M. Lipschutz, le libraire bien connu, qui est la Providence de tous ceux
qui, en France, sont préoccupés, à des titres divers, par la question
juive, a eu l’heureuse idée de rééditer l’_État Juif_ de Théodore Herzl,
le fondateur du sionisme politique.
On parle beaucoup en France, depuis quelque temps, de Herzl et du
sionisme, mais rares sont encore ceux qui, dans le grand public, sont à
même de se renseigner sur ce mouvement par une documentation de première
main. La littérature sioniste en langue française est très pauvre et
l’_État Juif_, qui parut presque simultanément en allemand, en anglais
et en français[1], n’a pour ainsi dire guère été réimprimé depuis dans
cette dernière langue[2], alors qu’il a eu de nombreuses éditions dans
les deux autres.
[1] La version française parut d’abord dans la _Nouvelle Revue
Française Internationale_ (numéros de décembre 1896 et de janvier
1897) que dirigeait Mme Lœtitia de Rute. Il en a été fait un tirage
à part avec pagination spéciale. Ce tirage est épuisé depuis
longtemps.
Par un sentiment de piété que nos lecteurs comprendront, nous avons
respecté, malgré ses imperfections grammaticales, la langue de cette
version, qui est, sans doute aucun, celle que _Herzl_ fit lui-même,
ou qu’il fit faire sous ses yeux.
[2] Une seconde édition, également épuisée aujourd’hui, a été faite en
1923 par les soins du journal _Pro Israel_ de Salonique.
C’est cependant à Paris, où il était alors correspondant de la _Neue
Freie Presse_, que Herzl conçut et écrivit cet opuscule dont la parution
marque une date si importante dans l’histoire du sionisme et par
conséquent dans l’histoire du judaïsme contemporain.
* * * * *
Fils unique de parents aisés qui jamais ne le contrarièrent dans le
moindre de ses goûts, vivant de la vie élégante et facile qui était
alors celle de la capitale autrichienne, d’une séduction physique et
morale telle qu’elle ne laissait indifférents ni les hommes les plus
fiers, ni les femmes les moins sensibles, Herzl avait adopté sans effort
la philosophie courante de son époque. Il écrivit des poésies où
l’influence de Musset était relevée par celle de Heine, des feuilletons
où beaucoup de scepticisme se mêlait à une sentimentalité à fleur d’âme,
des pièces de théâtre, où «l’esprit parisien» se combinait agréablement
avec la «gemüthlichkeit» viennoise. Son rêve le plus audacieux se
haussait jusqu’à celui de devenir l’amuseur public et grassement
rétribué de cette insouciante bourgeoisie d’avant-guerre qui faisait la
loi dans les capitales occidentales. Il n’avait oublié qu’une chose:
c’est qu’il appartenait à un peuple tragique, dont la plus minime partie
seulement avait à peine conquis sa place au soleil et que, dans l’ombre
des boutiques, des sacristies et des bureaux de presse, on s’apprêtait à
ramasser les calomnies destinées à la lui ravir. La grandeur de Herzl
est précisément d’avoir saisi dans toute sa profondeur la signification
des évènements qui se préparaient et d’en avoir pris virilement son
parti. Le jour où, après mûres réflexions, il fut convaincu qu’il
faisait fausse route et que décidément la vie, pour un Juif de sa
trempe, ne pouvait décemment se présenter sous les espèces d’une comédie
amusante, il dépouilla résolument sa défroque de clown et, au grand
ébahissement de ceux qui croyaient le mieux le connaître, il fit
subitement figure de prophète...
«_L’État Juif, essai d’une solution moderne de la question juive_», fut
écrit dans les quelques mois qui précédèrent le retour de Herzl à
Vienne[3], où il venait d’être nommé directeur littéraire de son
journal, dans une véritable fièvre de création. Il y songeait la nuit,
le jour, au milieu des occupations les plus diverses, à la Chambre, à
l’Opéra, au bois de Boulogne, au Grand Prix, et, dès qu’il le pouvait,
il jetait sur le papier des notes, de brèves indications, des bouts de
phrases et des rudiments d’idées, sans s’inquiéter de leur forme ni de
leur valeur, afin de pouvoir poursuivre ses méditations, ne pas
interrompre le fil de sa pensée. «Je ne me souviens pas, dit-il, avoir
jamais rien écrit dans un tel état d’exaltation... Heine raconte qu’il
entendait sur sa tête le battement d’ailes d’un aigle lorsqu’il
composait certains de ses vers. Il me semblait aussi entendre au-dessus
de moi quelque chose d’assez semblable à un frémissement.» _L’État
Juif_, cependant, ne se ressent nullement de l’exaltation dans lequel il
a été composé. Le livre est écrit dans un langage sobre, nerveux, sans
trace aucune de mysticisme ni de déclamation. Il ne cherche ni à
apitoyer les lecteurs sur la situation présente des Juifs ni à les
enthousiasmer par un tableau idyllique de leur sort futur. «C’est
presque une affaire qu’il leur soumet» remarque quelqu’un...
[3] Mi-juillet 1895.
L’opuscule pourrait naturellement se diviser en deux parties d’inégale
longueur: dans la première, qui sert d’introduction, l’auteur trace une
esquisse rapide, mais combien pénétrante et vigoureuse, de l’état
présent de la question juive; dans la seconde, qui forme le corps de
l’ouvrage, il développe, avec force détails, la solution qu’il
préconise. Dans la première, il démontre la nécessité pour les Juifs de
reconstituer leur nationalité; dans la seconde, il indique les voies et
moyens propres à atteindre ce but.
«La question juive existe, dit Herzl, il serait puéril de le nier. Elle
existe partout où les Juifs vivent en nombre tant soit peu sensible. Là
où elle n’existe pas, elle est importée par les Juifs qui émigrent. Nous
nous dirigeons naturellement vers les pays où l’on ne nous persécute
pas, mais notre apparition provoque la persécution.»
Pour résoudre cette question, deux moyens ont été, jusqu’ici,
empiriquement employés: le premier est l’antisémitisme, le second
l’émancipation. Tous deux sont inefficaces. Par l’antisémitisme, on ne
fait que renforcer le particularisme des Juifs, réveiller leur
conscience ethnique; par l’émancipation, on donne libre jeu à leurs
facultés natives, on exagère l’anomalie de leur situation économique. La
concurrence sociale s’exerçant alors à leur avantage dans certaines
branches de l’activité humaine (commerce, finances, carrières libérales)
provoque à nouveau l’antisémitisme. C’est un cercle vicieux dont il est
impossible de sortir, même par la tangente de l’union mixte, seule
condition d’une assimilation véritable. Qui ne voit en effet que, pour
que le mariage mixte se généralisât, pour que le vieux préjugé contre
les Juifs fût surmonté, il leur faudrait acquérir au préalable une telle
puissance sociale qu’elle équivaudrait à leur domination économique: «Et
si la puissance actuelle des Juifs soulève de tels cris de rage et de
désespoir, à quels transports ne faudrait-il pas s’attendre à la suite
d’un nouvel accroissement de cette puissance!»
L’antisémitisme, d’ailleurs, est infiniment condamné à cette rage
impuissante. Non seulement l’ennemi ne viendra pas à bout de nous par la
persécution, mais il lui est impossible, dans l’état actuel des choses,
d’entreprendre contre nous rien qui nous atteigne réellement. Enlever
aux Juifs l’égalité des droits, là ou elle existe, cela les
précipiterait tous, riches ou pauvres, dans les partis révolutionnaires.
S’attaquer à leurs richesses? Comment le faire sans provoquer de graves
crises économiques qui ne se borneraient nullement aux Juifs, leurs
premières victimes? Quant à attendre au contraire la solution de la
question juive des progrès de la tolérance et de la bonté parmi les
hommes, c’est là un vain espoir dont les faits ont mille fois montré
l’inanité, «un pur radotage sentimental».
Telle est la question qui, depuis cent ans, fait le désespoir de tous
les peuples civilisés. C’est un «vestige du moyen âge» dont, avec la
meilleure volonté du monde, ils ne peuvent se débarrasser.
Ils le pourraient cependant, en plaçant la question sur son véritable
terrain, qui est le terrain politique international.
«La question juive n’est ni une question économique, ni une question
religieuse, quoiqu’elle prenne tour à tour les couleurs de l’une et de
l’autre. C’est une question nationale et pour la résoudre il nous faut,
avant tout, en faire une question mondiale, et la poser ainsi devant les
grandes puissances.»
L’oppression a fait de nous un groupe historique reconnaissable à son
homogénéité. Que nous le voulions ou non, nous sommes devenus un peuple,
«un peuple un». Que l’on donne à ce peuple la souveraineté d’un
territoire déterminé, en rapport avec ses légitimes besoins, et la
question juive sera résolue. Sans doute, quelques tentatives ont été
faites en ce sens et semblent avoir échoué. C’est que ces tentatives
étaient trop mesquines, leur point de départ trop précaire; c’est que
les hommes qui les dirigeaient n’ont pas su faire appel aux sentiments
profonds des masses juives, ont méconnu leurs besoins essentiels.
«Personne au monde n’est assez puissant ni assez riche pour transporter
un peuple d’un lieu à un autre. Seule une idée est capable de le faire.
«L’idée de l’État juif a sans doute un pareil pouvoir. Dans la longue
nuit de leur histoire, les Juifs n’ont cessé de rêver ce rêve royal:
_L’an prochain à Jérusalem!_ Tel est notre vieux mot. Il s’agit
maintenant de montrer que cet espoir peut se transformer en une
splendide réalité.»
Que de nouveaux États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions
ignorer. Des colonies se détachent de leur mère-patrie, des vassaux
s’arrachent à leur suzerain, des territoires nouvellement ouverts se
constituent aussitôt en États libres. Le peuple juif, il est vrai, n’a
pas encore de territoire qui lui soit propre. Mais ce ne sont pas les
étendues territoriales qui constituent l’État, ce sont les hommes réunis
par une souveraineté. Le peuple est la base personnelle de l’État, le
pays la base matérielle, et, de ces deux bases, la base personnelle est
la plus importante. S’il faut d’ailleurs fonder en droit le nouvel État
Juif, le vieux code romain ne nous en fournit-il pas la possibilité?
N’a-t-il pas institué la _Negotiorum gestio_ qui nous montre comment on
peut sauver les affaires d’un homme absent ou empêché? La _Negotiorum
gestio_ donne à chacun le droit d’intervenir, de prendre par pitié, par
amitié, la charge des biens d’autrui quand ils sont en danger. Il le
fait de son propre chef, sans mandat, en vertu d’une nécessité
supérieure. Les Juifs, dispersés sur la surface de la terre, incapables
de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires politiques, sont ce
propriétaire absent ou empêché! Il leur faut un _gestor_.
Ce _gestor_ ne sera pas un seul individu, mais une personne morale,
appelons-la _Society of Jews_ parce que c’est probablement dans la
sphère des Juifs anglais qu’elle se constituera et qu’il lui faudra, à
ses débuts, la protection d’une grande puissance résolument philosémite.
Cette institution, qui puisera son autorité dans la valeur morale de ses
membres et dans la libre adhésion des Juifs du monde entier, sera
reconnue par les gouvernements comme puissance politique constituante.
Aidée par eux, elle commencera par s’assurer, sur la base du droit
international, la souveraineté d’une étendue de territoire. Faudra-t-il
préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce qu’on lui
donnera, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion juive à
cet égard. L’Argentine est un pays très fertile et peu peuplé, mais
mille liens historiques nous rattachent à la Palestine.
«Si Sa Majesté le Sultan nous cédait la Palestine, nous pourrions nous
faire forts de régler complètement les finances de la Turquie... Nous
formerions un État neutre, en rapports constants avec l’Europe qui
garantirait notre existence... En ce qui concerne les Lieux Saints de la
chrétienté, on pourrait trouver une forme d’exterritorialité qui
sauvegarderait tous les intérêts. Nous formerions la garde d’honneur
autour des Saints Lieux et garantirions de notre existence
l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur serait pour nous
le grand symbole de la solution de la question juive après dix-huit
siècles de cruelles souffrances.»
Une fois le territoire obtenu, la _Society of Jews_ aurait à s’occuper
d’organiser, d’une part l’émigration des Juifs, d’autre part la prise de
possession de ce territoire. A cet effet, elle déléguerait une partie de
ses pouvoirs à une nouvelle institution, la _Jewish Company_, personne
juridique également placée sous la protection des lois anglaises, qui
aurait pour mission de liquider les intérêts matériels des émigrants et
de jeter dans le nouveau pays les bases de relations économiques
normales et scientifiques. Cette nouvelle institution serait conçue sur
le modèle des grandes compagnies territoriales. Ce serait une société
par actions au capital de un milliard de francs, par exemple, fondée par
un consortium de financiers ou, à défaut, par souscription publique. En
se substituant aux particuliers dans le transfert de leurs biens
immeubles, elle serait à même d’assurer à ses actionnaires des bénéfices
notables; mais surtout il lui serait possible d’agir lentement, avec
prudence, et d’éviter ainsi les crises économiques inséparables d’un
exode désordonné. Elle aurait également à cœur de faciliter peu à peu
aux non-Juifs la récupération des positions évacuées par les Juifs.
L’exode lui-même ne serait ni brutal ni obligatoire. «Ne s’en iront que
ceux qui sont sûrs d’améliorer par là leur situation économique. D’abord
les désespérés, ensuite les pauvres, ensuite les gens aisés, enfin les
riches.»
A la _Jewish Company_, surveillée par la _Society of Jews_, incomberait
également la charge d’organiser le travail des premiers arrivants qui
seraient probablement dans le plus grand dénuement. Elle adopterait la
pratique du _truck System_, bien que l’auteur la réprouve en principe.
Mais il la croit nécessaire dans les débuts de la colonisation. La
journée de travail serait limitée à sept heures, mais chaque ouvrier
pourrait poursuivre son labeur pendant trois heures supplémentaires, qui
seraient alors rétribuées, car il faut développer le goût de l’épargne
chez les nouveaux arrivants. L’organisation du travail serait toute
militaire avec des grades, de l’avancement et des retraites. Les
mendiants ne seraient pas tolérés; quiconque ne voudrait pas travailler
en liberté serait mis dans une maison de travail. Les travaux pénibles
seraient interdits aux femmes. Les maisons ouvrières ne ressembleraient
pas à des casernes, elles seraient confortables et plaisantes.
D’après un plan préalablement dressé, ces pionniers de la colonisation
juive construiraient des chemins de fer, des ponts, des routes,
établiraient des télégraphes, rectifieraient des rivières. «Leur travail
produirait la circulation des richesses, la circulation des marchés, et
les marchés attireraient de nouveaux colons.» Chacun viendrait
volontairement à ses risques et périls, mais les émigrants auraient
intérêt et plaisir à venir par groupes de familles, d’amis, de
concitoyens. Chaque groupe d’émigrants aurait à sa tête un rabbin; les
organisateurs devraient apporter tous leurs soins à ne pas jeter le
trouble dans les consciences, ni même dans les habitudes, si minimes
soient-elles.
Lorsque le noyau du futur État serait suffisamment consistant, la
_Society of Jews_ devrait s’occuper d’élaborer une constitution.
«Je tiens la Monarchie démocratique ou la République aristocratique pour
les meilleures formes de l’État. Il faudra éviter avec soin la
démagogie, les excès du parlementarisme et l’intrusion de la vilaine
catégorie de politiciens professionnels.»
La direction politique doit venir d’en haut. Cependant, dans l’État
juif, personne ne doit être asservi. Chaque Juif pourra et voudra
s’élever...
«C’est pourquoi je pense à une République aristocratique... Mainte
institution de Venise se présente à mon souvenir... Aurons-nous une
théocratie? Non, la croyance nous a réunis, mais la science nous
libère.»
Les prêtres resteraient au temple et les soldats à la caserne. Car il y
aurait des soldats, c’est-à-dire une armée de métier indispensable pour
maintenir l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur. Chacun serait libre de
ses croyances et de ses opinions, chacun garderait sa langue qui est «la
chère patrie de sa pensée.» Enfin les étrangers qui viendraient
s’établir dans l’État juif jouiraient de l’égalité des droits.
En Europe, cependant, une ère de prospérité s’ouvrirait pour les pays
délaissés, car, comme nous l’avons vu, il se produirait une immigration
interne des citoyens chrétiens qui réoccuperaient les positions
abandonnées par les Juifs, et le nouvel État, d’autre part,
constituerait pour ces pays un important débouché économique. Il serait
une nouvelle conquête sur la barbarie, un triomphe de plus à l’actif de
la civilisation.
Le projet qui vient d’être exposé n’est ni une utopie, ni un plan
définitif d’organisation. Si l’auteur, tout en restant sobre de détails
pittoresques, a dû minutieusement exposer certains ressorts du mouvement
qu’il préconise, c’est précisément pour montrer qu’il croit fermement à
sa possibilité: «Les Juifs qui le voudront auront leur État, et ils
l’auront mérité.»
* * * * *
Telle est la substance de _l’État Juif_. Il n’apportait au sionisme rien
de théoriquement essentiel. C’est notre avis et Herzl lui-même qui,
jusque-là, avait vécu absolument à l’écart des milieux juifs et ignorait
absolument qu’il avait eu des précurseurs, le reconnut plus tard.
«Peut-être, écrivit-il, n’aurais-je pas osé publier mon livre si j’avais
connu les travaux plus importants de l’Allemand Hess et du Russe
Pinsker.» Sans parler de Moses Hess, venu trop tôt et dont le livre
était encore trop imprégné, aux yeux de certains, de sentimentalité
messianique, Pinsker, en effet, avait analysé avec une vigueur et une
pénétration au moins égales à celles de Herzl la «psychose»
antisémitique. Nathan Birnbaum avait posé, trois ans avant Herzl, tous
les postulats du sionisme politique avec une clarté telle que le
programme de Bâle semble être la codification pure et simple de sa
brochure. Par contre, les idées les plus originales de Herzl en matière
de droit public et de colonisation, le gestor, la charte, la
transplantation en masse, se sont montrées irréalisables... Mais la
grandeur de Herzl est d’un autre ordre et dépasse infiniment toutes les
formules politiques et tactiques. Il a apporté au sionisme ce que ni
Hess, ni Pinsker, ni Birnbaum ne pouvaient lui donner: le facteur
personnel, la foi communicative, la suggestion féconde. Pour saisir sur
le vif le secret de cette influence, pour ainsi dire magnétique, exercée
par Herzl avant même qu’il ne se fût jeté dans la bataille sioniste, et
ne lui ait imprimé une allure décisive, il faut lire une lettre exquise
qu’Arthur Schnitzler, le dramaturge et romancier autrichien bien connu,
qui fut le condisciple de Herzl à l’Université de Vienne, lui adressa
vers 1892, et l’on reconnaîtra que Herzl était de toute éternité
prédestiné à devenir un «conducteur d’hommes[4]».
[4] Voir LÉON KELLNER. _Theodor Herzl’s Lehrjahre_. R. Löwit Verlag,
Wien-Leipzig, 1920, p. 108.
«Il présentait en quelque sorte dans sa personne l’image même de son
peuple», a écrit Graetz en parlant de Moses Mendelssohn. Petit,
contrefait, souffreteux, timide, bégayant, circonspect, Mendelssohn, en
effet, évoque parfaitement en notre esprit l’image du peuple juif
entr’ouvrant peureusement la porte du ghetto médiéval. Un siècle se
passe. A peine le soleil de la liberté a-t-il réchauffé les membres
engourdis du peuple éternel, voici que sa taille se redresse, que son
regard reprend de l’assurance, que son œil fixe à nouveau l’avenir. Ces
vertus passives, monacales, qui faisaient croire à Moses Mendelssohn que
son peuple n’aurait peut-être jamais l’énergie nécessaire pour
entreprendre la résurrection de sa patrie ancestrale, se muent en vertus
viriles, agissantes. Et c’est Théodore Herzl qui, désormais, apparaît
comme l’image même de ce peuple... la radieuse image qui depuis trente
ans fait rêver nos adolescents et leur insuffle le courage nécessaire à
l’accomplissement des grands desseins.