superficie est occupée par la lamaserie enclose de hauts murs, ayant au
sommet les édifices, et dont le côté droit se prolonge sur un dos d’âne
où sont des masures grises qu’habitent des laïques, des Chinois et des
métis. On trouve dans ce quartier de la ville quelques boutiques assez
misérables, la lamaserie ayant accaparé le commerce. Nous nous adressons
au chef des lamas pour obtenir les bêtes de somme qui nous sont
nécessaires, et non au mandarin chinois logé à l’intérieur du couvent,
près de la porte d’entrée. Ce mandarin est à la complète discrétion des
lamas; ils l’hébergent, le nourrissent et, paraît-il, lui dictent des
ordres. En tout cas, nous avons vu ces tondus faire la police autour de
nous et chasser des soldats chinois, qui s’éloignaient sans oser se
permettre la moindre observation.
Aussi bien que le commerce, l’industrie serait entre les mains des
lamas; l’un d’eux vient nous offrir des petits pains de soufre; d’autres
travailleraient les métaux et surtout l’argent, fabriquant des ornements
pour les indigènes. Un de ces ouvriers, fort bien mis, jeune homme à
mine intelligente, vient nous rendre visite; il possède quelques mots
d’hindoustani et de persan, ce qui nous permet d’apprendre qu’il est
allé à Ladak, qu’il a appris son métier chez un Afghan du Pendjab
immigré à Lhaça. Cette rencontre nous fait sentir combien nous étions
près des Indes lorsque nous étions sur les bords du Namtso. Si les
hommes voyagent, on peut affirmer que les marchandises voyagent encore
plus et que de main en main elles vont d’un antipode à l’autre. A Litang
on nous vend des allumettes de Malmö. Elles ont suivi les fumeurs
d’opium, elles leur sont très utiles pour leur fumerie, la pipe devant
être souvent allumée; les lamas s’en servent pour les luminaires de
leurs autels.
A Litang nous assistons à un beau coucher de soleil. Nous admirons un
superbe paysage de nuages: à l’est ils sont accumulés au-dessus des
montagnes; ils semblent épais, lourds, faits d’une matière solide;
au-dessus, le ciel est rempli comme par la masse immense d’un métal
incandescent: c’est la fournaise rutilante d’un atelier titanique et
cyclopéen où l’on triture un monde; à son contact avec les nuages, l’or
du métal en fusion a les teintes de l’acier.
Et de nouveau nous voilà pensant qu’on fabrique ici des montagnes qu’on
répandra vers l’orient; tandis qu’à l’occident le ciel est pur, les
hauteurs nettes et la besogne achevée: nous l’avons constaté aux dépens
de nos jambes.
A Litang on tire le canon pour annoncer la fermeture des portes; c’est
en même temps le signal des aboiements des chiens.
On nous confie à la garde de deux hommes armés de piques, de chaînes,
d’une lanterne et de semelles de cuir cousues ensemble à une même
extrémité: elles servent à claquer les joues des récalcitrants. Nous
dormons en toute sécurité, par la bonne raison que nous avons enivré
complètement nos gardes du corps et qu’ils ronflent.
Le lendemain, nous nous réveillons dans la brume. La plaine, les
montagnes ont disparu. Soudain le soleil se montre, il frappe de ses
rayons la grande lamaserie, et elle resplendit à travers les vapeurs qui
flottent, s’élèvent, se perdent dans l’atmosphère comme les fumées de
feux allumés sur les toits des maisons. Et Litang ressemble alors à un
immense amphithéâtre d’autels érigés les uns au-dessus des autres
jusqu’au ciel, où ils envoient la fumée des encens qu’on brûle on
l’honneur de la divinité.
Après Litang nous ne trouvons plus que de petits villages. Enfin le 24
juin, nous descendons dans la vallée étroite où les maisons de
Ta-tsien-lou se pressent. Un sentier pavé et glissant mène au pied de la
terrasse où est établie une lamaserie au milieu de superbes peupliers.
Plus bas coule une rivière torrentueuse au travers de bocages, sur un
lit de cailloux et de rochers.
On la franchit au moyen d’un pont d’une seule arche sous laquelle l’eau
bruit en écumant, car c’est d’une course folle que cette rivière passe
dans la ville, posée sur ses deux rives.
A Ta-tsien-lou nous sommes accueillis à bras ouverts par nos
compatriotes de la mission: Mgr Biet, les Pères Dejean, Giraudot Soulié,
et par M. Pratt, un naturaliste anglais.
Ta-tsien-lou a une population composée de Tibétains et de Chinois. La
plupart des Chinois sont soldats ou bien marchands, occupés surtout au
commerce du thé, de l’or, de la rhubarbe et des peaux. On trouve aussi
dans leurs boutiques des marchandises européennes: des tapis et des
draps russes, des calicots anglais, de l’horlogerie suisse, des
contrefaçons allemandes, des produits européens et différents affiquets
d’origine chinoise.
La rhubarbe, fort mal séchée, se trouve à profusion dans les montagnes
environnantes. Le thé de Chine arrive à Ta-tsien-lou sur le dos des
porteurs; on l’enferme dans des caisses spéciales enveloppées de peaux
qu’on mouille et qu’on coud autour tandis qu’elles sont fraîches: la
peau se rétracte et protège la précieuse denrée contre les fugues et les
caprices des yaks qu’on emploiera dorénavant à la transporter jusqu’à
Lhaça et même plus loin.
L’or est recueilli par des orpailleurs misérables qui travaillent pour
le compte des lamaseries. Il abonde dans toute cette région, qu’on
n’aurait pas de peine à transformer en véritable Californie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tandis que nous nous reposions avant de partir pour le Tonkin, un
incident assez caractéristique se produisit. M. Pratt, naturaliste
anglais, pourrait au besoin confirmer ce que nous allons dire: d’abord
que les missionnaires lui ont rendu tous les services en leur pouvoir,
sans jamais lui demander, pas plus qu’à nous, quelle était sa croyance.
M. Pratt pourra dire que le mandarin de Ta-tsien-lou a essayé de
fomenter une émeute contre nous, sous prétexte que nous «voulions voler»
les trésors, insinuation ridicule et grotesque, comme on pense bien.
Il faut pourtant vous raconter cette histoire avec quelques détails.
Imaginez-vous que depuis deux ans on promet aux missionnaires de
Ta-tsien-lou des passeports qui leur permettront de retourner à Batang.
Il y a engagement solennel de les donner, mais on ne le tient pas. Mgr
Biet croit devoir profiter de notre présence pour tenter une nouvelle
démarche auprès du mandarin de l’endroit, nommé Fou-tchao-kong, et
auprès du liang-tay de Batang, un certain Ouang-kia-yong. Ce dernier a
été nommé récemment à la place du vieillard que nous avons rencontré
dans cette ville; il se rend à son poste et se trouve à Ta-tsien-lou en
même temps que nous.
Un conseil auquel nous assistons est tenu, et, après une discussion, les
mandarins promettent des passeports aux missionnaires. Le nouveau
trésorier s’engage à les emmener avec lui, le 17 de la lune. Ce
personnage nous demande même un revolver destiné à terrifier les
Tibétains. On le lui promet.
Bien entendu, les engagements pris par les mandarins ne sont pas
sérieux. En effet, le 15 de la lune, dans la matinée, un homme du yamen
vient nous prévenir officieusement que Ouang-kia-yong partira le
lendemain, c’est-à-dire un jour plus tôt qu’il n’a été convenu. Or, on
n’a pas vu l’ombre d’un passeport à l’évêché.
Dans l’après-midi nous envoyons Dedeken, vêtu à l’européenne, porter le
revolver promis. Il en profitera pour obtenir quelques renseignements,
sinon des explications. Il se présente à la porte du tribunal, remet nos
cartes, selon l’étiquette; on l’introduit, puis on le prie de s’asseoir,
car ces messieurs sont à table. On ne lui demande même pas ce qu’il
veut. La salle du banquet est voisine de l’antichambre, les cloisons
sont minces, et durant les cinq heures qu’il attend, Dedeken a tout le
temps d’entendre insulter la France, les Européens et les missionnaires,
dans les termes les plus malséants. Le mandarin Ouang-kia-yong se
distingue par des éclats de voix: il veut que les injures soient
entendues distinctement de celui qu’il ne daigne pas recevoir.
Le festin dure, la nuit tombe et Tchao-kong, mandarin de Ta-tsien-lou,
fait battre le tambour dans la ville et convoque un homme par maison; le
crieur public appelle à l’aide, criant sur tous les tons: «Secours au
tribunal en danger et sus aux Européens. Armez-vous.» Le peuple s’arme,
qui d’un sabre, qui d’un gourdin, tous d’une lanterne et d’un parapluie,
car heureusement il pleut et cela rafraîchit l’enthousiasme.
Nous ignorions ces détails; mais, inquiets au sujet de notre compagnon,
nous envoyons deux de nos hommes armés le chercher, le prier de revenir.
Dedeken sort et il est tout surpris de voir les abords de la cour du
yamen occupés par la foule.
On veut barrer le passage à nos hommes; ils menacent et reviennent avec
Dedeken. Mais une foule de 500 à 600 individus les suit, malgré la pluie
battante. Arrivé au pont qui traverse le torrent, Dedeken a une soudaine
intuition du danger qu’il court d’être jeté à l’eau, il s’arrête et
invite à haute voix les curieux à ne pas l’accompagner plus loin. La
foule hésite un instant et nos gens arrivent sains et saufs à la maison.
Ces braves mandarins avaient suivi la tactique habituelle pour provoquer
le massacre d’Européens. Ils n’avaient pas réussi pour plusieurs
raisons: parce que la population de Ta-tsien-lou est composée en grande
partie de marchands et qu’elle est pacifique--les marchands, en effet,
se tinrent tranquilles;--parce que le chef militaire est musulman et
qu’il vit en bons termes avec les missionnaires: il avait refusé
d’envoyer 200 soldats qu’on lui demandait;--parce que le roi tibétain,
invité à soulever ses sujets, n’avait pas bougé, par antipathie pour les
Chinois.
Le lendemain de cette sotte affaire, le liang-tay Ouang-kia-yong partait
pour Batang par un chemin détourné; les gens du Kuin-leang-fou se
répandaient dans le bazar en proférant des insultes contre nous; ils
annonçaient que nous allions être enchaînés et chassés comme des chiens.
Les missionnaires devaient avoir le même sort. Le second du
Kuin-leang-fou, un certain Liou-pin, disait qu’il fallait tuer les
Européens, qu’il en avait lui-même massacré à Tchong-king et que _cela
n’était pas difficile_. Nous supposons qu’on voulait nous effrayer, mais
on ne nous effraya pas.
Que fait alors le mandarin, qui n’a pas atteint son but; il laisse
passer trois ou quatre jours, puis il envoie un homme de confiance nous
offrir des excuses pendant que nous sommes à l’évêché. Le messager était
en tenue de cérémonie; il avait à la main la grande carte de son maître,
qui, disait-il, _se reconnaissait seul coupable_, bien qu’on eût _agi à
son insu, par erreur_. Nous répondons que nous n’accepterons ces excuses
que lorsque le mandarin aura délivré les passeports promis aux
missionnaires. Cet acte nous prouvera la sincérité du coupable
repentant.
Le mandarin ne s’en tient pas là. Il nous fait voler quelques jours
après, et, feignant d’instruire le procès des voleurs, il tient une
grande séance en présence d’un public nombreux, et au moyen de faux
témoins, de mensonges impudents, il s’efforce de nous salir et de nous
déshonorer. La violence ne lui ayant pas réussi, il emploie la calomnie.
Nous envoyons un petit mot à son chef, qui habite Tcheng-tou-fou. Nous
nous plaignons pour la forme, et notre plainte porte ses fruits: le
coupable reçoit de l’avancement après notre départ.
Voilà l’administration chinoise à laquelle nos diplomates demandent des
réparations, c’est-à-dire de la justice, de la loyauté. Nous croyons que
c’est perdre son temps. Ces gens sont lâches, il faut leur inspirer la
crainte: c’est le seul sentiment auquel ils cèdent.
Au moment où nous écrivons ces lignes, les bâtiments de guerre des
puissances européennes se sont rassemblées et attendent le résultat des
démarches et des discussions des ministres avec les Chinois.
Ils seraient disposés à agir. Nous pouvons prédire que les mandarins
feront des excuses, qu’ils payeront une indemnité, qu’ils accorderont
des concessions douanières à quelques-uns, des commandes de fusils
destinés à tuer les Européens à d’autres, qu’ils feront des
proclamations invitant le peuple au respect des Européens; on décapitera
peut-être quelques chenapans qui devraient l’être depuis longtemps, et
la comédie sera jouée. Les mandarins seront félicités par leurs
supérieurs, ils recevront de l’avancement, on dira au peuple que les
Européens sont des gens qui vendent leur vie pour de l’argent et qui
font des menaces sans les exécuter jamais.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Notre séjour à Ta-tsien-lou a duré plus d’un mois, car nos forces
étaient épuisées et nous voulions arriver au Tonkin. Grâce aux bons
soins de nos compatriotes, à leur obligeance, à leur aide, nous avons pu
exécuter cette dernière partie de notre programme.
Pendant notre exploration nous avions fait de nombreuses collections
destinées aux musées de France; à Ta-tsien-lou nous les avons augmentées
considérablement, grâce à des achats que nous facilitaient nos
compatriotes.
S’il avait fallu transporter nos ballots jusqu’au Tonkin, cela nous eût
retardés et peut-être arrêtés à mi-chemin. Mais heureusement pour nous,
M. Pratt, le naturaliste anglais bien connu, s’offrit à se charger du
transport de nos bagages jusqu’au premier consul français, que nous
supposions être à Han-keou et à qui nous adressions une lettre. Nous
avons envoyé nos photographies par l’intermédiaire du consul anglais de
Tchong-king; le consul européen le plus rapproché. Nous regrettons de ne
pas savoir son nom afin de le publier à cette place, comme un faible
hommage de reconnaissance. Photographies et collections sont arrivées en
bon état en Europe, et elles sont exposées au Muséum, où elles
resteront. M. Pratt a dû faire transporter nos paquets pendant un mois à
dos d’hommes, acheter des jonques, descendre le Yan-tse-kiang jusqu’à
Chang-haï. Notre consul de Han-keou étant absent, M. Pratt trouva tout
naturel de transporter plus loin les collections adressées au Muséum
d’histoire naturelle. A Chang-haï il se présente au consulat français,
où M. Wagner lui dit ne pas vouloir s’intéresser (!) à cette affaire.
Alors M. Pratt a recours au procureur des Missions étrangères, qui veut
bien s’occuper de ces collections destinées à l’État, et les fait
charger sur un paquebot des Messageries.
Grâce à M. Pratt, nous savions que les fruits de notre travail étaient
en sécurité, autant que le permettent les rapides du Yan-tse-kiang, et
nous pouvions nous diriger vers le Tonkin sans impedimenta.
Nous aurions peut-être quitté Ta-tsien-lou plus tôt, si, le 15 juillet,
le bruit ne s’était répandu que des Européens partis de Sining-fou
étaient en marche sur Ta-tsien-lou. Après avoir attendu une semaine ces
Européens, que nous supposions être des Russes, nous sommes partis en
suivant la route de Baber, le voyageur anglais.
En quittant Ta-tsien-lou, on quitte le Tibet. Dès la première étape on
voit commencer les vallées humides où se presse une population très
dense et très affamée. On cultive tout ce qui peut l’être, de bas en
haut. Chaque poignée de terre végétale est utilisée. Il n’est pas rare
de voir une ou deux touffes de maïs plantées dans les encoignures des
escarpements, sur de petits éboulis au flanc de la montagne. Tout est
déboisé. Ici l’on fait produire à la terre ce qu’elle peut,
impitoyablement. Nous constatons que des yeux avides ont examiné tous
les coins et recoins de la vallée et que pas une parcelle de terrain
n’est perdue. Ces gens-là doivent regretter de ne pas pouvoir faire
sortir des moissons du cœur des rochers: s’ils en avaient le temps, ils
les pulvériseraient et les transformeraient en rizières.
Nos auberges portent des noms pompeux, comme celui de «l’Étoile
Polaire», car les Chinois sont ferrés sur les points cardinaux; ils en
parlent à tout propos. Ils connaissent depuis des siècles l’aiguille
montrant le sud, comme ils disent.
Nous sommes étonnés par leur économie, leur parcimonie, leur avarice,
leur art de tirer parti de tout, absolument tout. Ne nourrissent-ils pas
leurs chiens avec... On vous apporte une lampe lorsque la nuit tombe: eh
bien, la mèche en est faite avec la moelle séchée d’un certain jonc.
Vous fendriez le jonc, eux l’évident soigneusement; il servira à divers
usages, à faire des ventouses, par exemple: Ils suppléent aux produits
de l’industrie, qui leur manque, avec une adresse de mains et une
patience remarquables. S’ils ne fumaient pas, il n’y aurait pas chez
beaucoup d’entre eux trace de superflu.
Et encore n’avons-nous pas entendu à ce propos une discussion bien
typique entre un fumeur d’opium et un non-fumeur. Ils envisageaient la
question de l’opium à un point de vue économique. Le fumeur disait que
la dépense est la même pour l’un et pour l’autre, et que par conséquent
l’opium n’offre pas d’inconvénients. En effet, un fumeur ne mange pas de
viande, il ne peut boire d’eau-de-vie, il peut se nourrir de fruits à
très bon marché et en manger d’énormes quantités sans s’exposer à la
diarrhée. Celui qui ne fume pas doit manger de la viande de porc; il
boit de l’eau-de-vie, et sa dépense pour se nourrir est aussi forte que
pour fumer.
Dans ce pays, qui nous semble un véritable pays de la faim, où la lutte
pour la vie rend les hommes féroces, sans pitié, sans charité,
l’essentiel est de ne pas mourir de faim; peu importe le reste. Nous
avons rencontré des êtres décharnés, se traînant avec peine; ils
mouraient de faim. Nous en avons vu qui étaient tombés d’inanition sur
le sentier; les Chinois les enjambaient sans s’émouvoir, sans leur
prêter aide. Le mourant expirait, et son cadavre restait là sans que
personne songeât à s’en occuper.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A Fou-lin nous quittons la grande route, qui continue vers l’est, et
nous nous dirigeons vers le Yunnan à travers les plateaux du Tien-chan.
Sur la route nous trouvons des villes et des villages chinois, formés
surtout d’émigrants du Se-tchouen: la montagne est habitée par les
Lolos, race svelte, à longs pieds, énergique, guerrière; elle inspire
une véritable crainte aux Chinois, qu’elle ne se fait pas faute de
piller à l’occasion.
Nous voyageons à l’époque des examens, et les futurs bacheliers,
chevauchant par bandes sur les chemins, ne perdent pas une occasion de
nous insulter ou de nous menacer. Et nous ripostons par des corrections,
quel que soit leur nombre, décidés à donner bonne idée des Européens et
des Français à ces gens qui n’en ont pas encore vu dans leur costume
national. Nous préférerions mourir plutôt que de laisser une insulte
impunie, et c’est en appliquant ce principe, à nos risques et périls,
que nous avons pu arriver sans encombre sur les bords du fleuve Rouge,
après une halte à Yunnan-fou chez nos missionnaires et une autre à
Mongtzeu chez M. Leduc, notre consul, qui nous accueillit cordialement
ainsi que les Européens de la douane.
Grâce à M. Leduc et à M. Jansen, ingénieur des télégraphes, de
nationalité danoise, nous nous embarquons le 22 septembre sur le fleuve
Rouge, avec des provisions de route à l’européenne. Ce sont des boîtes
de conserves, des vins de France, même du champagne, que nos hôtes nous
ont offert gracieusement. Enfin, pour que rien ne manque au festin dont
Henri d’Orléans élabore immédiatement le menu, nos bateliers sacrifient
un buffle et nous offrent le «dos gras» de la bête, le filet et le
faux-filet inclusivement, pour nous servir des termes aucunement
homériques.
Puis, tandis que nous descendons le fleuve à l’ombre de la capote de
joncs tressés formant toiture, et que la brise, rafraîchie par la marche
en aval, nous caresse délicieusement, que les rives étalent une
luxuriante végétation, où notre œil se fixe sans énergiques regards, on
étend une natte propre, et dessus on dispose un déjeuner merveilleux,
qui débute par la quinine. Car il faut être prudent lorsqu’on festine,
ainsi que nous l’enseigne l’histoire. Vous entendez que je veux parler
de Balthasar, à qui la joie de manger fit oublier l’ennemi. Or la fièvre
en est un pour le voyageur, un ennemi contre lequel il suffit d’être en
garde pour n’avoir rien à en craindre.
Le 22 septembre nous nous embarquons sur le fleuve Rouge, qui nous
apparaît couleur de lie du haut de la deuxième passe, avant Mang-hao.
Nul fleuve ne mérite mieux son nom.
Avant de l’atteindre, nous avons fait, depuis la frontière de Sibérie, à
peu près 6.000 kilomètres, soit à pied, soit à cheval. Aussi vous
comprendrez avec quelle satisfaction nous nous sommes étendus dans la
jonque que nous avait retenue M. Jansen.
Le soir du 22 septembre, après avoir franchi très rapidement les
rapides, nous apercevons le drapeau français du poste de Bac-sat et nous
stoppons pour aller serrer la main à son chef, le capitaine Cadars.
Enfin nous étions sur la terre française.
Le 23 nous étions à Laokaï, où M. Laroze nous recevait en amis, et nous
y changions de jonque. L’accueil de Laokaï n’était que le prélude des
réceptions cordiales qui allaient se succéder sans interruption pendant
notre séjour à Hanoï et le parcours de notre colonie.
A Hanoï, la colonie civile et militaire, M. Raoul Bonnal et le général
Bichot en tête, nous traitait le plus amicalement du monde, et cet
exemple était suivi par la population entière du Tonkin. A tous nous
envoyons nos remerciements sincères.
Si nous avons été étonnés de la beauté du fleuve Rouge, nous ne l’avons
pas été moins du confort et de l’animation qu’on trouve à Hanoï. Et ce
que nous avons vu du delta, la richesse de la végétation, l’inouïe
fertilité d’un sol inépuisable, tout nous fait penser que nous avons là
une colonie très riche dont nous pourrons tirer un excellent parti. Il
nous suffira pour cela de tomber d’accord au sujet de cet enfant dont la
venue a peut-être dérangé nos combinaisons et qui aurait pu mieux se
présenter, mais, croyez-nous, il est viable, et il fera son chemin si
l’on s’occupe de lui comme il le mérite. C’est ce que nous souhaitons à
nos compatriotes.
Chacun sait qu’on revient du Tonkin plus facilement et plus vite qu’on
ne traverse le vieux continent. Pour le retour, nous avons pris à
Haï-phong les Messageries maritimes, et de Hong-kong sommes revenus à
Marseille, avec nos collections, qui nous avaient précédés sur
l’_Irraouaddy_.
De Hong-kong nous avons réexpédié notre Chinois dans son pays, où il
retournera en accompagnant des missionnaires belges. Le petit vaniteux
d’Abdoullah, qui mérite quand même quelques éloges, nous quitte à
Port-Saïd. Rachmed vient avec nous à Paris, dans «son pays», et il
retournera ensuite dans son autre pays le Turkestan russe. Dedeken
rentre en Belgique. Henri d’Orléans et moi, étant les seuls Français de
cette bande, restons en France. Tous sont très heureux du résultat du
voyage. Je ne veux pas quitter la plume sans les remercier tous d’avoir
eu confiance en moi, et d’avoir travaillé de tout cœur à la réussite
d’un projet assez hardi. Tous nous avons fait ce que nous avons pu. Si
nous n’avons pas fait plus, qu’on soit indulgent pour nous.
FIN
[Illustration: Itinéraire du voyage de G. Bonvalot.
Échelle = 1:10.000.000.]
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Chap. I. Dans le Tien Chan chinois 1
-- II. Dans le Tien Chan chinois (suite) 25
-- III. Le Tarim et le Lob Nor 45
-- IV. Les hauts plateaux 81
-- V. La recherche d’une route 113
-- VI. La recherche d’une route (suite) 141
-- VII. Les lacs les plus élevés du monde 177
-- VIII. Les Tibétains pasteurs 207
-- IX. Les gens de Lhaça 239
-- X. Les gens de Lhaça (suite) 259
-- XI. Le Tibet habité 277
-- XII. Le Tibet habité (suite) 297
-- XIII. L’est du Tibet 327
-- XIV. Par la Chine au Tonkin 355
PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.