Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?
L'amour, vous le savez, cause une peine extrême
C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même;
Peut-être cependant que vous m'en puniriez.
Si je vous le disais, que six mois de silence
Cachent de longs tourments et des vœux insensés
Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance
Se plaît, comme une fée, à deviner d'avance;
Vous me répondriez peut-être: Je le sais.
Si je vous le disais, qu'une douce folie
A fait de moi votre ombre et m'attache à vos pas:
Un petit air de doute et de mélancolie,
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie;
Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas.
Si je vous le disais, que j'emporte dans l'âme
Jusques aux moindres mots de nos propos du soir:
Un regard offensé, vous le savez, madame,
Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flamme;
Vous me défendriez peut-être de vous voir.
Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
Que chaque jour je pleure et je prie à genoux:
Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille
Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille;
Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.
Mais vous n'en saurez rien;--je viens, sans en rien dire,
M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous;
Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire;
Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
Vos yeux ne verront pas de quoi m'être moins doux.
Je récolte en secret des fleurs mystérieuses:
Le soir, derrière vous, j'écoute au piano
Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau.
La nuit, quand de si loin le monde nous sépare,
Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,
De mille souvenirs en jaloux je m'empare;
Et là, seul devant Dieu, plein d'une joie avare,
J'ouvre comme un trésor mon cœur tout plein de vous.
J'aime, et je sais répondre avec indifférence;
J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais;
Et mon secret m'est cher, et chère ma souffrance;
Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance,
Mais non pas sans bonheur;--je vous vois, c'est assez.
Non, je n'étais pas né pour ce bonheur suprême,
De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds,
Tout me le prouve, hélas! jusqu'à ma douleur même...
Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?
Lorsque Emmeline eut achevé sa lecture, elle rendit le papier à Gilbert,
sans rien dire. Un peu après, elle le lui redemanda, relut une seconde
fois, puis garda le papier à la main d'un air indifférent, comme il avait
fait tout à l'heure, et, quelqu'un s'étant approché, elle se leva, et
oublia de rendre les vers.
V
Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi légèrement? Gilbert
était sorti joyeux pour se rendre à cette soirée; il revint tremblant
comme une feuille. Ce qu'il y avait dans ces vers d'un peu exagéré et
d'un peu _plus que vrai_, était devenu vrai dès que la comtesse y avait
touché. Elle n'avait cependant rien répondu, et, devant tant de témoins,
impossible de l'interroger. Était-elle offensée? Comment interpréter
son silence? Parlerait-elle la première fois, et que dirait-elle? Son
image se présentait tantôt froide et sévère, tantôt douce et riante.
Gilbert ne put supporter l'incertitude; après une nuit sans sommeil, il
retourna chez la comtesse; il apprit qu'elle venait de partir en poste,
et qu'elle était au Moulin de May.
Il se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demandé par hasard
si elle comptait aller à la campagne, et qu'elle lui avait répondu que
non; ce souvenir le frappa tout à coup.--C'est à cause de moi qu'elle
part, se dit-il, elle me craint, elle m'aime! A ce dernier mot, il
s'arrêta. Sa poitrine était oppressée; il respirait à peine, et je ne
sais quelle frayeur le saisit; il tressaillit malgré lui à l'idée d'avoir
touché si vite un si noble cœur. Les volets fermés, la cour de l'hôtel
déserte, quelques domestiques qui chargeaient un fourgon, ce départ
précipité, cette sorte de fuite, tout cela le troubla et l'étonna. Il
rentra chez lui à pas lents; en un quart d'heure, il était devenu un
autre homme. Il ne prévoyait plus rien, ne calculait rien; il ne savait
plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient
amené là; aucun sentiment d'orgueil ne trouvait place dans sa pensée;
durant cette journée entière, il ne songea pas même aux moyens de
profiter de sa position nouvelle, ni à tenter de voir Emmeline; elle ne
lui apparaissait plus ni douce ni sévère; il la voyait assise à la
terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardées; et, en se répétant:
Elle m'aime! il se demandait s'il en était digne.
Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans; lorsque sa conscience eut parlé, son
âge lui parla à son tour. Il prit la voiture de Fontainebleau le
lendemain, et arriva le soir au Moulin de May; quand on l'annonça,
Emmeline était seule; elle le reçut avec un malaise visible; en le
voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la fit pâlir. Mais,
à la première parole de Gilbert, elle vit qu'il n'était pas plus rassuré
qu'elle-même. Au lieu de lui toucher la main comme il faisait d'ordinaire,
il s'assit d'un air plus timide et plus réservé qu'auparavant. Ils
restèrent seuls environ une heure, et il ne fut question ni des stances,
ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la
promenade, un nuage passa sur le front de Gilbert; il se dit qu'il avait
bien mal profité de son premier tête-à-tête. Mais il en fut tout autrement
d'Emmeline; le respect de Gilbert l'avait émue, elle tomba dans la plus
dangereuse rêverie; elle avait compris qu'elle était aimée, et de
l'instant qu'elle se crut en sûreté, elle aima.
Lorsqu'elle descendit, le jour suivant, au déjeuner, les belles couleurs
de la jeunesse avaient reparu sur ses joues; son visage, aussi bien que
son cœur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir à cheval, malgré
un temps affreux; elle montait une superbe jument qu'il n'était pas
facile de faire obéir, et il semblait qu'elle voulût exposer sa vie; elle
balançait, en riant, sa cravache au-dessus de la tête de l'animal inquiet,
et elle ne put résister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il
l'eût mérité; elle le sentit bondir de colère, et, tandis qu'il secouait
l'écume dont il était couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement
rapide, le jeune homme s'était approché, et voulait saisir la bride du
cheval.--Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce matin.
Il fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en
effet beaucoup tous deux, mais des yeux seulement; ce langage en vaut
bien un autre. Gilbert passa trois jours au Moulin de May, sur le point
de tomber à genoux à chaque instant. Quand il regardait la taille
d'Emmeline, il tremblait de ne pouvoir résister à la tentation de
l'entourer de ses bras; mais, dès qu'elle faisait un pas, il se rangeait
pour la laisser passer, comme s'il eût craint de toucher sa robe. Le
troisième jour au soir, il avait annoncé son départ pour le lendemain
matin; il fut question de valse en prenant le thé, et de l'ode de Byron
sur la valse. Emmeline remarqua que, pour parler avec tant d'animosité,
il fallait que le plaisir eût excité bien vivement l'envie du poète qui
ne pouvait le partager; elle fut chercher le livre à l'appui de son dire,
et, pour que Gilbert pût lire avec elle, elle se plaça si près de lui,
que ses cheveux lui effleurèrent la joue. Ce léger contact causa au jeune
homme un frisson de plaisir auquel il n'eût pas résisté si M. de Marsan
n'eût été là. Emmeline s'en aperçut et rougit: on ferma le livre, et ce
fut tout l'événement du voyage.
Voilà, n'est-il pas vrai, madame, un amoureux assez bizarre? Il y a un
proverbe qui prétend que ce qui est différé n'est pas perdu. J'aime peu
les proverbes en général, parce que ce sont des selles à tous chevaux;
il n'en est pas un qui n'ait son contraire, et, quelque conduite que l'on
tienne, on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je
cite me paraît faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se
trouvera juste, tout au plus à l'usage de ces gens aussi patients que
résignés, aussi résignés qu'indifférents. Qu'on tienne ce langage en
paradis, que les saints se disent entre eux que ce qui est différé n'est
pas perdu, c'est à merveille; il sied à des gens qui ont devant eux
l'éternité, de jeter le temps par les fenêtres. Mais nous, pauvres
mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi, je vous livre mon héros
pour ce qu'il est; je crois pourtant que, s'il eût agi de toute autre
manière, il eût été traité comme de Sorgues.
Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir
chez elle de très bonne heure. La chaleur était accablante. Il la trouva
seule au fond de son boudoir, étendue sur un canapé. Elle était vêtue de
mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinières pleines de fleurs
embaumaient la chambre; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer
un air tiède et suave. Tout disposait à la mollesse. Cependant une
taquinerie étrange, inaccoutumée, vint traverser leur entretien. Je vous
ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en même temps, et
dans les mêmes termes, leurs pensées, leurs sensations; ce soir-là ils
n'étaient d'accord sur rien, et par conséquent tous deux de mauvaise foi.
Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert
en parla avec enthousiasme; et elle en disait du mal à proportion.
L'obscurité vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant
une lampe; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mît
dans le salon. A peine cet ordre donné, elle parut s'en repentir, et,
s'étant levée avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano.
--Venez voir, dit-elle à Gilbert, le petit tabouret de ma loge, que je
viens de faire monter autrement; il me sert maintenant pour m'asseoir là;
on vient de me l'apporter tout à l'heure, et je vais vous faire un peu de
musique, pour que vous en ayez l'étrenne.
Elle préludait doucement par de vagues mélodies, et Gilbert reconnut
bientôt son air favori, _le Désir_, de Beethoven. S'oubliant peu à peu,
Emmeline répandit dans son exécution l'expression la plus passionnée,
pressant le mouvement à faire battre le cœur, puis s'arrêtant tout à
coup comme si la respiration lui eût manqué, forçant le son et le
laissant s'éteindre. Nulles paroles n'égaleront jamais la tendresse d'un
pareil langage. Gilbert était debout, et de temps en temps les beaux
yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, et
tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule
vint les tirer de leur rêverie.
Le tabouret cassa tout à coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il
s'élança pour lui tendre la main; elle la prit et se releva en riant; il
était pâle comme un mort, craignant qu'elle ne se fût blessée.--C'est
bon, dit-elle, donnez-moi une chaise; ne dirait-on pas que je suis tombée
d'un cinquième?
Elle se mit à jouer une contredanse, et, tout en jouant, à le plaisanter
sur la peur qu'il avait eue.--N'est-il pas tout simple, lui dit-il, que
je m'effraye de vous voir tomber?--Bah! répondait-elle, c'est un effet
nerveux; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que
ma chute est ridicule, mais je trouve, ajouta-t-elle assez sèchement, je
trouve que votre peur l'est davantage.
Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emmeline
devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le
railler, elle l'avait blessé. Il était trop ému pour pouvoir parler. Il
revint s'appuyer au même endroit, devant elle; ses yeux gonflés ne purent
retenir quelques larmes; Emmeline se leva aussitôt et fut s'asseoir au
fond de la chambre, dans un coin obscur. Il s'approcha d'elle et lui
reprocha sa dureté. C'était le tour de la comtesse à ne pouvoir répondre.
Elle restait muette et dans un état d'agitation impossible à peindre; il
prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y décider, s'assit près
d'elle; elle se détourna et étendit le bras comme pour lui faire signe
de partir; il la saisit et la serra sur son cœur. Au même instant on
sonna à la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet.
Le pauvre garçon ne s'aperçut le lendemain qu'il allait chez madame de
Marsan qu'au moment où il y arrivait. L'expérience lui faisait craindre
de la trouver sévère et offensée de ce qui s'était passé. Il se trompait,
il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut
qu'elle l'attendait. Mais elle lui annonça fermement qu'il leur fallait
cesser de se voir--Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que
j'ai commise, et je ne cherche à m'abuser sur rien. Mais, quoi que je
puisse vous faire souffrir et souffrir moi-même, M. de Marsan est entre
nous; je ne puis mentir; oubliez-moi.
Gilbert fut atterré par cette franchise, dont l'accent persuasif ne
permettait aucun doute. Il dédaignait les phrases vulgaires et les vaines
menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas; il tenta d'être
aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par là quelle
estime il avait pour elle. Il lui répondit qu'il obéirait et qu'il
quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda où il comptait
aller, et lui promit de lui écrire. Elle voulut qu'il la connût tout
entière, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui
peignit sa position, l'état de son cœur, et ne se fit pas plus heureuse
qu'elle n'était. Elle lui rendit ses vers, et le remercia de lui avoir
donné un moment de bonheur.
--Je m'y suis livrée, lui dit-elle, sans vouloir y réfléchir; j'étais
sûre que l'impossible m'arrêterait; mais je n'ai pu résister à ce qui
était possible. J'espère que vous ne verrez pas dans ma conduite une
coquetterie que je n'y ai pas mise. J'aurais dû songer davantage à vous;
mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en guérissiez
bientôt.
--Je serai assez franc, répondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais
rien, mais je ne crois pas en guérir. Votre beauté m'a moins touché que
votre esprit et votre caractère, et si l'image d'un beau visage peut
s'effacer par l'absence ou par les années, la perte d'un être tel que
vous est à jamais irréparable. Sans doute, je guérirai en apparence, et
il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence
habituelle; mais ma raison même dira toujours que vous eussiez fait le
bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez ont été écrits comme par
hasard, un instant d'ivresse les a inspirés; mais le sentiment qu'ils
expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force
de le cacher que par cela même qu'il est juste et durable. Nous ne serons
donc heureux ni l'un ni l'autre, et nous ferons au monde un sacrifice que
rien ne pourra compenser.
--Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais à
nous-mêmes, ou plutôt c'est à moi que vous le ferez. Le mensonge m'est
insupportable, et hier soir, après votre départ, j'ai failli tout dire à
M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tâchons de
vivre.
Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se séparèrent.