En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres
raidis par trois heures successives d'escrime. La clarté discrète qui
choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan où gît la chemise
de soie qu'il endossera demain matin pour se battre. Des mélancoliques
lueurs.
Et il vérifie par mémoire s'il n'oublia aucune des courses à faire dans
cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui coûtera encore cent
francs. Ses calculs, qu'il les fasse et refasse, atteignent
inévitablement ce total.
Jusque la fin du mois il sera contraint à vivre chichement. En somme, il
dépensa beaucoup pour cette liaison: dîners et fleurs, parties de
campagnes et théâtres, voyages et voitures de remise, duel. Il eût à ce
prix entretenu trois grisettes pendant le même nombre de semaines. Mais
que d'heures exquises passées avec elle, si aimante et si douce! Elle
doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette
supposition l'attendrit: toute la journée il y songea tristement.
Marceline s'évoque en visions délicieuses de charme et de bonté; et ces
visions se dissipent et renaissent... Ou bien, qui sait, peut-être, la
finaude a-t-elle déjà reconquis l'époux, et lui la supplie-t-il, en
larmoyant, de l'aimer. Car elle est forte en volonté, même son amant,
jamais ne put connaître ce qu'elle pensait...
Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura _versé son
sang pour elle_: et la charmeuse blonde s'exaltera en faveur de la
victime. N'est-ce pas un premier duel et son auréole de bravoure qui la
conquit. Au contraire, s'il blesse le mari, elle l'aimera pour son
triomphe. Oh! la logique des femmes, comme il la connaît.
Machinalement, sous les couvertures, il refait du poignet, du pouce, les
feintes apprises. Sans doute l'adversaire aura le jeu sec de l'armée et
l'épée théorique. Par ce dégagé il lui joindra la poitrine, le ventre
par cet autre. Et s'il commet la sottise de se découvrir par un coupé,
on lui ménage certaine riposte...
Puis, défile le rappel de ses combats d'honneur, Cluseret faillit le
transpercer il y a deux ans... Si le mari de Marceline le tuait? Non,
c'est une chose rare ces accidents. D'ailleurs, il aura mené joyeuse vie
ces cinq dernières années. Que de maîtresses, mes enfants, que de cocus
et quelles noces!...
La mort? Le nirvana sans doute, le complet repos des phénomènes. Ou,
avenir terrifiant, une multitude de petites existences, d'êtres
minuscules qui naissent de la décomposition; et la mort ce sera la vie
infiniment multiple, avec toutes les douleurs, atténuées pourtant, et
mises au point psychologique de ces larves. Quelle destinée: des joies
et des désespoirs de microbes!
La mort, est-ce la négation absolue? L'inconcevable, alors? Car, si
l'absolu se pouvait concevoir, il s'établirait un rapport entre lui et
le concevant, c'est-à-dire que l'absolu serait relatif, proposition
contradictoire. Oh! stupidité immense des hommes.
Penser que la philosophie officielle raisonne encore dans son ineptie
béate, sur l'absolu inconnaissable...
Sonne deux fois le cartel. Il reste encore quatre heures à dormir; et le
sommeil s'impose absolument nécessaire pour se trouver dispos le matin.
Au reste, il est très calme, très brave. Une dernière fois Doriaste mime
dans le vide la botte sur laquelle il compte. Il s'y peut fier
décidément, et, comme il ne se découvre jamais...
Et il s'estime un très chic type: des amours, des duels, du talent et
une complète indifférence pour les hochets de gloire.