Il s’exalta, en des histoires où la liberté antique se doublait de celle
d’un satyre: et, à le voir, les yeux fous, danser avec des hennissements
hystériques, je commençai à redouter l’approche des faubourgs, dont
apparaissaient les premières maisons.
Évidemment, le demi-litre de caféine, rhum et kola, ingéré par le dieu,
outrait sa jouvence intégrale, et il fallait, avant tout, le munir, chez
un pharmacien, de quelque antidote.
Sur la rédhibitoire indécence de mon compagnon, je boutonnai mon propre
pardessus.
--«Pour entrer en ville», soufflai-je. Et je complétai d’un _cap_ de
poche cet accoutrement plausible d’étranger.
Nous passâmes à l’octroi. Les gabelous sourirent bénévolement du
«forestiere», qu’ils estimèrent un Anglais excentrique.
Je le poussai dans une rue déserte, et l’entraînai, rapidement.
Mais, tout à coup, une petite fille, en jupe et corset rouges, s’avança
d’une encoignure, un bouquet de roses à la main.
--«Un soldo, signori, un soldo.»
Ce fut la catastrophe.
Mon satyre stoppa net, en arrêt devant la petite qui lui souriait. Puis,
subit, avec un «Eâh!» de joie frénétique, il s’élança, happant à pleines
dents le bouquet, à pleins bras la gosse épouvantée.
Je me précipitai. Il me mordit, crachant les roses, se débattant; et,
ivre, furieux, épileptique, s’échappa, emportant la fillette qui hurlait
aigrement.
Tandis qu’horrifié, je laissais l’invraisemblable viol se consommer dans
cette fuite, dionysiaque quand même, du dieu lâché: d’une rue latérale
deux carabiniers débusquèrent, dont l’habile croc-en-jambe abattit le
capripède.
Alors, ce ne fut pas long. Les deux vengeurs de la morale outragée
dégagèrent la petite, pleurnichante, et mirent les menottes à son odieux
ravisseur. Lui, navré, décrépit, vidé, retombé des siècles divins--passé
à tabac!--me regarda, stupide et sans reproche, regarda, épars sur la
chaussée, les tuyaux de sa syrinx à jamais imparfaite;--et, silhouette
ridicule: pardessus flasque et _cap_ dansant sur ses cornes, mon pauvre
bougre de satyre disparut, tandis que je me répétais la phrase inepte,
mais cette fois intégrale, qui l’épitapherait, le lendemain, dans les
gazettes de la ville: «enfin, l’immonde satyre fut conduit au poste.»