Par une de ces belles matinées d'automne où le soleil brille de tout son
éclat et semble dire adieu à la verdure mourante, Gilbert était accoudé à
une petite fenêtre au second étage, dans une rue écartée derrière les
Champs-Elysées. Tout en fredonnant un air de _la Norma_, il regardait
attentivement chaque voiture qui passait sur la chaussée. Quand la
voiture arrivait au coin de la rue, la chanson s'arrêtait; mais la
voiture continuait sa route, et il fallait en attendre une autre. Il en
passa beaucoup ce jour-là, mais le jeune homme inquiet ne vit dans
aucune un petit chapeau de paille d'Italie et une mantille noire. Une
heure sonna, puis deux; il était trop tard; après avoir regardé vingt
fois à sa montre, avoir fait autant de tours de chambre, et s'être désolé
et rassuré plus souvent encore alternativement, Gilbert descendit enfin,
et erra quelque temps dans les allées. En rentrant chez lui, il demanda à
son portier s'il n'y avait point de lettres, et la réponse fut négative.
Un pressentiment de sinistre augure l'agita toute la journée. Vers dix
heures du soir il montait, non sans crainte, le grand escalier de l'hôtel
de Marsan; la lampe n'était pas allumée, cela le surprit et l'inquiéta;
il sonna, personne ne venait; il toucha la porte, qui s'ouvrit, et
s'arrêta dans la salle à manger; une femme de chambre vint à sa
rencontre, il lui demanda s'il pouvait entrer.--Je vais le demander,
répondit-elle. Comme elle entrait dans le salon, Gilbert entendit entre
les deux portes une voix tremblante qu'il reconnut et qui disait tout
bas: Dites que je n'y suis pas.
Il m'a dit lui-même que ce peu de mots prononcés dans les ténèbres, au
moment où il s'y attendait le moins, lui avaient fait plus de mal qu'un
coup d'épée. Il sortit dans un étonnement inexprimable.--Elle était là,
se dit-il, elle m'a vu sans doute. Qu'arrive-t-il? ne pouvait-elle me
dire un mot, ou du moins m'écrire? Huit jours se passèrent sans lettres,
et sans qu'il put voir la comtesse. Enfin, il reçut la lettre suivante:
«Adieu! il faut que vous vous souveniez de votre projet de voyage et que
vous me teniez parole. Ah! Je fais un grand sacrifice en ce moment.
Quelques mots profondément sentis et que vous m'avez dits au sujet
d'un parti funeste que je voulais prendre, m'arrêtent seuls. Je vivrai.
Mais il ne faut pas entièrement arracher une pensée qui seule peut me
donner une apparence de tranquillité. Permettez, mon ami, que je la
place seulement à distance, avec des conditions; si, par exemple, une
entière indifférence pour moi prenait place dans votre cœur;--si, une
fois de retour, et le cœur raffermi, vous ne me veniez plus voir;--si
jamais mon image, mon amour ne venait plus;... il est impossible de
continuer l'affreuse vie que je mène. Le plus malheureux est celui qui
reste; il faut donc que ce soit vous qui partiez. Vos affaires vous le
permettent-elles? Ou voulez-vous que j'aille je ne sais où? Répondez-moi,
ce sera vous qui aurez de la force; je n'en ai pas du tout; ayez pitié de
moi. Dites, que sais-je? que vous guérirez; mais ce n'est pas vrai!
N'importe, dites toujours. Évitez de me voir avant le voyage; il faut de
la force, et je ne sais où en prendre. Je n'ai cessé de pleurer et de
vous écrire depuis huit jours. Je jette tout au feu. Vous trouverez cette
lettre-ci encore bien incohérente. M. de Marsan sait tout: mentir m'a été
impossible; d'ailleurs il le savait. Cependant cette lettre est loin
d'exprimer ce qu'il y a de contradictoire entre mon cœur et ma raison.
Allez dans le monde ces jours-ci, que votre départ n'ait point l'air d'un
coup de tête. De sitôt je ne pourrai sortir ni recevoir. La voix me
manque à tous moments. Vous m'écrirez, n'est-ce pas? il est impossible
que vous partiez sans m'écrire quelques lignes. Voyager!... C'est vous
qui allez voyager!»
Le malheur de Gilbert lui parut un rêve; il pensait à aller chez M. de
Marsan et à lui chercher querelle. Il tomba à terre au milieu de sa
chambre, et versa les larmes les plus amères. Enfin il résolut de voir la
comtesse à tout prix, et d'avoir l'explication de cet événement, qui lui
était annoncé d'une manière si peu intelligible. Il courut à l'hôtel de
Marsan, et, sans parler à aucun domestique, il pénétra jusqu'au salon.
Là, il s'arrêta à la pensée de compromettre celle qu'il aimait et de la
perdre peut-être par sa faute. Entendant quelqu'un approcher, il se jeta
derrière un rideau: c'était le comte qui entrait. Demeuré seul, Gilbert
avança, et, entr'ouvrant la porte d'un cabinet vitré, il vit Emmeline
couchée et son mari près d'elle. Au pied du lit était un linge couvert de
sang, et le médecin s'essuyait les mains. Ce spectacle lui fit horreur;
il frémit de l'idée d'ajouter, par son imprudence, aux maux de sa
maîtresse, et, marchant sur la pointe du pied, il sortit de l'hôtel sans
être remarqué.
Il sut bientôt que la comtesse avait été en danger de mort; une nouvelle
lettre lui apprit en détail ce qui s'était passé. «Renoncer à nous voir,
disait Emmeline, est impossible, il n'y faut pas songer; et cette idée
qui vous désole ne me cause aucune peine, car je ne puis l'admettre un
instant. Mais nous séparer pour six mois, pour un an, voilà ce qui me
fait sangloter et me déchire l'âme, car c'est là tout ce qui est
possible.» Elle ajoutait que, si, avant son départ, il éprouvait un désir
trop vif de la revoir encore une fois, elle y consentirait. Il refusa
cette entrevue; il avait besoin de toute sa force; et, bien que convaincu
de la nécessité de s'éloigner, il ne pouvait prendre aucun parti. Vivre
sans Emmeline lui semblait un mot vide de sens, et, pour ainsi dire, un
mensonge. Il se jura cependant d'obéir à tout prix, et de sacrifier son
existence, s'il le fallait, au repos de madame de Marsan. Il mit ses
affaires en ordre, dit adieu à ses amis, annonça à tout le monde qu'il
allait en Italie. Puis, quand tout fut prêt, et qu'il eut son passeport,
il resta enfermé chez lui, se promettant, chaque soir, de partir le
lendemain, et passant la journée à pleurer.
Emmeline, de son côté, n'était guère plus courageuse, comme vous pouvez
penser. Dès qu'elle put supporter la voiture, elle alla au Moulin de May.
M. de Marsan ne la quittait pas; il eut pour elle, pendant sa maladie,
l'amitié d'un frère et les soins d'une mère. Je n'ai pas besoin de dire
qu'il avait pardonné, et que la vue des souffrances de sa femme l'avait
fait renoncer à ses projets de séparation. Il ne parla plus de Gilbert,
et je ne crois pas que, depuis cette époque, il ait prononcé ce nom
étant seul avec la comtesse. Il apprit le voyage annoncé, et n'en parut
ni joyeux ni triste. On devinait aisément à sa conduite qu'il se
reconnaissait, au fond du cœur, coupable d'avoir négligé sa femme, et
d'avoir si peu fait pour son bonheur. Lorsque, appuyée à son bras,
Emmeline se promenait lentement avec lui dans la longue _allée des
Soupirs_, il paraissait presque aussi triste qu'elle; et Emmeline lui sut
gré de ce qu'il ne tenta jamais de rappeler l'ancien amour, ni de
combattre l'amour nouveau.
Elle brûla les lettres de Gilbert, et, dans ce sacrifice douloureux, ne
respecta qu'une seule ligne écrite de la main de son amant: «_Pour vous,
tout au monde._» En relisant ces mots, elle ne put se résoudre à les
anéantir; c'était l'adieu du pauvre garçon. Elle coupa cette ligne avec
ses ciseaux, et la porta longtemps sur son cœur. «S'il faut jamais
me séparer de ces mots-là, écrivait-elle à Gilbert, je les avalerai.
Maintenant ma vie n'est plus qu'une pincée de cendre, et je ne pourrai
de longtemps regarder ma cheminée sans pleurer.»
Était-elle sincère? demanderez-vous peut-être. Ne fit elle aucune
tentative pour revoir son amant? Ne se repentait-elle pas de son
sacrifice? N'essaya-t-elle jamais de revenir sur sa résolution? Oui,
madame, elle l'essaya; je ne veux la faire ni meilleure ni plus brave
qu'elle ne l'a été. Oui, elle essaya de mentir, de tromper son mari; en
dépit de ses serments, de ses promesses, de ses douleurs et de ses
remords, elle revit Gilbert; et, après avoir passé deux heures avec lui
dans un délire de joie et d'amour, elle sentit, en rentrant chez elle,
qu'elle ne pouvait ni tromper ni mentir; je vous dirai plus, Gilbert le
sentit lui-même, et ne lui demanda pas de revenir.
Cependant il ne partait pas encore, et ne parlait plus de voyage. Au bout
de quelques jours, il voulait déjà se persuader qu'il était plus calme,
et qu'il n'y avait aucun danger à rester. Il tâchait, dans ses lettres,
de faire consentir Emmeline à ce qu'il passât l'hiver à Paris. Elle
hésitait; et, tout en renonçant à l'amour, elle commençait à parler
d'amitié. Ils cherchaient tous deux mille motifs de prolonger leur
souffrance, ou du moins de se voir souffrir. Qu'allait-il arriver? Je ne
sais.