Emmeline avait mis cinq ans à s'apercevoir que son premier choix ne
pouvait la rendre heureuse; elle en avait souffert pendant un an; elle
avait lutté six mois contre une passion naissante, deux mois contre un
amour avoué; elle avait enfin succombé, et son bonheur dura quinze jours.
Quinze jours, c'est bien court, n'est-ce pas? J'ai commencé ce conte sans
y réfléchir, et je vois qu'arrivé au moment dont la pensée m'a fait
prendre la plume, je n'ai rien à en dire, sinon qu'il fut bien court.
Comment tenterai-je de vous le peindre? Vous raconterai-je ce qui est
inexprimable et ce que les plus grands génies de la terre ont laissé
deviner dans leurs ouvrages, faute d'une parole qui pût le rendre?
Certes, vous ne vous y attendez pas, et je ne commettrai pas ce sacrilège.
Ce qui vient du cœur peut s'écrire, mais non ce qui est le cœur
lui-même.
D'ailleurs, en quinze jours, si on est heureux, a-t-on le temps de s'en
apercevoir? Emmeline et Gilbert étaient encore étonnés de leur bonheur;
ils n'osaient y croire, et s'émerveillaient de la vive tendresse dont
leur cœur était plein.--Est-il possible, se demandaient-ils, que nos
regards se soient jamais rencontrés avec indifférence, et que nos mains
se soient touchées froidement?--Quoi! je t'ai regardé, disait Emmeline,
sans que mes yeux se soient voilés de larmes? Je t'ai écouté sans baiser
tes lèvres? Tu m'as parlé comme à tout le monde, et je t'ai répondu sans
te dire que je t'aimais?--Non, répondait Gilbert, ton regard, ta voix, te
trahissaient; grand Dieu! comme ils me pénétraient! C'est moi que la
crainte a arrêté, et qui suis cause que nous nous aimons si tard. Alors
ils se serraient la main, comme pour se dire tacitement: Calmons-nous,
il y a de quoi en mourir.
A peine avaient-ils commencé à s'habituer de se voir en secret, et à
jouir des frayeurs du mystère; à peine Gilbert connaissait-il ce nouveau
visage que prend tout à coup une femme en tombant dans les bras de son
amant; à peine les premiers sourires avaient-ils paru à travers les
larmes d'Emmeline; à peine s'étaient-ils juré de s'aimer toujours;
pauvres enfants! Confiants dans leur sort, ils s'y abandonnaient sans
crainte, et savouraient lentement le plaisir de reconnaître qu'ils
ne s'étaient pas trompés dans leur mutuelle espérance; ils en étaient
encore à se dire: Comme nous allons être heureux! quand leur bonheur
s'évanouit.
Le comte de Marsan était un homme ferme, et sur les choses importantes
son coup d'œil ne le trompait pas. Il avait vu sa femme triste; il avait
pensé qu'elle l'aimait moins, et il ne s'en était pas soucié. Mais il la
vit préoccupée et inquiète, et il résolut de ne pas le souffrir. Dès
qu'il prit la peine d'en chercher la cause, il la trouva facilement.
Emmeline s'était troublée à sa première question, et à la seconde avait
été sur le point de tout avouer. Il ne voulut point d'une confidence de
cette nature, et, sans en parler autrement à personne, il s'en fut à
l'hôtel garni qu'il habitait avant son mariage, et y retint un
appartement. Comme sa femme allait se coucher, il entra chez elle en robe
de chambre, et, s'étant assis en face d'elle, il lui parla à peu près
ainsi:
--Vous me connaissez assez, ma chère, pour savoir que je ne suis pas
jaloux. J'ai eu pour vous beaucoup d'amour, j'ai et j'aurai toujours pour
vous beaucoup d'estime et d'amitié. Il est certain qu'à notre âge, et
après tant d'années passées ensemble, une tolérance réciproque nous est
nécessaire pour que nous puissions continuer de vivre en paix. J'use,
pour ma part, de la liberté que doit avoir un homme, et je trouve bon que
vous en fassiez autant. Si j'avais apporté dans cette maison autant de
fortune que vous, je ne vous parlerais pas ainsi, je vous laisserais le
comprendre. Mais je suis pauvre, et notre contrat de mariage m'a laissé
pauvre par ma volonté. Ce qui, chez un autre, ne serait que de
l'indulgence ou de la sagesse, serait pour moi de la bassesse. Quelque
précaution qu'on prenne, une intrigue n'est jamais secrète; il faut, tôt
ou tard, qu'on en parle. Ce jour arrivé, vous sentez que je ne serais
rangé ni dans la catégorie des maris complaisants, ni même dans celle des
maris ridicules, mais qu'on ne verrait en moi qu'un misérable à qui
l'argent fait tout supporter. Il n'entre pas dans mon caractère de faire
un éclat qui déshonore à la fois deux familles, quel qu'en soit le
résultat; je n'ai de haine ni contre vous ni contre personne; c'est pour
cette raison même que je viens vous annoncer la résolution que j'ai
prise, afin de prévenir les suites de l'étonnement qu'elle pourra causer.
Je demeurerai, à partir de la semaine prochaine, dans l'hôtel garni que
j'habitais quand j'ai fait la connaissance de votre mère. Je suis fâché
de rester à Paris, mais je n'ai pas de quoi voyager; il faut que je me
loge, et cette maison-là me plaît. Voyez ce que vous voulez faire, et si
c'est possible, j'agirai en conséquence.
Madame de Marsan avait écouté son mari avec un étonnement toujours
croissant. Elle resta comme une statue; elle vit qu'il était décidé, et
elle n'y pouvait croire; elle se jeta à son cou presque involontairement;
elle s'écria que rien au monde ne la ferait consentir à cette séparation.
A tout ce qu'elle disait il n'opposait que le silence. Emmeline éclata en
sanglots; elle se mit à genoux et voulut confesser sa faute; il l'arrêta,
et refusa de l'entendre. Il s'efforça de l'apaiser, lui répéta qu'il
n'avait contre elle aucun ressentiment; puis il sortit malgré ses
prières.
Le lendemain, ils ne se virent pas; lorsque Emmeline demanda si le comte
était chez lui, on lui répondit qu'il était parti de grand matin, et
qu'il ne rentrerait pas de la journée. Elle voulut l'attendre, et
s'enferma à six heures du soir dans l'appartement de M. de Marsan; mais
le courage lui manqua, et elle fut obligée de retourner chez elle.
Le jour suivant, au déjeuner, le comte descendit en habit de cheval. Les
domestiques commençaient à faire ses paquets, et le corridor était plein
de hardes en désordre. Emmeline s'approcha de son mari en le voyant
entrer, et il la baisa sur le front; ils s'assirent en silence; on
déjeunait dans la chambre à coucher de la comtesse. En face d'elle était
sa psyché; elle croyait y voir son fantôme. Ses cheveux en désordre, son
visage abattu, semblaient lui reprocher sa faute. Elle demanda au comte
d'une voix mal assurée s'il comptait toujours quitter l'hôtel. Il
répondit qu'il s'y disposait, et que son départ était fixé pour le lundi
suivant.
--N'y a-t-il aucun moyen de retarder ce départ? demanda-t-elle d'un ton
suppliant.
--Ce qui est ne peut se changer, répliqua le comte; avez-vous réfléchi à
ce que vous comptez faire?
--Que voulez-vous que je fasse? dit-elle.