Il va par les boulevards illuminés. Une rumeur étonnée accueille sa
venue, une rumeur vénérante suit ses pas. Les «chienlits» se figent dans
les bouches et la foule s'enfle autour de lui, chuchotante et
solennelle. L'éphèbe, d'abord, se figure être ridicule. Il lui paraît
que derrière son dos des ironies s'esclaffent. Par les trous visuels du
masque, il examine. Et c'est un bonheur, ne plus heurter son regard au
bandeau dont l'aspect navrant a jusqu'alors interrompu l'inspection de
sa personne: à quoi bon se voir tout entier? cette tare déparerait la
plus évidente perfection. Maintenant, au contraire, il prend plaisir à
cet examen: sa robe azurée, son surtout couleur de safran avec, partout,
de gros oiseaux brodés en relief qui chatoyent aux mouvements de la
marche, et, tout près, les bouts balancés d'une flasque moustache sous
un nez très pâle. Pour la première fois, il perçoit en son être une
harmonie et, aussi, le spectacle de la soie aux cassures flambantes le
ravit.
--C'est probablement le prince de Galles.
Des grisettes le dévisagent. On l'admire, sans restriction. Enfin on ne
fixe plus sur sa face ces regards commisérants qui lui étaient si lourds
à supporter. Il marche heureux, humant l'air très pur. Et subitement, un
arrêt: une multitude grouillante et noire piquée par les splendeurs des
déguisements; tout en haut la bâtisse de l'Opéra aux baies enjaunies de
lumières où des ombres se heurtent; sur le faîte, l'Apollon verdi par un
feu de Bengale.
L'artiste s'avance hardiment. Il dévisage les hommes en haussant les
épaules aux ingracieux costumes. Il se sent très robuste avec une idée
de querelles. Car, dans cette fête, il va être un des mille acteurs
contemplés, sûrement un des plus magnifiques: on l'acclame déjà.
Comme tous lui font place, il a bientôt gravi quelques marches du grand
escalier. Alors l'enthousiasme crève. Vers lui se penchent des gorges
nues se mouvant dans les dentelles et les raides plastrons où miroitent
d'uniques pastilles d'or.--Des femmes? Pour l'adorer, il en descend des
galeries, il en monte du péristyle, il en sort des portes béantes: de
petites qui se haussent pour effleurer du doigt les sourcils de son
masque, et, dans leurs yeux, il lit des promesses lascives; de grandes
qui se baissent pour palper le crêpe de sa ceinture, et il voudrait
enfouir ses lèvres dans les sillons de leurs dos flexibles; de grasses
qui s'éventent, et il lui semble que plonger dans leurs molles rondeurs
serait à son rut un assouvissement délicieux; de minces dont les seins
sautillent dans les cuirasses de satin, et, en un souhait de les y
sentir se reposer, il arrondit ses mains frémissantes.
Le torrent des admirateurs le roule dans la salle:
--Mikado! Mikado! Bravo Mikado!
Pour leur hocher un signe remerciant, Paul Grimail cherche qui répète ce
mot. Ses yeux se lèvent, et c'est le lustre énorme, le cru du gaz, les
loges gorgées de femmes en clairs dominos et de gants blancs
applaudisseurs; ses yeux se baissent, et c'est un enchevêtrement de
corps assombris: le trille de ces deux teintes adverses accotées.
Et les bravos le déclarent le plus splendide des mâles.