III. FRÉDÉRIC ET BERNERETTE

1838

[Illustration: Dessin de Bida Gravé par Ch. Colin]

I

Vers les dernières années de la Restauration, un jeune homme de Besançon,

nommé Frédéric Hombert, vint à Paris pour faire son droit. Sa famille

n'était pas riche et ne lui donnait qu'une modique pension; mais, comme il

avait beaucoup d'ordre, peu de chose lui suffisait. Il se logea dans le

quartier Latin, afin d'être à portée de suivre les cours; ses goûts et son

humeur étaient si sédentaires, qu'il visita à peine les promenades, les

places et les monuments qui sont à Paris l'objet de la curiosité des

étrangers. La société de quelques jeunes gens avec lesquels il eut bientôt

occasion de se lier à l'École de droit, quelques maisons que des lettres

de recommandation lui avaient ouvertes, telles étaient ses seules

distractions. Il entretenait une correspondance réglée avec ses parents,

et leur annonçait le succès de ses examens au fur et à mesure qu'il les

subissait. Après avoir travaillé assidûment pendant trois ans, il vit

enfin arriver le moment où il allait être reçu avocat; il ne lui restait

plus qu'à soutenir sa thèse, et il avait déjà fixé l'époque de son retour

à Besançon, lorsqu'une circonstance imprévue vint pour quelque temps

troubler son repos.

Il demeurait rue de la Harpe, au troisième étage, et il avait sur sa

croisée des fleurs dont il prenait soin. En les arrosant, un matin, il

aperçut, à une fenêtre en face de lui, une jeune fille qui se mit à rire.

Elle le regardait d'un air si gai et si ouvert, qu'il ne put s'empêcher

de lui faire un signe de tête. Elle lui rendit son salut de bonne grâce,

et, à compter de ce moment, ils prirent l'habitude de se souhaiter ainsi

le bonjour tous les matins, d'un côté de la rue à l'autre. Un jour que

Frédéric s'était levé de meilleure heure que de coutume, après avoir salué

sa voisine, il prit une feuille de papier qu'il plia en forme de lettre,

et qu'il montra de loin à la jeune fille, comme pour lui demander s'il

pouvait lui écrire; mais elle secoua la tête en signe de refus, et se

retira d'un air fâché.

Le lendemain, le hasard fit qu'ils se rencontrèrent dans la rue. La

demoiselle rentrait chez elle, accompagnée d'un jeune homme que Frédéric

ne connaissait pas, et qu'il ne se rappela point avoir jamais vu parmi

les étudiants. A la tournure et à la toilette de sa voisine, quoiqu'elle

portât un chapeau, il jugea qu'elle devait être ce qu'on appelle à Paris

une grisette. Le cavalier, d'après son âge, n'était sans doute qu'un

frère ou un amant, et semblait plutôt un amant qu'un frère. Quoi qu'il en

fût, Frédéric résolut de ne plus songer à cette aventure. Les premiers

froids étant venus, il ôta ses fleurs de la place qu'elles occupaient sur

sa croisée; mais, malgré lui, il regardait toujours dehors de temps en

temps; il rapprocha de la fenêtre le bureau où il travaillait, et arrangea

son rideau de façon à pouvoir guetter sans être aperçu.

La voisine, de son côté, ne se montra plus le matin. Elle paraissait

quelquefois à cinq heures du soir pour fermer ses persiennes, après avoir

allumé sa lampe. Frédéric se hasarda un jour à lui envoyer un baiser. Il

fut surpris de voir qu'elle le lui rendit aussi gaiement qu'autrefois son

premier salut. Il prit de nouveau son morceau de papier, qui était resté

plié sur sa table, et, s'expliquant par signes du mieux qu'il put, il

demanda qu'on lui écrivît ou qu'on reçût son billet. Mais la réponse ne

fut pas plus favorable que la première fois; la grisette secoua encore

la tête, et il en fut de même pendant huit jours. Les baisers étaient

bienvenus, mais, quant aux lettres, il fallait y renoncer.

Au bout d'une semaine, Frédéric, dépité d'essuyer sans cesse le même

refus, déchira son papier devant sa voisine. Elle en rit d'abord, resta

quelque temps indécise, puis tira de la poche de son tablier un billet

qu'elle montra à son tour à l'étudiant. Vous jugez bien qu'il ne secoua

pas la tête. Ne pouvant parler, il écrivit en grosses lettres, sur une

grande feuille de papier à dessin, ces trois mots: «Je vous adore!» Puis

il posa la feuille sur une chaise et plaça une bougie allumée de chaque

côté. La belle grisette, armée d'une lorgnette, put lire ainsi la première

déclaration de son amant. Elle y répondit par un sourire, et fit signe à

Frédéric de descendre pour venir chercher le billet qu'elle lui avait

montré.

Le temps était obscur, et il faisait un épais brouillard. Le jeune homme

descendit lestement, traversa la rue et entra dans la maison de sa

voisine; la porte était ouverte, et la demoiselle était au bas de

l'escalier. Frédéric, l'entourant de ses bras, fut plus prompt à

l'embrasser qu'à lui parler. Elle s'enfuit toute tremblante.

--Que m'avez-vous écrit? demanda-t-il; quand et comment puis-je vous

revoir?

Elle, s'arrêta, revint sur ses pas, et, glissant son billet dans la main

de Frédéric:

--Tenez, lui dit-elle, et ne découchez plus.

Il était arrivé en effet à l'étudiant, depuis peu, de passer, malgré sa

sagesse, la nuit hors du logis, et la grisette l'avait remarqué.

Quand deux amoureux sont d'accord, les obstacles sont bien peu de chose.

Le billet remis à Frédéric annonçait les plus grandes précautions à

prendre, parlait de dangers menaçants, et demandait où il fallait aller

pour se voir. Ce ne pouvait être, disait-on, dans l'appartement du jeune

homme. Il fallut donc chercher une chambrette aux alentours. Le quartier

Latin n'en manque pas. Le premier rendez-vous était fixé, lorsque Frédéric

reçut la lettre suivante:

«Vous dites que vous m'adorez, et vous ne me dites pas si vous me trouvez

jolie. Vous m'avez mal vue, et, pour pouvoir m'aimer, il faut que vous me

voyiez mieux. Je vais sortir avec ma bonne; sortez de votre côté, et venez

à ma rencontre dans la rue. Vous m'aborderez comme une connaissance, vous

me direz quelques mots, et regardez-moi bien pendant ce temps-là. Si vous

ne me trouvez pas jolie, vous me le direz et je ne m'en fâcherai pas.

C'est tout simple, et d'ailleurs je ne suis pas méchante.

Mille baisers.

BERNERETTE.»

Frédéric obéit aux ordres de sa maîtresse, et je n'ai que faire de

dire que l'épreuve ne fut pas douteuse. Cependant Bernerette, par un

raffinement de coquetterie, au lieu de se munir de tous ses atours pour

cette rencontre, se présenta en négligé, les cheveux relevés sous son

chapeau. L'étudiant lui fit un respectueux salut, lui répéta qu'il la

trouvait plus belle que jamais, puis rentra chez lui, ravi de sa nouvelle

conquête; mais elle lui sembla bien plus belle encore le lendemain,

lorsqu'elle vint au rendez-vous, et il vit là qu'elle pouvait se passer

non seulement d'atours, mais encore de toute espèce de toilette, même la

plus négligée.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6. · 第 30 / 63 题