Depuis que Pierrot avait échoué dans la grande entreprise qu'il avait
formée d'être pris pour domestique par Gaston, il était devenu de jour
en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait données
l'avaient satisfait un moment; mais cette satisfaction n'avait pas duré
plus longtemps que les provisions qu'il avait emportées dans ses poches.
Plus il pensait à sa chère Margot, plus il sentait qu'il ne pouvait vivre
loin d'elle, et, à dire vrai, la vie qu'il menait à la ferme n'était
pas faite pour le distraire, non plus que la compagnie avec laquelle il
passait son temps; or, le jour même du désespoir de notre héroïne, il s'en
allait rêvant le long de la rivière, chassant ses dindons devant lui,
lorsqu'il vit, à une centaine de pas de distance, une femme qui courait
à perdre haleine, et qui, après avoir erré de côté et d'autre, disparut
tout à coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et
l'inquiéta; il se mit à courir aussi pour tâcher, d'atteindre cette femme,
mais, en arrivant à l'endroit où elle avait disparu, il la chercha en vain
dans les champs environnants; il pensa qu'elle était entrée dans un moulin
qui se trouvait dans le voisinage; toutefois il suivit le cours de l'eau
avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure était enflée ce jour-là
par des pluies abondantes, et Pierrot, qui n'était pas gai, trouvait les
flots plus sinistres que de coutume. Il lui sembla bientôt apercevoir
quelque chose de blanc qui s'agitait dans les roseaux; il s'approcha, et,
s'étant mis à plat ventre sur le rivage, il attira à lui un cadavre qui
n'était pas autre que Margot elle-même: la malheureuse fille ne donnait
plus aucun signe de vie; elle était sans mouvement, froide comme le
marbre, les yeux ouverts et immobiles.
A cette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sortir du moulin tous
ceux qui s'y trouvaient. Sa douleur fut si violente, qu'il eut d'abord
l'idée de se jeter à l'eau à son tour et de mourir à côté du seul être
qu'il eût aimé. Il fit cependant réflexion qu'on lui avait dit que les
noyés pouvaient revenir à la vie s'ils étaient secourus à temps. Les
paysans affirmèrent, il est vrai, que Margot était morte sans retour,
mais il ne voulut pas les en croire, ni les laisser déposer le corps
dans le moulin; il le chargea sur ses épaules, et, marchant aussi vite
qu'il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que,
dans sa route, il rencontrât le médecin du village, qui s'en allait à
cheval faire ses visites aux environs: il l'arrêta et l'obligea à entrer
chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir.
Le médecin fut du même avis que les paysans; à peine eut-il vu le cadavre,
qu'il s'écria:--Elle est bien morte, et il n'y a plus qu'à l'enterrer;
d'après l'état où se trouve le corps, il doit avoir séjourné sous l'eau
plus d'un quart d'heure. Sur quoi, le docteur sortit de la chaumière, et
se disposa à remonter à cheval, ajoutant qu'il fallait aller chez le maire
faire la déclaration voulue par la loi.
Outre qu'il aimait passionnément Margot, Pierrot était fort obstiné; il
savait très bien qu'elle n'était pas restée un quart d'heure dans la
rivière, puisqu'il l'avait vue s'y jeter. Il courut après le médecin et
le supplia au nom du ciel de ne pas s'en aller avant d'être bien sûr que
ses secours étaient inutiles.--Et quels secours veux-tu que je lui donne?
s'écria le médecin de mauvaise humeur. Je n'ai pas un seul des instruments
qui me seraient indispensables.
--Je les irai chercher chez vous, monsieur, répondit Pierrot; dites-moi
seulement ce que c'est, et attendez-moi ici; je serai bientôt revenu.
Le médecin, pressé de partir, se mordit les lèvres de la sottise qu'il
venait de faire en parlant de ses instruments; bien qu'il fut convaincu
que la mort était réelle, il sentit qu'il ne pouvait se refuser à tenter
quelque chose, sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre
sa réputation.--Va donc et dépêche-toi, dit-il à Pierrot; tu prendras une
boîte de fer-blanc que ma gouvernante te donnera; et tu me retrouveras
ici; je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures, et
essayer des frictions. Tâche, en même temps, de trouver de la cendre que
nous puissions faire chauffer; mais tout cela ne servira à rien qu'à
perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les épaules et en frappant du
pied; allons! entends-tu ce que je te dis?
--Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vite, si monsieur veut,
je vais prendre le cheval de monsieur.
Et sans attendre la permission du docteur, il sauta sur le cheval et
disparut. Un quart d'heure après, il revint au galop avec deux gros sacs
pleins de cendre, l'un devant, l'autre derrière lui.--Monsieur voit que
je n'ai pas perdu de temps, dit-il en montrant le cheval qui n'en pouvait
plus; je ne me suis pas amusé à causer, je n'ai dit un mot à personne;
votre gouvernante était sortie, et j'ai tout arrangé moi-même.
--Que le diable t'emporte! pensa le docteur, voilà mon cheval en bon
état pour la journée! et, tout en murmurant tout bas, il commença à
souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot,
pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma; quand la
cendre fut chaude, ils la répandirent sur le lit de telle sorte que le
corps y était entièrement enseveli. Le médecin versa alors quelques
gouttes de liqueur sur les lèvres de Margot, puis il secoua la tête et
tira sa montre.--J'en suis désolé, dit-il d'un ton pénétré, mais il ne
faut pas que les morts fassent tort aux malades; on m'attend fort loin,
et je m'en vais.
--Si monsieur voulait rester encore une demi-heure, dit Pierrot, je lui
donnerais bien un écu.
--Non, mon garçon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent.
--Le voilà, l'écu, répondit Pierrot en le mettant dans la main du médecin,
sans avoir l'air de l'écouter.
C'était toute la fortune du pauvre garçon; il venait de tirer de la
paillasse de son lit toutes ses économies, et le docteur les prit, bien
entendu.
--Soit, dit-il, encore une demi-heure, mais après cela je pars sans
rémission, car tu vois bien que tout est inutile.
Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et glacée, n'avait pas
donné le moindre signe de connaissance. Le médecin lui tâta le pouls,
puis, décidé à en finir, il prit sa canne et son chapeau, et se dirigea
vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, et voyant que les prières
ne serviraient de rien, suivit le médecin hors de la chaumière, puis il se
posta devant le cheval avec le même air de tranquillité que le jour où il
avait arrêté Gaston dans l'avenue.
--Qu'est-ce à dire? demanda le docteur; veux-tu me faire coucher ici?
--Nenni, monsieur, répondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une
demi-heure; ça reposera votre bidet. En parlant ainsi, il tenait à la main
un échalas, et regardait de travers d'une façon si étrange, que le médecin
rentra pour la troisième fois dans la chaumière; mais, cette fois, il ne
se contraignit plus.
--Maudit soit l'entêté! s'écria-t-il; ce garnement me fera perdre un louis
avec ses six francs!
--Mais, monsieur, répliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bout
de six heures.
--Jamais; où as-tu pris cela? il ne me manquerait plus que de passer six
heures dans ton galetas!
--Et vous les y passerez, les six heures, poursuivit Pierrot; ou bien
vous me laisserez la boîte, les tuyaux, et tout, sauf votre permission,
et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je
saurai peut-être bien m'en servir.
Le médecin eut beau se mettre en fureur, il fallut céder bon gré mal gré,
et rester encore deux heures entières. Ce temps expiré, Pierrot, qui
commençait à désespérer lui-même, laissa sortir son prisonnier. Il resta
seul alors, au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa
ainsi le reste du jour, sans bouger, les regards fixés sur Margot. La nuit
venue, il se leva, et pensa qu'il était temps d'aller prévenir le bonhomme
Piédeleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumière, et ferma sa
porte; en la fermant, il crut entendre une voix faible qui l'appelait; il
tressaillit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea qu'il s'était
trompé: c'en fut assez cependant de cet instant d'espérance pour qu'il ne
pût se décider à quitter la place.
--J'irai aussi bien demain, se dit-il, et il se rassit au chevet.
En regardant attentivement Margot, il crut remarquer tout à coup un
changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu
la quitter, elle avait les dents serrées, et maintenant ses lèvres
étaient entr'ouvertes; il s'empara aussitôt de l'instrument du docteur,
et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, mais il ne
savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien à la vessie.
Pierrot s'épuisait à souffler, et l'air se perdait; il versa quelques
gouttes d'ammoniaque sur les lèvres de la malade, mais elles ne purent
pénétrer dans sa gorge; il eut de nouveau recours au tuyau; rien ne
réussissait.--Quelles sottes machines, s'écria-t-il enfin, lorsqu'il fut
hors d'haleine; tout ça n'est rien et ne fait rien qui vaille. Il jeta
l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses lèvres sur les siennes, et,
dans un effort désespéré, soufflant de toute la force de ses robustes
poumons, il fit pénétrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille;
au même instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se soulevèrent,
puis retombèrent sur le coude Pierrot. Margot poussa un profond soupir,
et s'écria:--Je gèle, je gèle!
--Non, tu ne gèles pas, répondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre
chaude.
--Tu as raison; pourquoi m'a-t-on mise là?
--Pour rien, Margot; pour te faire du bien. Comment te portes-tu à
présent?
--Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu à me lever.
Le bonhomme Piédeleu et Madame Doradour, avertis par le médecin, entrèrent
dans la chaumière au moment où la noyée, à demi nue, nonchalamment penchée
dans les bras de Pierrot, avalait une cuillerée d'eau de cerises.
--Ah! ça, qu'est-ce que vous venez me chanter? s'écria le bonhomme.
Savez-vous bien que ça ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur
fille est morte! Il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres! Ça ne
se passerait pas comme ça.
Et il sauta au cou de sa fille.--Prenez garde, cher père, dit celle-ci en
souriant, ne me serrez pas trop fort: il n'y a pas encore bien longtemps
que je ne suis plus morte.
Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de madame Doradour
et de tous les parents de Margot, qui arrivèrent les uns après les
autres. Gaston et mademoiselle de Vercelles vinrent aussi, et madame
Doradour ayant pris le bonhomme à part, il commença à comprendre de quoi
il s'agissait. Les conjectures qu'on avait faites trop tard, avaient
aisément tout expliqué. Lorsque le bonhomme eut appris que l'amour était
la cause du désespoir de sa fille, et qu'elle avait failli payer de sa
vie son séjour chez sa marraine, il se promena quelque temps de long en
large.--Nous sommes quittes, dit-il enfin brusquement à madame Doradour.
Je vous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup payé. Il prit alors
sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumière.--Tiens,
malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap préparé pour servir de
linceul, prends ça, et si tu es une honnête fille, garde-le pour moi et
ne t'avise plus de te noyer. Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui
donnant une bonne tape sur l'épaule: Parlez donc, monsieur, lui dit-il,
qui soufflez si bien dans la bouche des filles. Est-ce qu'il ne faut pas
qu'on te le rende, cet écu que tu as donné au docteur?
--Monsieur, s'il vous plaît, répondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende
mon écu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fierté,
mais c'est qu'on a beau n'être rien dans ce monde...
--Va donc, bêta! répliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape,
va donc un peu soigner ta malade; ce gaillard-là lui a soufflé dans la
bouche, mais il ne l'a seulement pas embrassée.