IV. LE FILS DU TITIEN

1838

[Illustration: Elle parut alors devant lui dans un costume à peu près

pareil à celui dont Paris Bordone a revêtu sa Vénus couronnée...

CHARPENTIER. ÉDITEUR]

I

Au mois de février de l'année 1580, un jeune homme traversait, au point

Du jour, la Piazzetta, à Venise. Ses habits étaient en désordre; sa toque,

sur laquelle flottait une belle plume écarlate, était enfoncée sur ses

oreilles. Il marchait à grands pas vers la rive des Esclavons, et son

épée et son manteau traînaient derrière lui, tandis que d'un pied assez

dédaigneux il enjambait par-dessus les pêcheurs couchés à terre. Arrivé

au pont de la Paille, il s'arrêta et regarda autour de lui. La lune se

couchait derrière la Giudecca, et l'aurore dorait le palais ducal. De

temps en temps une fumée épaisse, une lueur brillante, s'échappaient d'un

palais voisin. Des poutres, des pierres, d'énormes blocs de marbre, mille

débris encombraient le canal des Prisons. Un incendie récent venait de

détruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes

d'étincelles s'élevaient par instants, et, à cette clarté sinistre, on

apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines.

Cependant notre jeune homme ne semblait frappé ni de ce spectacle de

destruction, ni de la beauté du ciel qui se teignait des plus fraîches

nuances. Il regarda quelque temps l'horizon, comme pour distraire ses

yeux éblouis; mais la clarté du jour parut produire sur lui un effet

désagréable, car il s'enveloppa dans son manteau et poursuivit sa route

en courant. Il s'arrêta bientôt de nouveau à la porte d'un palais où il

frappa. Un valet, tenant un flambeau à la main, lui ouvrit aussitôt. Au

moment d'entrer, il se retourna, et jetant sur le ciel encore un regard:

--Par Bacchus! s'écria-t-il, mon carnaval me coûte cher!

Ce jeune homme se nommait Pomponio Filippo Vecellio. C'était le second

fils du Titien, enfant plein d'esprit et d'imagination, qui avait fait

concevoir à son père les plus heureuses espérances, mais que sa passion

pour le jeu entraînait dans un désordre continuel. Il y avait quatre ans

seulement que le grand peintre et son fils aîné, Orazio, étaient morts

presque en même temps, et le jeune Pippo, depuis quatre ans, avait déjà

dissipé la meilleure part de l'immense fortune que lui avait donnée ce

double héritage. Au lieu de cultiver les talents qu'il tenait de la

nature, et de soutenir la gloire de son nom, il passait ses journées à

dormir et ses nuits à jouer chez une certaine comtesse Orsini, ou du

moins soi-disant comtesse, qui faisait profession de ruiner la jeunesse

vénitienne. Chez elle s'assemblait chaque soir une nombreuse compagnie,

composée de nobles et de courtisanes; là, on soupait et on jouait,

et comme on ne payait pas son souper, il va sans dire que les dés se

chargeaient d'indemniser la maîtresse du logis. Tandis que les sequins

flottaient par monceaux, le vin de Chypre coulait, les œillades allaient

grand train, et les victimes, doublement étourdies, y laissaient leur

argent et leur raison.

C'est de ce lieu dangereux que nous venons de voir sortir le héros de ce

conte, et il avait fait plus d'une perte dans la nuit. Outre qu'il avait

vidé ses poches au passe-dix, le seul tableau qu'il eût jamais terminé,

tableau que tous les connaisseurs donnaient pour excellent, venait de

périr dans l'incendie du palais Dolfino. C'était un sujet d'histoire

traité avec une verve et une hardiesse de pinceau presque dignes du Titien

lui-même; vendue à un riche sénateur, cette toile avait eu le même sort

qu'un grand nombre d'ouvrages précieux; l'imprudence d'un valet avait

réduit en cendres ces richesses. Mais c'était là le moindre souci de

Pippo; il ne songeait qu'à la chance fâcheuse qui venait de le poursuivre

avec un acharnement inusité, et aux dés qui l'avaient fait perdre.

Il commença, en rentrant chez lui, par soulever le tapis qui couvrait sa

table et compter l'argent qui restait dans son tiroir; puis, comme il

était d'un caractère naturellement gai et insouciant, après qu'on l'eut

déshabillé, il se mit à sa fenêtre en robe de chambre. Voyant qu'il

faisait grand jour, il se demanda s'il fermerait ses volets pour se mettre

au lit, ou s'il se réveillerait comme tout le monde; il y avait longtemps

qu'il ne lui était arrivé de voir le soleil du côté où il se lève, et il

trouvait le ciel plus joyeux qu'à l'ordinaire. Avant de se décider à

veiller ou à dormir, tout en luttant contre le sommeil, il prit son

chocolat sur son balcon. Dès que ses yeux se fermaient, il croyait voir

une table, des mains agitées, des figures pâles, il entendait résonner les

cornets.--Quelle fatale chance! murmurait-il; est-ce croyable qu'on perde

avec quinze! Et il voyait son adversaire habituel, le vieux Vespasiano

Memmo, amenant dix-huit et s'emparant de l'or entassé sur le tapis. Il

rouvrait alors promptement les paupières pour se soustraire à ce mauvais

rêve, et regardait les fillettes passer sur le quai. Il lui sembla

apercevoir de loin une femme masquée; il s'en étonna, bien qu'on fût au

carnaval, car les pauvres gens ne se masquent pas, et il était étrange,

à une pareille heure, qu'une dame vénitienne sortit seule à pied [A]; mais

il reconnut que ce qu'il avait pris pour un masque était le visage d'une

négresse; il la vit bientôt de plus près, et elle lui parut assez bien

tournée. Elle marchait fort vite, et un coup de vent, collant sur ses

hanches sa robe bigarrée de fleurs, dessina des contours gracieux.

Pippo se pencha sur le balcon, et vit, non sans surprise, que la négresse

frappait à sa porte.

[Note A: On sortait masqué autrefois à Venise tant que durait le carnaval.

(_Note de l'auteur_.)]

Le portier tardait à ouvrir.

--Que demandes-tu? cria le jeune homme; est-ce à moi que tu as affaire,

brunette? Mon nom est Vecellio, et, si on te fait attendre, je vais aller

t'ouvrir moi-même.

La négresse leva la tête.

--Votre nom est Pomponio Vecellio?

--Oui, ou Pippo, comme tu voudras.

--Vous êtes le fils du Titien?

--A ton service; qu'y a-t-il pour te plaire?

Après avoir jeté sur Pippo un coup d'œil rapide et curieux, la négresse

fit quelques pas en arrière, lança adroitement sur le balcon une petite

boîte roulée dans du papier, puis s'enfuit promptement, en se retournant

de temps en temps. Pippo ramassa la boîte, l'ouvrit et y trouva une jolie

bourse enveloppée dans du coton. Il soupçonna avec raison qu'il pouvait y

avoir sous le coton un billet qui lui expliquerait cette aventure. Le

billet s'y trouvait en effet, mais était aussi mystérieux que le reste,

car il ne contenait que ces mots: «Ne dépense pas trop légèrement ce que

je renferme; quand tu sortiras de chez toi, charge-moi d'une pièce d'or,

c'est assez pour un jour; et s'il t'en reste le soir quelque chose, si peu

que ce soit, tu trouveras un pauvre qui t'en remerciera.»

Lorsque le jeune homme eut retourné la boîte de cent façons, examiné la

bourse, regardé de nouveau sur le quai, et qu'il vit enfin clairement

qu'il n'en pourrait savoir davantage: Il faut avouer, pensa-t-il, que ce

cadeau est singulier, mais il vient cruellement mal à propos. Le conseil

qu'on me donne est bon; mais il est trop tard pour dire aux gens qu'ils se

noient quand ils sont au fond de l'Adriatique. Qui diable peut m'envoyer

cela?

Pippo avait aisément reconnu que la négresse était une servante; il

commença à chercher dans sa mémoire quelle était la femme ou l'ami capable

de lui adresser cet envoi, et, comme sa modestie ne l'aveuglait pas, il

se persuada que ce devait être une femme plutôt qu'un de ses amis. La

bourse était en velours brodé d'or; il lui sembla qu'elle était faite avec

une finesse trop exquise pour sortir de la boutique d'un marchand. Il

passa donc en revue dans sa tête d'abord les plus belles dames de Venise,

ensuite celles qui l'étaient moins; mais il s'arrêta là, et se demanda

comment il s'y prendrait pour découvrir d'où lui venait sa bourse. Il fit

là-dessus les rêves les plus hardis et les plus doux; plus d'une fois il

crut avoir deviné; le cœur lui battait, tandis qu'il s'efforçait de

reconnaître l'écriture; il y avait une princesse bolonaise qui formait

ainsi ses lettres majuscules, et une belle dame de Brescia dont c'était

à peu près la main.

Rien n'est plus désagréable qu'une idée fâcheuse venant se glisser tout à

coup au milieu de semblables rêveries; c'est à peu près comme si, en se

promenant dans une prairie en fleur, on marchait sur un serpent. Ce fut

aussi ce qu'éprouva Pippo lorsqu'il se souvint tout à coup d'une certaine

Monna Bianchina, qui depuis peu le tourmentait singulièrement. Il avait eu

avec cette femme une aventure de bal masqué, et elle était assez jolie,

mais il n'avait aucun amour pour elle. Monna Bianchina, au contraire,

s'était prise subitement de passion pour lui, et elle s'était même

efforcée de voir de l'amour là où il n'y avait que de la politesse; elle

s'attachait à lui, lui écrivait souvent, et l'accablait de tendres

reproches; mais il s'était juré un jour, en sortant de chez elle, de ne

jamais y retourner, et il tenait scrupuleusement sa parole. Il vint donc

à penser que Monna Bianchina pouvait bien lui avoir fait une bourse et

la lui avoir envoyée; ce soupçon détruisit sa gaieté et les illusions qui

le berçaient; plus il réfléchissait, plus il trouvait vraisemblable cette

supposition; il ferma sa fenêtre de mauvaise humeur, et se décida à se

coucher.

Mais il ne pouvait dormir; malgré toutes les probabilités, il lui était

impossible de renoncer à un doute qui flattait son orgueil. Il continua à

rêver involontairement: tantôt il voulait oublier la bourse et n'y plus

songer; tantôt il voulait se nier l'existence même de Monna Bianchina,

afin de chercher plus à l'aise. Cependant il avait tiré ses rideaux, et il

s'était enfoncé du côté de la ruelle pour ne pas voir le jour; tout à coup

il sauta à bas de son lit, et appela ses domestiques. Il venait de faire

une réflexion bien simple qui ne s'était pas d'abord présentée à lui.

Monna Bianchina n'était pas riche; elle n'avait qu'une servante, et cette

servante n'était pas une négresse, mais une grosse fille de Chioja.

Comment aurait-elle pu se procurer, pour cette occasion, cette messagère

inconnue que Pippo n'avait jamais vue à Venise?--Bénis soient ta noire

figure, s'écria-t-il, et le soleil africain qui l'a colorée! Et, sans

s'arrêter plus longtemps, il demanda son pourpoint et fit avancer sa

gondole.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6. · 第 40 / 63 题