclinant devant

cette mémoire vénérée, que je ne suis aveuglé par aucun égoïsme, que je

possède à un degré élevé la notion du juste et de l'injuste, du bon

et du mauvais. D'autres, à ma place, s'ingénieraient à circonvenir

l'opinion par une conduite différente, tiendraient un langage plus

dissimulé; j'ai le mépris de ces hypocrisies parce que je dédaigne tout

ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui

fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser

certains esprits faussés par des doctrines conventionnelles.

Je repousse également toute appréciation qui tendrait à me représenter

comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidité. Si je porte aux

nues mon regretté, mon cher ami Félicien, ce n'est point que mon âme ait

été sollicitée par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cède

pas à la velléité tardive--fatalement stérile d'ailleurs--de donner

le change sur l'étendue de ma faute au moyen de démonstrations

sentimentales. Il est de toute évidence qu'en consentant à prendre

Henriette pour maîtresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus

lâche des trahisons.

Je ne songe pas davantage à faire intervenir des circonstances

atténuantes tirées des charmes physiques et des séductions morales de ma

complice. Henriette était une femme très ordinaire, mauvaise plutôt que

bonne, vaniteuse, bien élevée et boulotte.

J'hésite à tracer d'elle un portrait sévère, car la plupart du temps

les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de

domestiques sans places; mais je me suis imposé une tâche pour ma

satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y

puis manquer et il me faut--malgré mes répugnances--dire la vérité sur

la femme de Félicien. Elle était--je le répète--une créature forte,

ordinaire, point jolie, médiocrement instruite, bourrée de préjugés

vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glané dans des lectures mal

choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme démodé. Dès

sa jeunesse elle aspira sans doute à un idéal de roman, idéal confus,

mais invariablement placé en dehors du cercle précisément délimité des

devoirs dont on lui avait enseigné la religion. Pour peu qu'elle perdît

pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre

son vol pour quelque terre promise, pour quelque planète d'une beauté

nouvelle. Pauvre femme! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer

cette croyance--particulière aux jeunes couturières égarées par

le romantisme--qu'elle était d'une nature supérieure, d'une race

privilégiée, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise!

Ah! ses rêves de jeune fille! M'en a-t-elle assez fatigué les oreilles?

Elle n'était pas née pour associer sa vie à celle d'un être grave,

pensif, toujours courbé sur d'attachants problèmes, à celle d'un homme

sans idéal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on

ne savait quelle lumière douteuse qu'il avouait lui-même avoir seulement

entrevue. Elle souffrait d'être ainsi abandonnée, délaissée pour des

chimères, elle, créée pour l'amour, pour la passion! Et patati! Et

patata!

Jamais je n'accordai la moindre attention à ces radotages. Les femmes

qui prennent la passion pour guide ressemblent à des navigateurs qui

compteraient sur la lueur des éclairs pour trouver leur route au lieu de

la demander aux étoiles; celles-là se trompent assurément, mais encore

leur faut-il quelque énergie dans l'âme et une dose appréciable

d'héroïsme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, même

chez les individualités les plus humbles. Or, Henriette manquait de

vocation vraie pour les premiers rôles comme elle eût manqué de courage

pour l'action. Son sentimentalisme offrait des réminiscences de

romans-feuilletons et des rollets de romance. Son coeur n'avait rien

éprouvé, son esprit eût été--je crois bien--incapable de rien concevoir

en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosités poétiques, des

hérésies et des fictions dont sa mémoire s'était farcie dès l'enfance.

On retrouvait l'empreinte de ce désordre intellectuel çà et là dans les

platitudes de sa conversation tantôt bêtement mélancolique comme un

rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corsée de ce

jargon mondain--espèce de prud'homie retournée--dont les expressions

s'appliquent à tous les sujets d'une causerie et qui sert de supériorité

aux êtres inférieurs.

Henriette n'était pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut

avoir--et par exception--assez d'esprit pour faire oublier qu'elle

est laide; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-même. Le

sentiment qu'avait Henriette de son infériorité par rapport à nombre

d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, était

profond au point d'altérer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais

cru, par exemple, que son mari pût l'aimer, l'avoir épousée par une

volonté sincère d'attachement, par un désir exclusif de possession,

et qu'il n'eût pas agi dès avant leur union selon l'arrière-pensée,

outrageusement blessante pour elle, de compléter son intérieur par la

présence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante, à qui personne

ne daignerait faire la cour, et dont aucune démarche, même hasardeuse,

ne saurait compromettre l'honneur conjugal.

Ce soupçon était absurde, mais il n'entrait pas dans mon rôle de

détromper Henriette en lui répétant les confidences dont Félicien avait

honoré mon amitié au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher

Félicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable,

se forgeant une félicité qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait

loyalement Henriette, mais j'appréhende qu'après quelques mois de vie

commune il eût sujet de se lamenter en découvrant le néant, la navrante

stupidité de la créature à laquelle il avait voué son existence, sa

fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'étonner jusqu'à

l'effarement--lui, l'analyste prestigieux qui avait consigné ses

merveilleuses études de l'esprit humain dans des livres où la

postérité cherchera le résumé de toutes sciences physiologiques et

psychologiques--il dut s'étonner jusqu'à l'épouvante d'avoir commis

une erreur aussi redoutable, d'avoir associé à sa pensée cette petite

pensionnaire au cerveau étroit, à l'âme mesquine, aux ambitions bornées,

aux désirs lents et niais.

Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'était trompé à ce point!

Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible

mésaventure, même à moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition,

c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, découragé,

paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil.

Puis, une transfiguration s'opéra; Félicien retourna vers son labeur

avec une âpreté nouvelle. Je crus comprendre que, dédaigneux d'un rêve

menteur, scandalisé d'avoir eu un égarement passager, délaissé pour des

jouissances subalternes la source de ses voluptés premières, trompé et

à jamais guéri par la décevante épreuve où son coeur était tombé,

il repartait, libre cette fois définitivement, vers les régions

supérieures, pures, constellées, où, loin des misères et des hypocrisies

qui suffisent à la foule, son grand esprit allait planer de nouveau,

secouant ses ailes souillées de poussière, face au soleil, comme en un

vol d'aigle.

Henriette ne soupçonna point ce drame; elle constata seulement chez son

mari un subit éloignement d'elle, une sorte d'indifférence impassible

que ses coquetteries ne parvinrent point à troubler. Je suppose que dès

lors--vaniteuse comme je la connais--elle sentit sourdre en elle avec un

ressentiment rageur, la préoccupation d'une vengeance.

Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma

maîtresse. L'attitude glacée de Félicien imposait à la vanité

d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hâte d'écouter une voix

flatteuse--sincère ou non, mais bruyante--disposée à lui répéter tout le

bien qu'elle pensait d'elle-même. Les hommages de son orgueil--qu'elle

dut confondre pour les nécessités du moment avec sa conscience--lui

devenaient insuffisants. M'ayant observé, elle me fit l'honneur de

penser que je n'hésiterais pas à accepter ma part de son infamie en

échange de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle

m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la

décourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me réservant

les délais nécessaires à l'examen des risques à courir. Peu après

je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le

sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise

double: je m'étonnais d'être devenu l'amant d'Henriette, et je

m'étonnais de ne l'avoir pas été beaucoup plus tôt.

Certes, la pauvre Henriette aurait pu être mieux favorisée par la

fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne

lui eût pas été difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche,

élégant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse.

Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cédé au charme d'une

femme irrésistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son

entraînement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige.

Je suis de taille moyenne, plutôt petit que grand. J'ai la tête forte,

rougeaude, les lèvres épaisses, des oreilles larges comme des côtelettes

de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises à l'eau-de-vie, la

barbe dure, mal plantée, et le cheveu rare. Avec ça, plus très jeune et

un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, dès ma première jeunesse,

de fumer la pipe--de petites pipes en terre, noires et très courtes: ce

sont les meilleures--donne à tous mes vêtements une insupportable odeur

de renfermé. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entêté, rebelle

à la moindre contradiction, peu disposé à subir les caprices d'une

femme--ces caprices fussent-ils charmants, la femme fût-elle adorable.

Et pourtant notre commerce adultère s'est prolongé pendant trois années;

il durerait même encore si les circonstances le permettaient et si je

pouvais, sans faire gémir les convenances, me rapprocher aujourd'hui

d'Henriette.

Maintenant, nous sommes-nous aimés?

Exista-t-il jamais entre nous--même un jour, une heure, seulement une

minute--de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux

bien m'y attarder.

J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir

jamais aimé Henriette et, au lendemain de notre rupture--rupture tout

accidentelle puisqu'elle ne fut amenée ni par elle ni par moi--je suis

certain de n'avoir pas éprouvé le regret de cette maîtresse perdue. Si,

pendant trois années, je n'ai cessé d'entretenir avec elle des relations

régulières, je mets ma constance au compte des facilités grandes de

cette liaison. Je ne l'ai pas trompée; ç'a été probablement par paresse,

par indifférence, ou encore par économie. L'amour à Paris est devenu une

entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et où, après avoir

aimé ferme, à prime, on est arrivé à aimer fin courant et même à aimer

«dont deux sous». Henriette ne me coûtait rien ou presque rien: des

voitures, des bouquets de temps à autre. Tout réfléchi, point d'amour

chez moi; je crois pouvoir l'affirmer.

Quant à Henriette... Non, je ne serai point fat. Elle était vicieuse,

perverse; elle se croyait abandonnée. Elle m'a pris parce que j'étais

là, sans préférence, hâtivement, par une rage goulue de mal faire.

O mystère! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous

nous serions unis dans une mutuelle curiosité du crime, dans un goût

commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour

but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts?

Question.

Comment se fait-il alors--je le demande aux moralistes--que notre union

criminelle, haïssable, déshonorante pour la maîtresse et pour l'amant,

nous ait donné de telles voluptés, de si profonds enivrements que nous

n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle eût été légitime?

Si nous ne nous sommes pas aimés, si nous avons été deux lâches et

bestiales créatures ruées à l'appât d'on ne sait quelles innommables et

ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux

perversités nous a-t-elle jetés dans une inoubliable exaltation de

l'esprit et des sens--exaltation que nous avons goûtée si infinie, si

délicieuse qu'il est impossible de rêver quels bonheurs plus réellement

divins pourraient être réservés à l'auguste communion de deux chastetés

frissonnantes?

Ah! je me félicite d'avoir jeté ce défi à toutes les morales religieuses

comme à toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux

théories, aux systèmes! Ces faits énoncés me permettent d'affirmer en

toute sécurité que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve

du plaisir, de raisonner sur l'idéal, mais qu'on ne saurait tabler avec

certitude que sur la matière.

J'y reviendrai--peut-être, car le problème est immense; il intéresse

jusqu'à la somme de considération due à Dieu[1]. Pour l'heure, je ne

veux pas m'y aventurer davantage; ce serait manquer de logique, puisque

je n'y trouve aucune réponse à la question posée:

«Henriette et moi, nous sommes-nous aimés d'amour?»

Encore un coup, j'en suis à douter.

[Note 1: Je m'expliquerai ultérieurement sur l'importance de ce mot.]

Le certain, c'est que, depuis notre séparation, elle n'a pas pris un

autre amant.

Pauvre femme! Ainsi elle aura manqué d'énergie, même dans la curiosité.

C'est la règle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les

autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir à son unique

excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, élargi sensiblement

les horizons gris où se mouvait lentement sa banale nature...

Les fantômes, étude cruelle · 第 2 / 37 题