Ce ne fut qu'au bout de quinze jours qu'elle fut entièrement hors de
danger. Elle commença à se lever et à prendre quelque nourriture; mais
sa santé était détruite, et le médecin déclara qu'elle souffrirait toute
sa vie.
Frédéric ne l'avait pas quittée. Il ignorait encore le motif qui lui
avait fait chercher la mort, et il s'étonnait que personne au monde ne
s'inquiétât d'elle. Depuis quinze jours, en effet, il n'avait vu venir
chez elle ni un parent ni un étranger. Se pouvait-il que son nouvel amant
l'abandonnât dans une pareille circonstance? Cet abandon était-il la cause
du désespoir de Bernerette? Ces deux suppositions paraissaient également
incroyables à Frédéric, et son amie lui avait fait comprendre qu'elle
ne s'expliquerait pas sur ce sujet. Il restait donc dans un doute cruel,
troublé par une jalousie secrète, retenu par l'amour et par la pitié.
Au milieu de ses douleurs, Bernerette lui témoignait la plus vive
tendresse. Pleine de reconnaissance pour les soins qu'il lui prodiguait,
elle était, près de lui, plus gaie que jamais, mais d'une gaieté
mélancolique, et, pour ainsi dire, voilée par la souffrance. Elle faisait
tous ses efforts pour le distraire, et pour lui persuader de ne pas la
laisser seule. S'il s'éloignait, elle lui demandait à quelle heure il
reviendrait. Elle voulait qu'il dînât à son chevet, et s'endormir en lui
tenant la main. Elle lui faisait, pour le divertir, mille contes sur sa
vie passée; mais, dès qu'il s'agissait du présent et de sa funeste action,
elle restait muette. Aucune question, aucune prière de Frédéric n'obtenait
de réponse. S'il insistait, elle devenait sombre et chagrine. Elle était
un soir au lit; on venait de la saigner de nouveau, et il sortait encore
un peu de sang de la blessure mal fermée. Elle regardait en souriant
couler une larme de pourpre sur son bras aussi blanc que le marbre.
--M'aimes-tu encore? dit-elle à Frédéric; est-ce que toutes ces horreurs
ne te dégoûtent pas de moi?
--Je t'aime, répondit-il, et rien ne nous séparera maintenant.
--Est-ce vrai? reprit-elle en l'embrassant; ne me trompez pas; dites-moi
si c'est un rêve.
--Non, ce n'est pas un rêve, non, ma belle et chère maîtresse; vivons
tranquilles, soyons heureux.
--Hélas! nous ne pouvons pas, nous ne pouvons pas! s'écria-t-elle avec
angoisse. Puis elle ajouta à voix basse: Et si nous ne pouvons pas, c'est
à recommencer.
Quoiqu'elle n'eût fait que murmurer ces dernières paroles, Frédéric les
avait entendues, et il en avait frissonné. Il les répéta le lendemain à
Gérard.
--Mon parti est pris, lui dit-il; je ne sais ce que mon père en dira, mais
je l'aime, et, quoi qu'il arrive, je ne la laisserai pas mourir.
Il prit, en effet, un parti dangereux, mais le seul qui s'offrît à lui.
Il écrivit à son père, et lui confia l'histoire de ses amours. Il oublia
dans sa lettre l'infidélité de Bernerette; il ne parla que de sa beauté,
de sa constance, de la douce opiniâtreté qu'elle avait mise à le revoir;
enfin de l'horrible tentative qu'elle venait de faire sur elle-même. Le
père de Frédéric, vieillard septuagénaire, aimait son fils unique plus
que sa propre vie. Il accourut en toute hâte à Paris, accompagné de
mademoiselle Hombert, sa sœur, vieille demoiselle fort dévote.
Malheureusement ni le digne homme ni la bonne tante n'avaient pour vertu
la discrétion, en sorte que, dès leur arrivée, toutes leurs connaissances
surent que Frédéric était amoureux fou d'une grisette qui s'était
empoisonnée pour lui. On ajouta bientôt qu'il voulait l'épouser; les
malveillants crièrent au scandale, au déshonneur de la famille; sous
prétexte de défendre la cause du jeune homme, mademoiselle Darcy raconta
tout ce qu'elle savait, avec les détails les plus romanesques. Bref,
en voulant conjurer l'orage, Frédéric le vit fondre sur sa tête de tous
côtés.
Il eut d'abord à comparaître devant les parents et les amis rassemblés, et
à y subir une sorte d'interrogatoire: non qu'il fût traité en coupable,
on lui témoignait au contraire toute l'indulgence possible; mais il lui
fallut mettre son cœur à nu et entendre discuter ses secrets les plus
chers; il est inutile de dire que l'on ne put rien décider. M. Hombert
voulut voir Bernerette; il alla chez elle, lui parla longtemps, et lui
fit mille questions auxquelles elle sut répondre avec une grâce et une
naïveté qui touchèrent le vieillard. Il avait eu, comme tout le monde, ses
amourettes de jeunesse. Il sortit de cet entretien fort troublé et fort
inquiet. Il fit venir son fils, et lui dit qu'il était décidé à faire
un petit sacrifice en faveur de Bernerette, si elle promettait, quand
elle serait rétablie, d'apprendre un métier. Frédéric transmit cette
proposition à son amie.
--Et toi, que feras-tu? lui dit-elle; comptes-tu rester ou partir?
Il répondit qu'il resterait; mais ce n'était pas l'avis de la famille.
Sur ce point, M. Hombert fut intraitable. Il représenta à son fils le
danger, la honte, l'impossibilité d'une liaison pareille; il lui fit
sentir, en termes bienveillants et mesurés, qu'il se perdait de
réputation, qu'il ruinait son avenir. Après l'avoir forcé de réfléchir,
il employa l'irrésistible argument qui fait la toute-puissance paternelle:
il supplia son fils; celui-ci promit ce qu'on voulut. Tant de secousses,
tant d'intérêts divers l'avaient agité, qu'il ne savait plus à quoi se
résoudre, et, voyant le malheur de tous les côtés, il n'osait ni lutter ni
choisir. Gérard lui-même, ordinairement ferme, cherchait vainement quelque
moyen de salut, et se voyait obligé de dire qu'il fallait laisser faire le
destin.
Deux événements inattendus changèrent tout à coup les choses. Frédéric
était seul, un soir, dans sa chambre; il vit entrer Bernerette. Elle était
pâle, les cheveux en désordre; une fièvre ardente faisait briller ses
yeux d'un éclat effrayant; contre l'ordinaire, sa parole était brève,
impérieuse. Elle venait, disait-elle, sommer Frédéric de s'expliquer.
--Vous voulez me tuer? lui demanda-t-elle. M'aimez-vous ou ne m'aimez-vous
pas? Êtes-vous un enfant? Avez-vous besoin des autres pour agir? Êtes-vous
fou de consulter votre père pour savoir s'il faut garder votre maîtresse?
Qu'est-ce que ces gens-là désirent? Nous séparer. Si vous le voulez comme
eux, vous n'avez que faire de leur avis, et si vous ne le voulez pas,
encore moins. Voulez-vous partir? Emmenez-moi. Je n'apprendrai jamais un
métier; je ne veux pas rentrer au théâtre. Comment le pourrais-je, faite
comme je suis? je souffre trop pour attendre; décidez-vous.
Elle parla sur ce ton pendant près d'une heure, interrompant Frédéric dès
qu'il voulait répondre. Il tenta en vain de l'apaiser. Une exaltation
aussi violente ne pouvait céder à aucun raisonnement. Enfin, épuisée de
fatigue, Bernerette fondit en larmes. Le jeune homme la serra dans ses
bras; il ne pouvait résister à tant d'amour. Il porta sa maîtresse sur
son lit.
--Reste là, lui dit-il, et que le ciel m'écrase si je t'en laisse
arracher! Je ne veux plus rien entendre, rien voir, si ce n'est toi.
Tu me reproches ma lâcheté, et tu as raison; mais j'agirai, tu le verras.
Si mon père me repousse, tu me suivras; puisque Dieu m'a fait pauvre, nous
vivrons pauvrement. Je ne me soucie ni de mon nom, ni de ma famille, ni de
l'avenir.
Ces mots, prononcés avec toute l'ardeur de la conviction, consolèrent
Bernerette. Elle pria son ami de la reconduire chez elle à pied; malgré
sa lassitude, elle voulait prendre l'air. Ils convinrent, pendant
la route, du plan qu'ils avaient à suivre. Frédéric feindrait de se
soumettre aux désirs de son père; mais il lui représenterait qu'avec
peu de fortune il n'est pas possible de se hasarder dans la carrière
diplomatique. Il demanderait donc à achever son stage; M. Hombert céderait
vraisemblablement, à la condition que son fils oublierait ses folles
amours. Bernerette, de son côté, changerait de quartier; on la croirait
partie. Elle louerait une petite chambre dans la rue de la Harpe, ou
aux environs; là, elle vivrait avec tant d'économie, que la pension de
Frédéric suffirait pour tous deux. Dès que son père serait retourné à
Besançon, il viendrait la rejoindre et demeurer avec elle. Pour le
reste, Dieu y pourvoirait. Tel fut le projet auquel les pauvres amants
s'arrêtèrent, et dont ils crurent le succès infaillible, comme il arrive
toujours en pareil cas.
Deux jours après, Frédéric, après une nuit sans sommeil, se rendit chez
son amie dès six heures du matin. Un entretien qu'il avait eu avec
son père le troublait; on exigeait qu'il partît pour Berne; il venait
embrasser Bernerette pour retrouver près d'elle son courage affaibli. La
chambre était déserte, le lit était vide. Il questionna la portière, et
apprit, à n'en pouvoir douter, qu'il avait un rival et qu'on le trompait.
Il sentit cette fois moins de douleur que d'indignation. La trahison était
trop forte pour que le mépris ne vînt pas prendre la place de l'amour.
Rentré chez lui, il écrivit une longue lettre à Bernerette pour l'accabler
des reproches les plus amers. Mais il déchira cette lettre au moment de
l'envoyer; une si misérable créature ne lui parut pas digne de sa colère.
Il résolut de partir le plus tôt possible; une place était vacante pour le
lendemain à la malle-poste de Strasbourg; il la retint, et courut prévenir
son père; toute la famille le félicita; on ne lui demanda pas, bien
entendu, par quel hasard il obéissait si vite. Gérard seul sut la vérité.
Mademoiselle Darcy déclara que c'était une pitié, et que les hommes
manqueraient toujours de cœur. Mademoiselle Hombert augmenta de ses
épargnes la petite somme qu'emportait son neveu. Un dîner d'adieu réunit
toute la famille, et Frédéric partit pour la Suisse.
X
Les plaisirs et les fatigues du voyage, l'attrait du changement, les
occupations de sa nouvelle carrière, rendirent bientôt le calme à son
esprit. Il ne pensait plus qu'avec horreur à la fatale passion qui avait
failli le perdre. Il trouva à l'ambassade l'accueil le plus gracieux:
il était bien recommandé; sa figure prévenait en sa faveur; une modestie
naturelle donnait plus de prix à ses talents, sans leur ôter leur relief;
il occupa bientôt dans le monde une place honorable et le plus riant
avenir s'ouvrit devant lui.
Bernerette lui écrivit plusieurs fois. Elle lui demandait gaiement
s'il était parti pour tout de bon, et s'il comptait bientôt revenir. Il
s'abstint d'abord de répondre; mais, comme les lettres continuaient et
devenaient de plus en plus pressantes, il perdit enfin patience. Il
répondit et déchargea son cœur. Il demanda à Bernerette, dans les termes
les plus amers, si elle avait oublié sa double trahison, et il la pria de
lui épargner à l'avenir de feintes protestations dont il ne pouvait plus
être la dupe. Il ajouta que, du reste, il bénissait la Providence de
l'avoir éclairé à temps; que sa résolution était irrévocable, et qu'il ne
reverrait probablement la France qu'après un long séjour à l'étranger.
Cette lettre partie, il se sentit plus à l'aise et entièrement délivré du
passé. Bernerette cessa de lui écrire depuis ce moment, et il n'entendit
plus parler d'elle.
Une famille anglaise assez riche habitait une jolie maison aux environs de
Berne. Frédéric y fut présenté; trois jeunes personnes, dont la plus âgée
n'avait que vingt ans, faisaient les honneurs de la maison. L'aînée
était d'une beauté remarquable; elle s'aperçut bientôt de la vive
impression qu'elle produisait sur le jeune _attaché_, et ne s'y montra
pas insensible. Il n'était pourtant pas encore assez bien guéri pour se
livrer à un nouvel amour. Mais, après tant d'agitations et de chagrins,
il éprouvait le besoin d'ouvrir son cœur à un sentiment calme et pur.
La belle Fanny ne devint pas sa confidente, comme l'avait été mademoiselle
Darcy; mais, sans qu'il lui fît le récit de ses peines, elle devina qu'il
venait de souffrir, et comme le regard de ses yeux bleus semblait consoler
Frédéric, elle les tournait souvent de son côté.
La bienveillance mène à la sympathie, et la sympathie à l'amour. Au bout
de trois mois l'amour n'était pas venu, mais il était bien près de venir.
Un homme d'un caractère aussi tendre et aussi expansif que Frédéric ne
pouvait être constant qu'à la condition d'être confiant. Gérard avait eu
raison de lui dire autrefois qu'il aimerait Bernerette plus longtemps
qu'il ne le croyait; mais il eût fallu pour cela que Bernerette l'aimât
aussi, du moins en apparence. En révoltant les cœurs faibles, on met leur
existence en question; il faut qu'ils se brisent ou qu'ils oublient, car
ils n'ont pas la force d'être fidèles à un souvenir dont ils souffrent.
Frédéric s'habitua donc de jour en jour à ne plus vivre que pour Fanny;
il fut bientôt question de mariage. Le jeune homme n'avait pas grande
fortune, mais sa position était faite, ses protections puissantes;
l'amour, qui lève tout obstacle, plaidait pour lui; il fut décidé qu'on
demanderait une faveur à la cour de France, et que Frédéric, nommé second
secrétaire, deviendrait l'époux de Fanny.
Cet heureux jour arriva enfin; les nouveaux mariés venaient de se lever,
et Frédéric, dans l'ivresse du bonheur, tenait sa femme entre ses bras.
Il était assis près de la cheminée; un pétillement du feu et un jet de
flamme le firent tressaillir. Par un bizarre effet de la mémoire, il se
souvint tout à coup du jour où pour la première fois il s'était trouvé
ainsi, avec Bernerette, près de la cheminée d'une petite chambre. Je
laisse à commenter ce hasard étrange à ceux dont l'imagination se plaît à
admettre que l'homme pressent la destinée. Ce fut en ce moment qu'on remit
à Frédéric une lettre timbrée de Paris, qui lui annonçait la mort de
Bernerette. Je n'ai pas besoin de peindre son étonnement et sa douleur;
je dois me contenter de mettre sous les yeux du lecteur l'adieu de la
pauvre fille à son ami; on y trouvera l'explication de sa conduite en
quelques lignes, écrites de ce style à moitié gai et à moitié triste
qui lui était particulier.
« Hélas! Frédéric, vous saviez bien que c'était un rêve. Nous ne pouvions
pas vivre tranquillement et être heureux. J'ai voulu m'en aller d'ici;
j'ai reçu la visite d'un jeune homme dont j'avais fait la connaissance en
province, du temps de ma gloire; il était fou de moi à Bordeaux. Je ne
sais où il avait appris mon adresse; il est venu et s'est jeté à mes
pieds, comme si j'étais encore une reine de théâtre. Il m'offrait sa
fortune qui n'est pas grand chose, et son cœur qui n'est rien du tout.
C'était le lendemain, ami, souviens-t'en! tu m'avais quittée en me
répétant que tu partais. Je n'étais pas trop gaie, mon cher, et je ne
savais trop où aller dîner. Je me suis laissé emmener; malheureusement,
je n'ai pas pu y tenir: j'avais fait porter mes pantoufles chez lui; je
les ai envoyé redemander, et je me suis décidée à mourir.
Oui, mon pauvre bon, j'ai voulu te laisser là. Je ne pourrais pas vivre en
apprentissage. Cependant la seconde fois j'étais décidée. Mais ton père
est revenu chez moi: voilà ce que tu n'as pas su. Que voulais-tu que je
lui disse? J'ai promis de t'oublier; je suis retournée chez mon adorateur.
Ah! que je me suis ennuyée! Est-ce ma faute si tous les hommes me semblent
laids et bêtes depuis que je t'aime? Je ne peux pourtant pas vivre de
l'air du temps. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?
Je ne me tue pas, mon ami, je m'achève; ce n'est pas un grand meurtre que
je fais. Ma santé est déplorable, à jamais perdue. Tout cela ne serait
rien sans l'ennui. On dit que tu te maries: est-elle belle? Adieu, adieu.
Souviens-toi, quand il fera beau temps, du jour où tu arrosais tes fleurs.
Ah! comme je t'ai aimé vite! En te voyant, c'était un soubresaut en moi,
une pâleur qui me prenait. J'ai été bien heureuse avec toi. Adieu.
Si ton père l'avait voulu, nous ne nous serions jamais quittés; mais tu
n'avais point d'argent, voilà le malheur, et moi non plus. Quand j'aurais
été chez une lingère, je n'y serais pas restée; ainsi, que veux-tu? Voilà
maintenant deux essais que je fais de recommencer: rien ne me réussit.
Je t'assure que ce n'est pas par folie que je veux mourir: j'ai toute ma
raison. Mes parents (que Dieu leur pardonne!) sont encore revenus. Si tu
savais ce qu'on veut faire de moi! C'est trop dégoûtant d'être un jouet
de misère et de se voir tirailler ainsi. Quand nous nous sommes aimés
autrefois, si nous avions eu plus d'économie, cela aurait mieux été. Mais
tu voulais aller au spectacle et nous amuser. Nous avons passé de bonnes
soirées à la Chaumière.
Adieu, mon cher, pour la dernière fois, adieu. Si je me portais mieux, je
serais rentrée au théâtre; mais je n'ai plus que le souffle. Ne te fais
jamais reproche de ma mort; je sens bien que, si tu avais pu, rien de tout
cela ne serait arrivé; je le sentais, moi, et je n'osais pas le dire; j'ai
vu tout se préparer, mais je ne voulais pas te tourmenter.
C'est par une triste nuit que je t'écris, plus triste, sois-en sûr, que
celle où tu es venu sonner et où tu m'as trouvée sortie. Je ne t'avais
jamais cru jaloux; quand j'ai su que tu étais en colère, cela m'a fait
peine et plaisir. Pourquoi ne m'as-tu pas attendue d'autorité? Tu aurais
vu la mine que j'avais en rentrant de ma bonne fortune; mais c'est égal,
tu m'aimais plus que tu ne le disais.
Je voudrais finir, et je ne peux pas. Je m'attache à ce papier comme à un
reste de vie; je serre mes lignes; je voudrais rassembler tout ce que j'ai
de force et te l'envoyer. Non, tu n'as pas connu mon cœur. Tu m'as aimée
parce que tu es bon; c'était par pitié que tu venais, et aussi un peu pour
ton plaisir. Si j'avais été riche, tu ne m'aurais pas quittée: voilà ce
que je me dis; c'est la seule chose qui me donne du courage. Adieu.
Puisse mon père ne pas se repentir du mal dont il a été cause! Maintenant,
je le sens, que ne donnerais-je pas pour savoir quelque chose, pour avoir
un gagne-pain dans les mains! Il est trop tard. Si, quand on est enfant,
on pouvait voir sa vie dans un miroir, je ne finirais pas ainsi; tu
m'aimerais encore; mais peut-être que non, puisque tu vas te marier.
Comment as-tu pu m'écrire une lettre aussi dure? Puisque ton père
l'exigeait et puisque tu allais partir, je ne croyais pas mal faire en
essayant de prendre un autre amant. Jamais je n'ai rien éprouvé de pareil
et jamais je n'ai rien vu de si drôle que sa figure quand je lui ai
déclaré que je retournais chez moi.
Ta lettre m'a désolée; je suis restée au coin de mon feu pendant deux
jours, sans pouvoir dire un mot ni bouger. Je suis née bien malheureuse,
mon ami. Tu ne saurais croire comme le bon Dieu m'a traitée depuis une
pauvre vingtaine d'années que j'existe: c'est comme une gageure. Enfant,
on me battait, et quand je pleurais, on m'envoyait dehors.--Va voir s'il
pleut, disait mon père. Quand j'avais douze ans, on me faisait raboter
des planches; et quand je suis devenue femme, m'a-t-on assez persécutée!
Ma vie s'est passée à tâcher de vivre, et finalement à voir qu'il faut
mourir.
Que Dieu te bénisse, toi qui m'as donné mes seuls, seuls jours heureux!
J'ai respiré là une bonne bouffée d'air; que Dieu te la rende! Puisses-tu
être heureux, libre, ô ami! Puisses-tu être aimé comme t'aime ta mourante,
ta pauvre Bernerette!
Ne t'afflige pas; tout va être fini. Te souviens-tu d'une tragédie
allemande que tu me lisais un soir chez nous? Le héros de la pièce
demande: «Qu'est-ce que nous crierons en mourant?--_Liberté_!» répond le
petit Georges. Tu as pleuré en lisant ce mot-là. Pleure donc! c'est le
dernier cri de ton amie.
Les pauvres meurent sans testament; je t'envoie pourtant une boucle de mes
cheveux. Un jour que le coiffeur me les avait brûlés avec son fer, je me
rappelle que tu voulais le battre. Puisque tu ne voulais pas qu'on me
brûlât mes cheveux, tu ne jetteras pas au feu cette boucle.
Adieu, adieu encore; pour jamais.
Ta fidèle amie,