Cependant Frédéric n'avait ni l'intention ni la possibilité de partir.
D'une part les obligations qu'il avait contractées, d'une autre son stage,
le retenaient à Paris. Il travailla avec ardeur pour chasser l'ennui qui
le saisissait; il cessa d'aller chez Gérard, s'enferma pendant un mois, et
ne sortit plus que pour se rendre au Palais. Mais la solitude où il se
trouvait tout à coup, après tant de dissipation, le plongea dans une
mélancolie profonde. Il passait quelquefois des journées entières dans sa
chambre à se promener de long en large, sans ouvrir un livre et ne sachant
que faire. Le carnaval venait de finir; aux neiges de février succédaient
les pluies glaciales de mars. N'étant distrait ni par le plaisir ni par la
société de ses amis, Frédéric se livra avec amertume à l'influence de ce
triste moment de l'année qu'on nomme avec raison une _saison morte_.
Gérard vint le voir et lui demanda le motif d'une réclusion si subite. Il
n'en fit point mystère; mais il refusa les offres de service de son ami.
--Il est temps, lui dit-il, de rompre avec des habitudes qui ne peuvent
que me conduire à ma perte. Il vaut mieux supporter quelque ennui que de
s'exposer à des malheurs réels.
Il ne dissimula point le chagrin qu'il ressentait d'être séparé de
Bernerette, et Gérard ne put que le plaindre et le féliciter en même
temps de la détermination qu'il avait prise.
A la mi-carême, il alla au bal de l'Opéra. Il y trouva peu de monde. Ce
dernier adieu aux plaisirs n'avait pas même la douceur d'un souvenir.
L'orchestre, plus nombreux que le public, jouait dans le désert les
contredanses de l'hiver. Quelques masques erraient dans le foyer; à leur
tournure et à leur langage, on s'apercevait que les femmes de bonne
compagnie ne viennent plus à ces fêtes oubliées. Frédéric allait se
retirer, lorsqu'un domino s'assit près de lui. Il reconnut Bernerette,
et elle lui dit qu'elle n'était venue que dans l'espoir de le rencontrer.
Il lui demanda ce qu'elle avait fait depuis qu'il ne l'avait vue; elle lui
répondit qu'elle avait l'espoir de rentrer au théâtre; elle apprenait un
rôle pour débuter. Frédéric fut tenté de l'emmener souper; mais il pensa
à la facilité avec laquelle il s'était laissé entraîner, à son retour de
Besançon, par une occasion pareille; il lui serra la main et sortit seul
de la salle.
On a dit que le chagrin vaut mieux que l'ennui; c'est un triste mot
malheureusement vrai. Une âme bien née trouve contre le chagrin, quel
qu'il soit, de l'énergie et du courage; une grande douleur est souvent
un grand bien. L'ennui, au contraire, ronge et détruit l'homme; l'esprit
s'engourdit, le corps reste immobile, et la pensée flotte au hasard.
N'avoir plus de raison de vivre est un état pire que la mort. Quand la
prudence, l'intérêt et la raison s'opposent à une passion, il est facile
au premier venu de blâmer justement celui que cette passion entraîne. Les
arguments abondent sur ces sortes de sujets, et, bon gré, mal gré, il faut
qu'on s'y rende. Mais quand le sacrifice est fait, quand la raison et la
prudence sont satisfaites, quel philosophe ou quel sophiste n'est au bout
de ses arguments? et que répondre à l'homme qui vous dit:--J'ai suivi vos
conseil, mais j'ai tout perdu: j'ai agi sagement, mais je souffre?
Telle était la situation de Frédéric. Bernerette lui écrivit deux fois.
Dans sa première lettre, elle disait que la vie lui était devenue
insupportable, elle le suppliait de venir la voir de temps en temps, et de
ne pas l'abandonner entièrement. Il se défiait trop de lui-même pour se
rendre à cette demande. La seconde lettre vint quelque temps après. «J'ai
revu mes parents, disait Bernerette, et ils commencent à me traiter plus
doucement. Un de mes oncles est mort, et nous a laissé quelque argent. Je
me fais faire pour mon début des costumes qui vous plairont, et que je
voudrais vous montrer. Entrez donc un instant chez moi, si vous passez
devant ma porte.» Frédéric, cette fois, se laissa persuader. Il fit une
visite à son amie; mais rien de ce qu'elle lui avait annoncé n'était vrai.
Elle n'avait voulu que le revoir. Il fut touché de cette persévérance;
mais il n'en sentit que plus tristement la nécessité d'y résister. Aux
premières paroles qu'il prononça pour revenir sur ce sujet, Bernerette lui
ferma la bouche.
--Je le sais, dit-elle, embrasse-moi, et va-t'en.
Gérard partait pour la campagne; il y emmena Frédéric. Les premiers beaux
jours, l'exercice du cheval, rendirent à celui-ci un peu de gaieté; Gérard
en avait fait autant que lui; il avait, disait-il, renvoyé sa maîtresse:
il voulait vivre en liberté. Les deux jeunes gens couraient les bois
ensemble, et faisaient la cour à une jolie fermière d'un bourg voisin.
Mais bientôt arrivèrent des invités de Paris; la promenade fut quittée
pour le jeu; les dîners devinrent longs et bruyants; Frédéric ne put
supporter cette vie qui l'avait ébloui naguère, et il revint à sa
solitude.
Il reçut une lettre de Besançon. Son père lui annonçait que mademoiselle
Darcy venait à Paris avec sa famille. Elle arriva en effet dans le courant
de la semaine; Frédéric, bien qu'à contre-cœur, se présenta chez elle. Il
la trouva telle qu'il l'avait laissée, fidèle à son amour secret, et prête
à se servir de cette fidélité comme d'un moyen de coquetterie. Elle avoua
toutefois qu'elle avait regretté quelques paroles un peu trop dures
prononcées durant le dernier entretien à Besançon. Elle pria Frédéric de
lui pardonner si elle avait paru douter de sa discrétion, et elle ajouta
que, ne voulant pas se marier, elle lui offrait de nouveau son amitié,
mais à tout jamais cette fois. Quand on n'est ni gai ni heureux, de telles
offres sont toujours bienvenues; le jeune homme la remercia donc et trouva
quelque charme à passer de temps en temps ses soirées auprès d'elle.
Un certain besoin d'émotion pousse quelquefois les gens blasés à la
recherche de l'extraordinaire. Il peut sembler surprenant qu'une femme
aussi jeune que l'était mademoiselle Darcy eût ce bizarre et dangereux
caractère; il est cependant vrai qu'elle était ainsi. Il ne lui fut pas
difficile d'obtenir la confiance de Frédéric et de lui faire raconter ses
amours. Elle aurait peut-être pu le consoler, en se montrant seulement
coquette auprès de lui, elle l'eût du moins distrait de ses peines; mais
il lui plut de faire le contraire. Au lieu de le blâmer de ses désordres,
elle lui dit que l'amour excusait tout et que ses folies lui faisaient
honneur; au lieu de le confirmer dans sa résolution, elle lui répéta
qu'elle ne concevait pas qu'il l'eût prise: Si j'étais homme, disait-elle,
et si j'avais autant de liberté que vous, rien au monde ne pourrait me
séparer de la femme que j'aimerais; je m'exposerais de bon gré à tous
les malheurs, à la misère, s'il le fallait, plutôt que de renoncer à ma
maîtresse.
Un pareil langage était bien étrange dans la bouche d'une jeune personne
qui ne connaissait de ce monde que l'intérieur de sa famille. Mais, par
cette raison même, ce langage était plus frappant. Mademoiselle Darcy
avait deux motifs pour jouer ce rôle, qui d'ailleurs lui plaisait.
D'une part, elle voulait faire preuve d'un grand cœur et se donner pour
romanesque; d'un autre côté, elle témoignait par là que, loin de trouver
mauvais que Frédéric l'eût oubliée, elle approuvait sa passion. Le pauvre
garçon, pour la seconde fois, fut la dupe de ce manège féminin, et se
laissa persuader par un enfant de dix-sept ans.--Vous avez raison, lui
répondait-il; après tout, la vie est si courte, et le bonheur est si rare
ici-bas, qu'on est bien insensé de réfléchir et de s'attirer des chagrins
volontaires, lorsqu'il y en a tant d'inévitables. Mademoiselle Darcy
changeait alors de thème.--Votre Bernerette vous aime-t-elle?
demandait-elle d'un air de mépris. Ne me disiez-vous pas que c'est une
grisette? et quel compte peut-on faire de ces sortes de femmes?
Serait-elle digne de quelques sacrifices? en sentirait-elle le prix?
--Je n'en sais rien, répliquait Frédéric, et je n'ai pas moi-même grand
amour pour elle, ajoutait-il d'un ton léger; je n'ai jamais songé, auprès
d'elle, qu'à passer le temps agréablement. Je m'ennuie maintenant, voilà
tout le mal.--Fi donc! s'écriait mademoiselle Darcy; qu'est-ce que c'est
qu'une passion pareille!
Lancée sur ce sujet, la jeune personne s'exaltait; elle en parlait comme
s'il se fût agi d'elle-même, et son active imagination y trouvait de quoi
s'exercer.--Est-ce donc aimer, disait-elle, que de chercher à passer le
temps? Si vous n'aimiez pas cette femme, qu'alliez-vous faire chez elle?
Si vous l'aimiez, pourquoi l'abandonnez-vous? Elle souffre, elle pleure
peut-être; comment de misérables calculs d'argent peuvent-ils trouver
place dans un noble cœur? Êtes-vous donc aussi froid, aussi esclave
de vos intérêts que mes parents l'ont été naguère, lorsqu'ils ont fait
le malheur de ma vie? Est-ce là le rôle d'un jeune homme, et n'en
devriez-vous pas rougir? Mais non, vous ne savez pas vous-même si vous
souffrez, ni ce que vous regrettez; la première venue vous consolerait;
votre esprit n'est que désœuvré. Ah! ce n'est pas ainsi qu'on aime!
Je vous ai prédit, à Besançon, que vous sauriez un jour ce que c'est
que l'amour, mais si vous n'avez pas plus de courage, je vous prédis
aujourd'hui que vous ne le saurez jamais.
Frédéric revenait chez lui un soir, après un entretien de ce genre.
Surpris par la pluie, il entra dans un café où il but un verre de punch.
Lorsqu'un long ennui nous a serré le cœur, il suffit d'une légère
excitation pour le faire battre, et il semble alors qu'il y ait en nous un
vase trop plein qui déborde. Quand Frédéric sortit du café, il doubla le
pas. Deux mois de solitude et de privations lui pesaient; il éprouvait un
besoin invincible de secouer le joug de sa raison et de respirer plus
à l'aise. Il prit, sans réflexion, le chemin de la maison de Bernerette;
la pluie avait cessé; il regarda, à la clarté de la lune, les fenêtres de
son amie, la porte, la rue, qui lui étaient si familières. Il posa en
tremblant sa main sur la sonnette, et, comme jadis, il se demanda s'il
allait trouver dans la chambrette le feu couvert de cendres et le souper
prêt. Au moment de sonner, il hésita.
--Mais quel mal y aurait-il, se dit-il à lui-même, quand je passerais là
une heure, et quand je demanderais à Bernerette un souvenir de l'ancien
amour? Quel danger puis-je courir? Ne serons-nous pas libres tous deux
demain? Puisque la nécessité nous sépare, pourquoi craindrais-je de la
revoir un instant?
Il était minuit; il sonna doucement, et la porte s'ouvrit. Comme il
montait l'escalier, la portière l'appela, et lui dit qu'il n'y avait
personne. C'était la première fois qu'il lui arrivait de ne pas trouver
Bernerette chez elle. Il pensa qu'elle était allée au spectacle et
répondit qu'il attendrait, mais la portière s'y opposa. Après avoir
hésité longtemps, elle lui avoua enfin que Bernerette était sortie de
bonne heure, et qu'elle ne devait rentrer que le lendemain.