Dans la pièce tendue de mauve, elle s'assied triste. A peine
effleure-t-il le baiser de Doriaste vers ces lèvres chaudes. Elle se
laisse enlacer. Ils restent ainsi longtemps sans dire, lui, s'imprégnant
d'elle. Il songe que cette femme il la doit avoir, que son honneur de
mâle serait compromis s'il ne manifestait pas sa virilité. Peu à peu, il
approche son visage de celui de Marceline et multiplie les baisers, de
minuscules baisers qui pleuvent. Elle s'étire, comme prise d'un malaise
et vainement se débat sous l'étreinte triomphante. Par saccades sa gorge
gonfle le drap bleu du corsage. Des tiédeurs en émanent qui pénètrent
l'amant, font vibrer ses reins et ses entrailles, tendent jusqu'à sa
gorge, voluptueusement. Elle ne le repousse plus et s'abandonne. Les
baisers secouent leurs épaules. De la robe dégrafée les seins s'érectent
et renflent la peau blanche. Il la possède.
Le soleil tamisé par la soie des rideaux épanche une clarté mauve.
Marceline, les yeux fermés, la bouche tordue, tressaille, et elle brise
les cordons de ses vêtements et elle force les agrafes. Puis nue
divinement. Et lui la broie dans son étreinte; il mord ces mâchoires qui
râlent.
C'est, avec des sanglots, une lutte cruelle de leurs corps, des
embrassements et des chocs comme s'ils se voulaient confondre jusqu'aux
moelles. Ils s'aiment infiniment.
Sonnent les argentines heures, rieuses.
Les lèvres de Marceline exhalent une odeur de violette.
Au soir. Un dernier rayon roule dans les ors pâles de la chevelure
épandue et les membres épars de l'amante s'ombrent d'ambre.
V
Tous les jours elle vient chez lui pour aimer.
Et cette liaison se raffine de senteurs discrètes de linge sobrement
dentellé, sans ostentation de faveurs bleues ou roses.
D'elle, cependant, Paul Doriaste ne possède que l'extérieur; il en
ignore l'intime psychologie. On dirait qu'elle tâche à paraître une
créature d'âme banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se
dérobe et s'efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui
permette d'induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s'offre
très bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples éloges qui flattent
délicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la délectent,
elle-même se défend de soutenir une opinion littéraire ou artistique.
Tout ce qu'il désire, elle l'aime. La vie des boulevards, l'après-midi,
l'amuse. Aux courses, la correction anglaise des équipages, les gestes
secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des
angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions
et de choses la captive. Par contre, lui répugne la semi-familiarité des
restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux
tables voisines ou crient des théories par pose, pour lui plaire.
Doriaste et son mari, c'est là, semble-t-il, ses uniques affections.
Le mari de Marceline, un noble de légende. Il fut bénédictin. En 1870 il
quitta le froc et s'engagea. Par ses relations, par son mérite, il
atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un
salon, voulait vivre fille, l'aima, l'épousa. Aujourd'hui elle déplore
ne pas l'avoir accompagné en Afrique. Elle prévoit des catastrophes s'il
vient à savoir...
Mieux qu'il ne la connaît, Doriaste s'imagine le mari, tant elle en
parle, et il garde au fond de soi une respectueuse pitié pour le malheur
de ce noble, qu'il cause.
Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser près Doriaste
et, toute blanche, la figure encadrée par ses lourds cheveux blonds, à
genoux sur le velours violet du divan, elle s'immobilise, les yeux
vagues humant la lumière. Et, dans la pièce mauve, parmi les vieilles
guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent
des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparaît à son
amant comme la frêle réalisation des mystiques donatrices que peint
Memling dans les panneaux de ses triptyques.