Ils avaient bu toute la nuit, Styx le poète désolé et Laas le poète
calme, ils avaient bu à la coupe d'or de la fée Eaudevie, cette
compatissante qui change les cailloux en pierreries,
Qui porte la lune
Dans son tablier,
comme a dit un autre poète, leur aîné.
Adoncques, à l'heure où, sous le clignotement de la dernière lanterne,
le dernier ribleur rase les murs suintants, ils passèrent la rivière
Sequane sur le Pont-au-Double, en face le parvis de la Cathédrale.
Les pieds dans la boue et le front dans les étoiles--absentes,--ils
allèrent d'aguet, par la ruelle torte aux pavés disjoints, chez les
Villotières adextres à tenir amoureuses lysses, où l'on a sadinet cy
pris, cy mis.
Muets, à la lueur blafarde de la chandelle chassieuse, ils grimpèrent
les marches vermoulues de l'escalier branlant, jusques à la haute
chambre aux poutres enfumées, aux escabeaux cul-de-jatte, où les
maléfiques Circés du bas mestier étalaient leurs reins monstrueux et
leurs torses lubriques sous les courtines de percale des lits
craquetants.
Là, bientôt énervés par les caresses savantes des filles, les deux
poètes voulurent chanter Priape. Mais lorsqu'ils ouvrirent leur bouche
idoine à lancer l'ample alexandrin aux sonorités de cuivre,--ils
grognèrent comme des pourceaux.
_Quatrième Soirée_
_La mer, d'un jade qui écumerait. Et le tissu métallique des pluies
voile le ciel morose._
_Jusqu'aux flots du golfe, le vieux palais génois étend ses balustres à
travers les bosquets de myrtes. Pétale à pétale s'effeuillent les roses
pourpres trop chétives pour soutenir les gouttes pesantes de l'averse;
et les pétales pourpres jonchent la pelouse._
_Et la mer geint, la mer d'un jade qui écumerait._
_Les dames transies des fresques anciennes croisent leurs bras anguleux
sur leurs poitrines liturgiques. Les chevaliers foulent de leurs pieds
de fer les échines des lions armoriaux, et l'impassibilité rébarbative
de leurs visages glace. En une ombre caligineuse, humide, les dalles des
larges escaliers dégradent. Vers où?_
_Là-bas s'érige l'amphithéâtre des collines olivâtres; et les maisons
s'y étagent, assises en cercle au spectacle des eaux, comme un peuple._
_Et le tissu métallique des pluies voile le ciel morose._
_Les vaisseaux ivres titubent à la surface du golfe qui moutonne, et
monte, et se dérobe._
_Et les grands môles se courbent dans les flots, les grands môles qui
guettent au loin, de leurs phares._
_Une mouette. L'éclair oblique de son ventre blanc, et l'aigu de sa tête
grise, dans le terne espace._
_Miranda soulève sa face exsangue et la ruisselante blondeur de sa
chevelure éparse où brillent quelques saphirs perdus dans l'emmêlement
des tresses. Elle se dresse des coussins écarlates fiorés
d'aigues-marines. Ses bras nus, graciles, l'étayent; ses bras nus,
graciles, et blancs comme les vieilles soies blanches, et ses longues
mains rubéfiées par l'écarlate des étoffes. Sur sa gorge plate
s'effondre en plis mous une chlamyde couleur d'aventurine où se révèlent
de très distantes et minuscules paillettes d'or vert. Sur sa gorge
plate, et blanche comme les vieilles soies blanches, la chlamyde couleur
d'aventurine s'ouvre en longue fente sans bordure._
_Elle se tient à genoux dans une posture attentive, le regard au golfe.
Et sous ses sourcils broussailleux de chanvre pâle, et sous la paupière
exsangue qui presque recouvre l'orbite, seul l'iris obscur._
_A genoux. Et ses bras l'étayent, et sa jambe fluette s'enfonce par les
coussins, sa jambe gaînée d'un bas teinte de fleuve, où des chimères
d'argent butinent parmi des fleurs magiques, et se lovent._
_Et jusqu'aux flots du golfe le vieux palais génois étend ses balustres
à travers les bosquets de myrtes._
_Pétale à pétale s'effeuillent les roses pourpres._
_Des tentures blanches à paysages peints suspendues de pilier à pilier
sur des tringles de cuivre comblent le vide des arcades, sauf une._
_Par elle Miranda regarde le vol elliptique de la mouette, et la mer._
_L'harmonieuse pluie chante. Elle brode sa cristalline mélodie de
clochettes sur le gémissement uniforme du reflux._
_Gènes se noye dans la liquescence de l'air et des sons, Gènes et ses
maisons assises comme un peuple, et les fresques olympiques du palais,
et les myrtes._
_L'atmosphère se glauque avec des teintes d'aquarium._
_Pétale à pétale s'effeuillent les roses pourpres._