Il ne se logea point, cette fois, dans le quartier Latin; il avait affaire
au Palais de Justice, et il prit une chambre près du quai aux Fleurs. A
peine arrivé, il reçut la visite de son ami Gérard. Celui-ci, pendant
l'absence de Frédéric, avait fait un héritage considérable. La mort
d'un vieil oncle l'avait rendu riche; il avait un appartement dans la
Chaussée-d'Antin, un cabriolet et des chevaux; il entretenait en outre une
jolie maîtresse; il voyait beaucoup de jeunes gens; on jouait chez lui
toute la journée et quelquefois toute la nuit. Il courait les bals, les
spectacles, les promenades; en un mot, de modeste étudiant il était devenu
un jeune homme à la mode.
Sans abandonner ses études, Frédéric fut entraîné dans le tourbillon qui
environnait son ami. Il y apprit bientôt à mépriser ses anciens plaisirs
de la Chaumière. Ce n'est pas là qu'irait se montrer ce qu'on appelle la
jeunesse dorée. C'est souvent en moins bonne compagnie, mais peu importe;
il suffit de l'usage, et il est plus noble de se divertir chez Musard avec
la canaille qu'au boulevard Neuf avec d'honnêtes gens. Gérard n'était
pas d'une partie qu'il ne voulût y emmener Frédéric. Celui-ci résistait
le plus possible, et finissait par se laisser conduire. Il fit donc
connaissance avec un monde qui lui était inconnu; il vit de près des
actrices, des danseuses, et l'approche de ces divinités est d'un effet
immense sur un provincial; il se lia avec des joueurs, des étourdis, des
gens qui parlaient en souriant de deux cents louis qu'ils avaient perdus
la veille; il lui arriva de passer la nuit avec eux, et il les vit, le
jour venu, après douze heures employées à boire et à remuer des cartes, se
demander, en faisant leur toilette, quels seraient les plaisirs de la
journée. Il fut invité à des soupers où chacun avait à ses côtés une femme
à soi appartenant, à laquelle on ne disait mot, et qu'on emmenait en
sortant comme on prend sa canne et son chapeau. Bref, il assista à tous
les travers, à tous les plaisirs de cette vie légère, insouciante, à
l'abri de la tristesse, que mènent seuls quelques élus qui ne semblent
appartenir que par la jouissance au reste de la race humaine.
Il commença par s'en trouver bien, en ce qu'il y perdit toute humeur
chagrine et tout souvenir importun. Et, en effet, il n'y a pas moyen, dans
une sphère pareille, d'être seulement préoccupé; il faut se divertir ou
s'en aller. Mais Frédéric se fit tort en même temps, en ce qu'il perdit la
réflexion et ses habitudes d'ordre, la suprême sauvegarde. Il n'avait pas
de quoi jouer longtemps, et il joua; son malheur voulut qu'il commençât
par gagner, et sur son gain il eut de quoi perdre. Il était habillé par
un vieux tailleur de Besançon, qui, depuis nombre d'années, servait sa
famille; il lui écrivit qu'il ne voulait plus de ses habits, et il prit
un tailleur à la mode. Il n'eut bientôt plus le temps d'aller au Palais:
comment l'aurait-il eu avec des jeunes gens qui, dans leur désœuvrement
affairé, n'ont pas le loisir de lire un journal. Il faisait donc son stage
sur le boulevard; il dînait au café, allait au bois, avait de beaux habits
et de l'or dans ses poches; il ne lui manquait qu'un cheval et une
maîtresse pour être un _dandy_ accompli.
Ce n'est pas peu dire, il est vrai; au temps passé, un homme n'était
homme, et ne vivait réellement, qu'à la condition de posséder trois
choses, un cheval, une femme et une épée. Notre siècle prosaïque et
pusillanime a d'abord, de ces trois amis, retranché le plus noble, le plus
sûr, le plus inséparable de l'homme de cœur. Personne n'a plus l'épée au
côté; mais, hélas! peu de gens ont un cheval, et il y en a qui se vantent
de vivre sans maîtresse.
Un jour que Frédéric avait des dettes urgentes à payer, il s'était vu
forcé de faire quelques démarches auprès de ses compagnons de plaisir,
qui n'avaient pu l'obliger. Il obtint enfin, sur son billet, trois mille
francs d'un banquier qui connaissait son père. Lorsqu'il eut cette somme
dans sa poche, se sentant joyeux et tranquille après beaucoup d'agitation,
il fit un tour de boulevard avant de rentrer chez lui. Comme il passait
au coin de la rue de la Paix pour s'en revenir dans les Tuileries, une
femme qui donnait le bras à un jeune homme se mit à rire en le voyant:
c'était Bernerette. Il s'arrêta et la suivit des yeux; de son côté, elle
tourna plusieurs fois la tête; il changea de route sans trop savoir
pourquoi et s'en fut au Café de Paris.
Il s'y était promené une heure, et il montait pour aller dîner, quand
Bernerette passa de nouveau. Elle était seule; il l'aborda et lui demanda
si elle voulait venir dîner avec lui. Elle accepta et prit son bras, mais
elle le pria de la mener chez un traiteur moins en évidence.
--Allons au cabaret, dit-elle gaiement; je n'aime pas à dîner dans la
rue.
Ils montèrent en fiacre, et, comme autrefois, ils s'étaient donné mille
baisers avant de se demander de leurs nouvelles.
Le tête à tête fut joyeux, et les tristes souvenirs en furent bannis.
Bernerette se plaignit cependant que Frédéric ne fût pas venu la voir;
mais il se contenta de lui répondre qu'elle devait bien savoir pourquoi.
Elle lut aussitôt dans les yeux de son amant, et comprit qu'il fallait se
taire. Assis près d'un bon feu, comme au premier jour, ils ne songèrent
qu'à jouir en liberté de l'heureuse rencontre qu'ils devaient au hasard.
Le vin de Champagne anima leur gaieté, et avec lui vinrent les tendres
propos qu'inspire cette liqueur de poète, dédaignée par les délicats.
Après dîner, ils allèrent au spectacle. A onze heures, Frédéric demanda
A Bernerette où il fallait la reconduire; elle garda quelque temps le
silence, à demi honteuse et à demi craintive; puis, entourant de ses bras
le cou du jeune homme, elle lui dit timidement à l'oreille:
--Chez toi.
Il témoigna quelque étonnement de la trouver libre.
--Eh! quand je ne le serais pas, répondit-elle, ne crois-tu pas que je
t'aime? Mais je le suis, ajouta-t-elle aussitôt, voyant Frédéric hésiter;
la personne qui m'accompagnait tantôt t'a peut-être donné à penser;
l'as-tu regardée?
--Non, je n'ai regardé que toi.
--C'est un excellent garçon; il est marchand de nouveautés et assez riche;
il veut m'épouser.
--T'épouser, dis-tu! Est-ce sérieux?
--Très sérieux; je ne l'ai pas trompé, il sait l'histoire entière de ma
vie; mais il est amoureux de moi. Il connaît ma mère, et il a fait sa
demande il y a un mois. Ma mère ne voulait rien dire sur mon compte; elle
a pensé me battre quand elle a appris que je lui avais tout déclaré. Il
veut que je tienne son comptoir: ce serait une assez jolie place, car il
gagne par an une quinzaine de mille francs; malheureusement cela ne se
peut pas.
--Pourquoi? Y a-t-il quelque obstacle?
--Je te dirai cela; commençons par aller chez toi.
--Non; parle-moi d'abord franchement.
--C'est que tu vas te moquer de moi. J'ai de l'estime et de l'amitié pour
lui, c'est le meilleur homme de la terre; mais il est trop gros.
--Trop gros? Quelle folie!
--Tu ne l'as pas vu: il est gros et petit, et tu as une si jolie taille!
--Et sa figure, comment est-elle?
--Pas trop mal; il a un mérite, c'est d'avoir l'air bon et de l'être. Je
lui suis plus reconnaissante que je ne puis le dire, et si j'avais voulu,
même sans m'épouser, il m'aurait déjà fait du bien. Pour rien au monde je
ne voudrais le chagriner, et si je pouvais lui rendre un service, je le
ferais de tout mon cœur.
--Épouse-le donc, s'il en est ainsi.
--Il est trop gros; c'est impossible. Allons chez toi, nous causerons.
Frédéric se laissa entraîner, et lorsqu'il s'éveilla le lendemain, il
avait oublié ses ennuis passés et les beaux yeux de mademoiselle Darcy.
V
Bernerette le quitta après déjeuner, et ne voulut pas qu'il la ramenât
chez elle. Il mit de côté l'argent qu'on lui avait prêté, bien résolu à
payer ses dettes; mais il ne se pressa pas de les payer. Quelque temps
après, il fut d'un souper chez Gérard; on ne se sépara qu'au jour. Comme
il sortait, Gérard l'arrêta.
--Que vas-tu faire? lui dit-il; il est trop tard pour dormir; allons
déjeuner à la campagne.
La partie fut arrangée; Gérard envoya réveiller sa maîtresse, et lui fit
dire de se préparer.
--C'est dommage, dit-il à son ami, que tu n'aies pas aussi quelqu'un à
emmener; nous ferions partie carrée, ce serait plus gai.
--Qu'à cela ne tienne, répondit Frédéric, cédant à un mouvement
d'amour-propre; je vais, si tu veux, écrire un petit mot que ton groom
portera ici près; quoiqu'il soit un peu matin, Bernerette viendra, je
n'en doute pas.
--A merveille! Qu'est-ce que c'est que Bernerette? N'est-ce pas ta
grisette d'autrefois?
--Précisément; c'est à son sujet que tu me faisais ta morale.
--Vraiment? dit Gérard en riant; mais j'avais peut être raison,
ajouta-t-il, car tu es d'un caractère constant, et c'est dangereux
avec ces demoiselles.
Comme il parlait, sa maîtresse entra; Bernerette ne se fit pas attendre,
elle arriva parée de son mieux. On envoya chercher une voiture de remise,
et, malgré un temps assez froid, on partit pour Montmorency. Le ciel
était clair, le soleil brillait; les jeunes gens fumaient, les deux dames
chantaient; au bout d'une lieue, elles étaient amies.
On fit une promenade à cheval; lancé au galop dans les bois, Frédéric
Se sentait battre le cœur; jamais il ne s'était trouvé si à l'aise:
Bernerette était près de lui; il voyait avec orgueil l'impression que
produisait sur Gérard le charmant visage de la jeune fille animé par la
course. Après un long détour dans la forêt, ils s'arrêtèrent sur une
petite éminence où se trouvaient une maisonnette et un moulin. La meunière
leur donna une bouteille de vin blanc, et ils s'assirent sur une bruyère.
--Nous aurions bien dû, dit Gérard, apporter quelques gâteaux; la
digestion se fait vite à cheval, et je me sens de l'appétit; nous aurions
fait un petit repas sur l'herbe avant de reprendre le chemin de l'auberge.
Bernerette tira de sa poche une talmouse qu'elle avait prise en passant à
Saint-Denis, et l'offrit de si bonne grâce à Gérard, qu'il lui baisa la
main pour la remercier.
--Faisons mieux, dit-elle; au lieu de retourner au village, dînons ici.
Cette bonne femme a bien un quartier de mouton dans sa maisonnette;
d'ailleurs voilà des poules qu'on nous fera rôtir. Demandons si cela
se peut; pendant que le dîner se préparera, nous ferons un tour dans
le bois. Qu'en pensez-vous? Cela vaudra bien les antiques perdreaux du
_Cheval-Blanc_.
La proposition fut acceptée; la meunière voulait s'excuser, mais, éblouie
par une pièce d'or que Gérard lui donna, elle se mit à l'œuvre aussitôt,
et sacrifia sa basse-cour. Jamais dîner ne fut plus gai. Il se prolongea
plus longtemps que les convives n'y avaient compté. Le soleil disparut
bientôt derrière les belles collines de Saint-Leu; d'épais nuages
couvrirent la vallée, et une pluie battante commença à tomber.
--Qu'allons-nous devenir? dit Gérard. Nous avons près de deux lieues à
faire pour regagner Montmorency, et ce n'est pas là un orage d'été qu'on
n'a qu'à laisser passer; c'est une vraie pluie d'hiver, il y en a pour
toute la nuit.
--Pourquoi cela? dit Bernerette; une pluie d'hiver passe comme une autre.
Faisons une partie de cartes pour nous distraire; quand la lune se lèvera,
nous aurons beau temps.
La meunière, comme on peut penser, n'avait pas de cartes chez elle; par
conséquent, point de partie. Cécile, la maîtresse de Gérard, commençait à
regretter l'auberge, et à trembler pour sa robe neuve. Il fallut mettre
les chevaux à l'abri sous un hangar. Deux grands garçons d'assez mauvaise
mine entrèrent dans la chambre; c'étaient les fils de la meunière; ils
demandèrent à souper, peu satisfaits de trouver des étrangers. Gérard
s'impatientait, Frédéric n'était pas de bonne humeur. Rien n'est plus
triste que des gens qui viennent de rire, lorsqu'un contre-temps imprévu
a détruit leur joie. Bernerette seule conservait la sienne, et ne semblait
se soucier de rien.
--Puisque nous n'avons pas de cartes, dit-elle, je vais vous proposer
un jeu. Quoique nous soyons en novembre, tâchons d'abord de trouver une
mouche.
--Une mouche! dit Gérard; qu'en voulez-vous faire?
--Cherchons toujours, nous verrons après.
Tout examiné, la mouche fut trouvée. La pauvre bête était engourdie par
l'approche de l'hiver. Bernerette s'en saisit délicatement, et la posa au
milieu de la table. Elle fit ensuite asseoir tout le monde.
--Maintenant, dit-elle, prenons chacun un morceau de sucre, et plaçons-le
devant nous, sur cette table. Mettons chacun une pièce de monnaie dans une
assiette; ce sera l'enjeu. Que personne ne parle ni ne bouge. Laissez la
mouche se réveiller; la voilà déjà qui voltige; elle va se poser sur un
des morceaux de sucre, puis le quitter, aller à un autre, revenir, selon
son caprice. Toutes les fois qu'un morceau de sucre l'aura attirée et
fixée, celui à qui appartiendra le morceau prendra une pièce, jusqu'à ce
que l'assiette soit vide, et alors nous recommencerons.
La plaisante idée de Bernerette ramena la gaieté. On suivit ses
instructions; deux ou trois autres mouches arrivèrent. Chacun, dans le
plus religieux silence, les suivait des yeux, tandis qu'elles tournoyaient
en l'air au-dessus de la table. Si l'une d'elles se posait sur le sucre,
c'était un rire général. Une heure s'écoula ainsi, et la pluie avait
cessé.
--Je ne puis souffrir une femme maussade, disait Gérard à son ami pendant
le retour; il faut avouer que la gaieté est un grand bien; c'est peut-être
le premier de tous, puisque avec lui on se passe des autres. Ta grisette
a trouvé moyen de changer en plaisir une heure d'ennui, et cela seul me
donne meilleure opinion d'elle que si elle avait fait un poème épique.
Vos amours dureront-ils longtemps?
--Je ne sais, répondit Frédéric, affectant la même légèreté que son
compagnon; si elle te plaît, tu peux lui faire la cour.
--Tu n'es pas franc, car tu l'aimes et elle t'aime.
--Oui, par caprice, comme autrefois.
--Prends garde à ces caprices-là.
--Suivez-nous donc, messieurs, cria Bernerette, qui galopait en avant avec
Cécile. Elles s'arrêtèrent sur un plateau, et la cavalcade fit une halte.
La lune se levait; elle se dégageait lentement des massifs obscurs, et, à
mesure qu'elle montait, les nuages semblaient fuir devant elle. Au-dessous
du plateau s'étendait une vallée où le vent agitait sourdement une mer de
sombre verdure; le regard n'y distinguait rien, et à six lieues de Paris
on aurait pu se croire devant un ravin de la Forêt-Noire. Tout à coup
l'astre sortit de l'horizon; un immense rayon de lumière glissa sur la
cime des bois et s'empara de l'espace en un instant; les hautes futaies,
les coupes de châtaigniers, les clairières, les routes, les collines se
dessinèrent au loin comme par enchantement. Les promeneurs se regardèrent,
étonnés et joyeux de se voir.
--Allons, Bernerette, s'écria Frédéric, une chanson!
--Triste ou gaie? demanda-t-elle.
--Comme tu voudras. Une chanson de chasse! l'écho y répondra peut-être.
Bernerette rejeta son voile en arrière et entonna le refrain d'une
fanfare; mais elle s'arrêta tout à coup. La brillante étoile de Vénus, qui
scintillait sur la montagne, avait frappé ses yeux; et, comme sous le
charme d'une pensée plus tendre, elle chanta sur un air allemand les vers
suivants, qu'un passage d'Ossian avait inspirés à Frédéric:
Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
De ton palais d'azur, au sein du firmament,
Que regardes-tu dans la plaine?
La tempête s'éloigne et les vents sont calmés.
La forêt qui frémit pleure sur la bruyère.
Le phalène doré, dans sa course légère,
Traverse les prés embaumés.
Que cherches-tu sur la terre endormie?
Mais déjà vers les monts je te vois t'abaisser.
Tu fuis en souriant, mélancolique amie,
Et ton tremblant regard est près de s'effacer;
Étoile qui descends sur la verte colline,
Triste larme d'argent du manteau de la nuit,
Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine,
Tandis que pas à pas son long troupeau le suit;--
Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense?
Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?
Où t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence,
Tomber comme une perle au sein profond des eaux?
Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête
Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
Avant de nous quitter, un seul instant arrête:--
Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux!
Tandis que Bernerette chantait, les rayons de la lune, tombant sur son
visage, lui donnaient une pâleur charmante. Cécile et Gérard lui firent
compliment de la fraîcheur et de la justesse de sa voix, et Frédéric
l'embrassa tendrement.
On rentra à l'auberge et on soupa. Au dessert, Gérard, dont la tête
s'était échauffée grâce à une bouteille de vin de Madère, devint si
empressé et si galant, que Cécile lui chercha querelle; ils se disputèrent
avec assez d'aigreur, et, Cécile ayant quitté la table, Gérard la suivit
de mauvaise humeur. Resté seul avec Bernerette, Frédéric lui demanda si
elle s'était trompée sur la cause de cette dispute.
--Non, répondit-elle; ce n'est pas de la poésie que ces choses-là, et
tout le monde les comprend.
--Eh bien! qu'en penses-tu? Ce jeune homme a du goût pour toi; sa
maîtresse l'ennuie, et pour la lui faire quitter tu n'aurais, je crois,
qu'à dire un mot.
--Que nous importe! Es-tu jaloux?
--Tout au contraire; et tu sais bien que je n'ai pas le droit de l'être.
--Explique-toi; que veux-tu dire?
--Ma chère enfant, je veux dire que ni ma fortune ni mes occupations ne me
permettent d'être ton amant. Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu le sais, et
je ne t'ai jamais trompée là-dessus. Si je voulais faire le grand seigneur
avec toi, je me ruinerais sans te rendre heureuse; ma pension me suffit
à peine; il faudra d'ailleurs, d'ici à peu de temps, que je retourne à
Besançon. Sur ce sujet, tu le vois, je m'explique clairement, quoique ce
soit bien à contre-cœur; mais il y a de certaines choses sur lesquelles
je ne puis m'expliquer ainsi: c'est à toi de réfléchir et de penser à
l'avenir.
--C'est-à-dire que tu me conseilles de faire ma cour à ton ami.
--Non; c'est lui qui te fait la sienne. Gérard est riche, et je ne le suis
pas; il vit à Paris, au centre de tous les plaisirs, et je ne suis destiné
qu'à faire un avocat de province. Tu lui plais beaucoup, et c'est
peut-être un bonheur pour toi.
Malgré sa tranquillité apparente, Frédéric était ému en parlant ainsi.
Bernerette garda le silence et alla s'appuyer contre la croisée; elle
pleurait et s'efforçait de cacher ses larmes; Frédéric s'en aperçut et
s'approcha d'elle.
--Laissez-moi, lui dit-elle. Vous ne daigneriez pas être jaloux de moi
je le conçois, et j'en souffre sans me plaindre; mais vous me parlez trop
durement, mon ami; vous me traitez tout à fait comme une fille, et vous
me désolez sans raison.
Il avait été décidé qu'on passerait la nuit à l'auberge, et qu'on
reviendrait à Paris le lendemain. Bernerette ôta le mouchoir qui entourait
son cou, et, tout en s'essuyant les yeux, elle le noua autour de la tête
de son amant. S'appuyant ensuite sur son épaule, elle l'attira doucement
vers l'alcôve.
--Ah, méchant! lui dit-elle en l'embrassant, il n'y a donc pas moyen que
tu m'aimes?
Frédéric la serra dans ses bras. Il songea à quoi il s'exposait en cédant
à un mouvement d'attendrissement; plus il était tenté de s'y livrer,
plus il se défiait de lui-même. Il était prêt à dire qu'il aimait: cette
dangereuse parole expira sur ses lèvres; mais Bernerette la sentit dans
son cœur, et ils s'endormirent tous deux contents, l'un de ne pas l'avoir
prononcée, et l'autre de l'avoir comprise.