IV

Dans la pièce tendue de mauve, elle s'assied triste. A peine

effleure-t-il le baiser de Doriaste vers ces lèvres chaudes. Elle se

laisse enlacer. Ils restent ainsi longtemps sans dire, lui, s'imprégnant

d'elle. Il songe que cette femme il la doit avoir, que son honneur de

mâle serait compromis s'il ne manifestait pas sa virilité. Peu à peu, il

approche son visage de celui de Marceline et multiplie les baisers, de

minuscules baisers qui pleuvent. Elle s'étire, comme prise d'un malaise

et vainement se débat sous l'étreinte triomphante. Par saccades sa gorge

gonfle le drap bleu du corsage. Des tiédeurs en émanent qui pénètrent

l'amant, font vibrer ses reins et ses entrailles, tendent jusqu'à sa

gorge, voluptueusement. Elle ne le repousse plus et s'abandonne. Les

baisers secouent leurs épaules. De la robe dégrafée les seins s'érectent

et renflent la peau blanche. Il la possède.

Le soleil tamisé par la soie des rideaux épanche une clarté mauve.

Marceline, les yeux fermés, la bouche tordue, tressaille, et elle brise

les cordons de ses vêtements et elle force les agrafes. Puis nue

divinement. Et lui la broie dans son étreinte; il mord ces mâchoires qui

râlent.

C'est, avec des sanglots, une lutte cruelle de leurs corps, des

embrassements et des chocs comme s'ils se voulaient confondre jusqu'aux

moelles. Ils s'aiment infiniment.

Sonnent les argentines heures, rieuses.

Les lèvres de Marceline exhalent une odeur de violette.

Au soir. Un dernier rayon roule dans les ors pâles de la chevelure

épandue et les membres épars de l'amante s'ombrent d'ambre.

V

Tous les jours elle vient chez lui pour aimer.

Et cette liaison se raffine de senteurs discrètes de linge sobrement

dentellé, sans ostentation de faveurs bleues ou roses.

D'elle, cependant, Paul Doriaste ne possède que l'extérieur; il en

ignore l'intime psychologie. On dirait qu'elle tâche à paraître une

créature d'âme banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se

dérobe et s'efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui

permette d'induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s'offre

très bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples éloges qui flattent

délicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la délectent,

elle-même se défend de soutenir une opinion littéraire ou artistique.

Tout ce qu'il désire, elle l'aime. La vie des boulevards, l'après-midi,

l'amuse. Aux courses, la correction anglaise des équipages, les gestes

secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des

angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions

et de choses la captive. Par contre, lui répugne la semi-familiarité des

restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux

tables voisines ou crient des théories par pose, pour lui plaire.

Doriaste et son mari, c'est là, semble-t-il, ses uniques affections.

Le mari de Marceline, un noble de légende. Il fut bénédictin. En 1870 il

quitta le froc et s'engagea. Par ses relations, par son mérite, il

atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un

salon, voulait vivre fille, l'aima, l'épousa. Aujourd'hui elle déplore

ne pas l'avoir accompagné en Afrique. Elle prévoit des catastrophes s'il

vient à savoir...

Mieux qu'il ne la connaît, Doriaste s'imagine le mari, tant elle en

parle, et il garde au fond de soi une respectueuse pitié pour le malheur

de ce noble, qu'il cause.

Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser près Doriaste

et, toute blanche, la figure encadrée par ses lourds cheveux blonds, à

genoux sur le velours violet du divan, elle s'immobilise, les yeux

vagues humant la lumière. Et, dans la pièce mauve, parmi les vieilles

guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent

des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparaît à son

amant comme la frêle réalisation des mystiques donatrices que peint

Memling dans les panneaux de ses triptyques.

Le thé chez Miranda · 第 15 / 59 题