La pression exercée sur nous ne nous rend pas meilleurs. Nous ne sommes
pas autrement que les autres hommes. Nous n’aimons pas nos ennemis, cela
est tout à fait exact. Mais celui qui peut se vaincre soi-même a seul le
droit de nous le reprocher. L’oppression produit naturellement chez nous
une hostilité contre nos oppresseurs, et notre hostilité augmente à
nouveau l’oppression. Sortir de ce cercle est chose impossible.
«Cependant, diront de doux rêveurs, cependant cela est possible. Il
suffit de faire appel à la bonté des hommes.»
Ai-je encore vraiment besoin de fournir la preuve que c’est là un pur
radotage sentimental? Celui qui voudrait fonder l’amélioration de l’état
de choses actuel sur la bonté de tous les hommes écrirait en effet une
utopie!
J’ai déjà parlé de notre «assimilation». Pas un seul instant je ne dis
que je la désire. Notre personnalité ethnique est historiquement trop
notoire, et, malgré toutes les humiliations, trop haute, pour que sa
disparition soit désirable. Peut-être pourrions-nous nous fondre
partout, sans laisser de traces, dans les peuples qui nous environnent,
si l’on nous laissait seulement tranquilles pendant deux générations.
Mais on ne nous laissera pas tranquilles. Après de courtes périodes de
tolérance, l’hostilité contre nous se réveille toujours et sans cesse.
Notre prospérité semble contenir quelque chose d’irritant, parce que le
monde était habitué depuis de nombreux siècles à voir en nous les plus
méprisables des pauvres. En outre, soit par ignorance, soit par
étroitesse d’esprit, on ne remarque pas que notre prospérité nous
affaiblit, en tant que Juifs, et nous fait perdre notre individualité.
L’oppression seule fait revivre en nous la conscience de notre origine.
Et la haine de notre entourage fait à nouveau de nous des étrangers.
Ainsi, nous sommes et restons, que nous le voulions ou non, un groupe
historique reconnaissable à son homogénéité.
Nous sommes un peuple--c’est l’ennemi qui, sans que notre volonté y
participe, nous rend tels, ainsi que cela a toujours eu lieu au cours de
l’histoire. Dans la détresse, nous restons unis, et alors nous
découvrons soudain notre force. Oui, nous avons la force de former un
État et même un État modèle. Nous avons tous les moyens humains et
_pragmatiques_ nécessaires à cet effet.
A vrai dire, le moment serait venu de parler ici de notre «matériel
humain», suivant l’expression quelque peu brutale aujourd’hui consacrée.
Mais il faut préalablement faire connaître les grandes lignes du projet,
auquel tout doit se rapporter.