II

Pygmalion, une fois seul, sa colère tomba. Il secoua les épaules,

s’approcha de la statue; et, s’agenouillant face-à-face avec elle, lui

entoura la tête de ses bras.

--«O Galatée! Vierge toute-belle! Que nous font les paroles de ce chien,

puisque moi, je te connais, Déesse! Moi seul puis te comprendre, moi ton

créateur; moi qui t’ai révélée, native, en la splendeur tragique du

désir!

»O Galatée! Depuis que mes yeux sont ouverts à la merveille éternelle de

la lumière, ton amour secret se levait sur mon cœur, comme une aurore,

pour jamais, d’apothéose!... Je t’appelais, jadis, aux soirs adolescents

d’été, lorsque ta voix modulait mon désir aux zéphyrs caressant la

ramure des pins... O bien-aimée! ton corps miraculeux, tes hanches et

tes seins sont le nubile amour des golfes parfumés!

»Toutes les joies, toutes les gloires, toutes les femmes, tous mes

désirs tordus vers l’ardente beauté n’étaient que les élans frémissants

de ton âme,--effigie d’un plus beau moi-même, Galatée!...

»Tu es l’Idée resplendissante de mon être, qui s’exilait au ciel fixe

des Archétypes: tu es, de notre double et total Androgyne,

l’Épouse--hélas! inerte encore!

»Future Épouse!--si douloureusement imparfaite!--ne saurai-je donc te

ravir, toute vive, à ton froid simulacre, et dans tes yeux ouverts

déverser les reflets de la nuit sidérale, pour que fulgure enfin, dans

notre double chair, l’éclair vertigineux de l’antique Unité!»

Tandis que l’amoureux modulait ses platoniciennes divagations, le

crépuscule tomba. Des ondes lentes de fraîcheur coulaient par

l’ouverture du toit. Dans l’atmosphère assombrie, l’on eût dit que

l’ivoire tiédissait davantage, sous les caresses.

Pygmalion se recula, pour mieux la contempler. Envahi de ténèbres

croissantes, le beau corps étendu, où çà et là luisait quelque bijou,

semblait s’émouvoir d’une vie éphémère. A demi caché par la chevelure

massive, le visage se faisait irréel: un mystérieux sourire ondoyait sur

la face; obscurément, les yeux soulevaient leurs paupières, s’ouvraient

tout grands, fixant sur les ténèbres un inscrutable regard, tandis qu’un

soupir léger soulevait les seins, par intervalle.

Or, c’était ainsi, chaque soir, depuis l’éclosion de cet étrange amour.

A la nuit tombée, un sommeil, parfois, venait surprendre l’amant. Livré

au sortilège de ces songes mystérieux qui réalisent en aventures

cohérentes et quasi-réelles nos plus impossibles désirs, il imaginait sa

Galatée enfin vivante: elle répondait à ses baisers, et, lui nouant

auteur du cou ses bras souples et tièdes, mêlait son étreinte à la

sienne, jusqu’à l’extase définitive.

Mais ce leurre, pas plus que les fugaces illusions du crépuscule, ne le

satisfaisait. Il n’était pas de ces forcenés idéologues qui, sur la foi

de sophismes spécieux, estiment à l’égal d’une réalité concrète les

fluides fantasmagories de leur pensée,--la projection, sur la toile des

ténèbres, de leur rêve intime.

Ce sculpteur ne voulait être dupe d’aucune vision: la seule évidence,

pour lui, était celle qu’on peut serrer dans ses bras, éprouver avec des

muscles bien éveillés, sans crainte de la faire s’évanouir dans le monde

larvaire des fantômes et des ombres.

Soucieux ainsi de n’accoupler son désir qu’à une rigoureuse réalité, il

avait repoussé avec indignation les philtres de Thrytta, la sorcière de

Paphos, occulte entremetteuse renommée parmi les amants dédaignés. Il

n’eût pas risqué, sous l’influence d’un vil breuvage aphrodisiaque, le

sort de cet aveugle éphèbe qui, naguère, à Cnide, avait possédé, en la

fureur de sa démence, une Aphrodite de marbre.

Dût-il en périr sur l’heure, c’est réelle et vivante que Pygmalion

voulait sa Galatée.

Sur l’aveu de son amour insensé, le grand-pontife d’Aphrodite cria tout

d’abord au sacrilège. Puis il déclara la chose ardue, sinon impossible.

Après quoi, tout en lissant les bandelettes de sa tiare, il avait

hasardé que peut-être la Déesse se laisserait fléchir, à force de

supplications. Le plus sûr eût été d’offrir au sanctuaire la Galatée

d’ivoire. Mais ce moyen rejeté, il faudrait des sacrifices et des

prières, innombrables.

Rien ne rebuta la confiance vouée par Pygmalion à la déesse d’Amathonte.

Si, entre tous les humains, elle lui infligeait la merveilleuse torture

de ce désir, c’était, sans doute, pour le récompenser par un miracle

final?

D’ailleurs, plus l’épreuve s’allongeait, plus les affirmations du

pontife devenaient formelles. A cinq reprises, des augures heureux se

manifestèrent. Les successifs ajournements, loin d’abattre sa confiance,

l’exaspéraient.

Chaque matin, Pygmalion descendait vers la ville, par le chemin de

lacets. Dans le faubourg, sur le seuil des portes où des pâtes

comestibles, suspendues à des tringles, sèchent au soleil comme des

tentures jaunes, des vieilles, accroupies, regardaient passer l’amoureux

de la statue. Les jeunes femmes, dont la chevelure noire s’étale en

larges coques, riaient et chuchotaient sur son passage. Des portefaix,

chargés de fenouils et de choux-fleurs, s’arrêtaient net, et le

considéraient, comme un étranger, avec ébahissement.

Sans rien voir, il atteignait la place voisine du temple. Là, sous les

platanes et les palmiers, dans la cohue des vendeurs de choses

consacrées, qui vous hèlent avec volubilité, il achetait, sans

marchander. Puis, avec la foule, il se dirigeait vers les myrtes de

l’enceinte. Devant lui, un bambin nu à tignasse poussiéreuse se

cramponnait aux cornes d’une chèvre blanche, et un autre serrait dans

ses deux poings les oreilles d’un lièvre effaré. Pygmalion, portant sous

les plis de sa robe un ex-voto d’or en forme de cœur, les suivait, une

cage d’osier à la main:--entre les barreaux passaient les becs roses des

tourterelles qui, roucoulaient interminablement, à l’unisson de son

désir.

La Bella Venere (La Belle Vénus) · 第 11 / 20 题