CHAPITRE II

Monkoullo et le chef des chameliers.--Le Samhar.--Les marchands

d’esclaves.--La plaine d’Azuz.--Le territoire d’Abyssinie.--Mon

serviteur Gœrguis.

Chacun de nous, escorté de ses propres domestiques, montait un mulet

caparaçonné à la mode d’Abyssinie. L’évêque, lui, était sur une mule

dont, jadis, le Négus avait fait cadeau, avec tout son pittoresque

harnachement, à un prêtre de la mission, au temps où il ne la

persécutait pas encore et ne la chassait pas de ses États. Autour du

cou, à la place de sonnettes, lui pendait un triple rang de feuilles de

laurier en étain, dont le choc cadencé produisait un tintement argentin

qui s’entendait de loin. La bête n’était plus jeune, il est vrai, mais

elle n’en était pas moins têtue, et le bon évêque, qui, dans le

principe, se berçait de la vaine illusion que le pas de sa monture

ralenti, ou tout au moins calmé par l’âge, serait plus en harmonie avec

les allures épiscopales, fut maintes fois obligé de recourir à des

arguments en dehors du style canonique, pour dompter ses caprices et la

maintenir en droit chemin.

Notre première halte devait être Monkoullo, le faubourg continental de

Massaouah. Ce fut sous les arbres d’un jardin appartenant à la mission,

que l’évêque et sa suite passèrent cette nuit de voyage. Quant à M.

Münzinger et à moi, nous poussâmes jusqu’à un autre gros village, à deux

ou trois portées de fusil du premier, et nommé Emkoullo, où nous reçûmes

l’hospitalité chez un haut et puissant seigneur de l’endroit, le chef

suprême des chameliers.

L’habitation, construite de chaume et de nattes assez solidement

tressées, ne comprenait qu’une pièce. Au fond, dans toute la largeur,

depuis le toit jusqu’au sol, régnait, parallèlement à la muraille, et à

la distance d’un mètre environ, une sorte de châssis à claire-voie, en

roseaux croisés, analogue au treillage des volières, chez nous. A

hauteur d’appui, dans l’intervalle entre la paroi extérieure et cette

seconde cloison, une espèce de rayon coupait horizontalement l’espace

vide, d’un mur à l’autre. Enfin, au milieu, une porte cintrée,

absolument pareille à celle d’un colombier, et de dimensions juste

suffisantes pour livrer passage au corps d’un homme, ouvrait sur ce

plancher suspendu.

Quel pouvait être le motif de cet arrangement singulier? Je ne me gênai

point pour m’en enquérir. On me répondit que c’était là, tout à la fois,

la chambre nuptiale et le lit des époux.

D’interrogation en interrogation, je finis par obtenir des explications

plus précises, avec l’aveu de cette pratique barbare, en honneur chez

les Chohos, qu’on nomme la «fibulation», et dont les petites filles sont

les infortunées victimes.

Cette coutume odieuse fut importée chez eux du Soudan, où les autorités

égyptiennes, à l’issue des conquêtes d’Ibrahim-Pacha, tentèrent, mais en

vain, de la détruire. On alla jusqu’à pendre les matrones qui y

prêtaient leur ministère. Rigueurs inutiles! Le despotisme du préjugé

acquiert un tel empire en Orient, que les enfants, à l’âge de six ans,

sept ans, couraient d’elles-mêmes au devant de la mutilation.

Il est à croire que les encouragements des parents, pour être secrets,

ne demeuraient pas étrangers à ce fanatisme précoce, et qu’ils

redoutaient de voir plus tard rejaillir jusqu’à eux la honte qui,

certainement, ne manquerait pas d’atteindre leur fille au moment de son

mariage,--ou plutôt d’avoir à subir une dépréciation fâcheuse dans la

valeur de leur marchandise. Toujours est-il qu’à la nouvelle épouse,

ainsi mutilée dès le bas âge, les premiers jours de l’hymen n’offrent

plus qu’une série d’abominables tortures; et il n’est pas rare

qu’éperdue de douleur, pantelante sous ses brutales caresses, elle

s’échappe des bras de son mari. Les proportions exiguës, l’ouverture

étroite de la cage où on l’emprisonne, sont là pour l’en empêcher, et

retenir, bon gré, mal gré, près de son maître, la malheureuse à qui se

révèlent, sous un jour aussi dur, les douceurs à venir de l’amour

conjugal. De cette prison, sous aucun prétexte, il ne lui est permis de

sortir,--j’allais dire jusqu’à ce qu’elle soit apprivoisée. Elle y doit

demeurer un mois entier. C’est le délai légal; et c’est ainsi, au sein

de la plus affreuse des captivités, que s’essayent les timides

bégayements de son cœur.

Ces bégayements-là débutent par des clameurs de bête fauve. J’en fus

témoin. Un jour, à Haylet, un peu plus au nord, dans la plaine d’Azuz,

je me promenais à la tombée de la nuit, en compagnie du cheik de ce

village. Tout à coup, nous entendons des cris épouvantables, qui

n’avaient rien d’humain, sortir d’une maison voisine. Je m’arrête,

croyant à une catastrophe.

--Oh! ce n’est rien, me dit le cheik en continuant à marcher, et d’un

air goguenard; c’est une fille qui s’est mariée ce matin.

Chez mon hôte actuel, semblable surprise n’était pas à craindre. Il

était vieux et ne songeait plus au mariage. Mais il tenait à nous

gratifier d’égards particuliers. Pour nous faire honneur, il tira d’un

bahut deux tapis usés, rapportés par lui, quelque trente ou quarante ans

auparavant, d’un pèlerinage à la Mecque; et je n’oublierai jamais le

regard d’écrasante ostentation qu’il nous jeta en en recouvrant les deux

angarebs, c’est-à-dire les deux lits qui nous attendaient. Nous nous y

couchâmes, pénétrés, comme il convenait, du luxe déployé à notre

intention; et, fatigué, je ne tardai pas à m’endormir.

Je reposais depuis une demi-heure à peine, quand me voilà réveillé par

une sensation désagréable, bien que mal définie encore et confuse. On

eût dit les piqûres légères d’un million de petites épingles s’enfonçant

peu à peu dans les chairs... Et puis, c’était comme un bruit sourd,

insaisissable, quoique persistant, celui que produirait, dans le

lointain, la marche d’une armée en campagne. Je me tournais et me

retournais sur mon grabat, enviant le calme insouciant de mon domestique

Ibrahim, étendu à mes pieds.

A la fin, n’y pouvant plus tenir, et incapable d’endurer davantage ce

supplice en silence:

--Que de moustiques!... m’écriai-je.

--Ce ne sont pas des moustiques, me répond mon homme sans broncher et

impassible.

--Et qu’est-ce donc?

--Ce sont des punaises.

A ce mot, on le comprend, je bondis. A travers les fentes de la hutte,

les rayons de la lune laissaient percer une éblouissante lumière. Je me

précipitai au dehors. Quel spectacle, grand Dieu! J’étais habituellement

vêtu d’habits de laine blanche, avec de grandes guêtres boutonnées, me

montant jusqu’au-dessus du genou. Tout cela était devenu noir, noir

d’insectes qui se livraient, sur mon malheureux individu, à des combats

acharnés dont j’étais le champ de bataille. J’eus beau me secouer,

m’agiter: deux jours après, je trouvais encore de ces puantes petites

bêtes nichées dans les plis de mes guêtres... Cette nuit-là, je ne

dormis plus guère.

A l’aube, nous étions en route à travers les steppes arides du Samhar.

De loin en loin, quelques rares mimosas, des dunes moutonneuses qui

semblent grandir ou diminuer au caprice des vents dont l’aile balaye la

poussière; des fragments de roches calcinées; de profondes ravines

creusées par les pluies diluviennes de l’hiver; à l’horizon, par-ci

par-là, la course effarée d’une gazelle que poursuit l’hyène ou le

chacal; des amas d’ossements blanchis; au-dessus de cette scène d’aspect

si morne, le vol circulaire des vautours ou d’autres oiseaux de proie;

et plus haut, plus haut que les habitants de l’air, plus haut que le

regard, plus haut que la pensée, l’azur immaculé d’un ciel sans nuage,

les rayons embrasés d’un soleil sans pitié... Voilà le Samhar.

Et il y en a comme cela, dans la direction du nord, pour huit jours

avant d’atteindre Souakim. Du côté de l’Abyssinie, à l’ouest, il n’en

faut que deux avant d’arriver au pied des montagnes, où la végétation

commence à s’épanouir. C’était ce chemin que nous suivions...

De temps à autre, une ligne tourmentée zèbre la chaude perspective du

désert d’une teinte plus sombre. C’est le lit desséché d’un de ces

torrents éphémères, disparus aussi vite qu’engendrés, où l’humidité des

couches inférieures se prolonge davantage, et entretient, sur les rives,

la verdure de quelques arbrisseaux clair-semés. Ou bien, tout à coup,

devant vous, le sol est brusquement coupé. Une gigantesque crevasse se

déroule à vos pieds. Là, tout un canton s’est abîmé sous une pression

uniforme. Vous êtes au bord d’une falaise de sable du haut de laquelle

vous contemplez avec stupéfaction, à cent pieds au-dessous, un vallon,

dont les bosquets, comme ceux d’un parc, éparpillent au hasard leurs

festons de feuillage. L’action persistante des eaux souterraines a

produit ce phénomène, et l’affaissement partiel des terres, qu’a

fécondées une infiltration de plusieurs siècles, donne naissance à ces

rares oasis après l’ombre desquelles soupire le voyageur.

Partis à cinq heures du matin de Monkoullo, nous nous arrêtons, à midi,

en un lieu que les indigènes appellent Um-Guera. Nous nous reposons avec

délices, car la chaleur est horrible, et l’étape a été longue. Non loin

du nôtre, un second campement est déjà installé; mais il est d’un aspect

lugubre, celui-là. Ce sont des marchands d’esclaves qui poussent vers la

mer leur bétail humain. Une centaine de ces infortunés sont là, gisant

sans force et presque sans vie, se repaissant d’une maigre pitance que

leur jette la pitié intéressée de leurs maîtres. Ce sont des jeunes

enfants, pour la plupart, des jeunes garçons, des jeunes filles...

Celles-ci ont à peine un haillon pour couvrir leur nudité. Tous sont

chétifs, décharnés, et viennent Dieu sait d’où!... de trois, de quatre

cents lieues dans l’intérieur, comme aussi peut-être, chose affreuse à

dire, du village voisin, où ils ont été vendus par des parents hors

d’état de les nourrir. Les cadavres de la moitié de leurs compagnons,

morts de misère et de fatigue, jalonnent la route qu’ils ont parcourue.

Mais, à notre vue, le front des marchands est devenu soucieux. Ils

n’ignorent pas les efforts des blancs pour anéantir leur odieux trafic,

et ils redoutent les conséquences de notre rencontre. Pourtant leurs

mesures sont bien prises, et nulle intervention inopportune n’en

entravera le cours. Le gouverneur de Massaouah, qui doit veiller, en

apparence, au maintien des dispositions rigoureuses édictées par son

propre gouvernement contre la traite des noirs, est, moyennant une part

dans les profits, de connivence tacite avec eux. Aussi n’est-ce plus à

Massaouah qu’ils vont embarquer leur cargaison. Ils se dirigent un peu

plus au-dessus, vers une anse convenue, dont les agents de l’autorité

ont bien soin de ne venir jamais troubler intempestivement le repos:

c’est là que des bateaux, envoyés les trois quarts du temps par le

gouverneur lui-même, iront prendre la marchandise pour lui faire

rapidement traverser la mer. Une fois en Arabie, il n’y a plus rien à

craindre.

La mer Rouge est sillonnée d’embarcations ainsi chargées. Quelquefois un

navire anglais les arrêtait jadis au passage, et en confisquait à son

propre bord le chargement, pour l’emmener à Aden. Là, le pied une fois

posé sur ce sol appartenant à la libre Angleterre, tous étaient libres à

leur tour, libres de mourir de faim ou de recevoir les coups de talon de

botte qu’on ne leur ménageait pas. Heureux ceux qui pouvaient entrer au

service de quelque marchand ou officier! Quant aux autres, maltraités,

repoussés, s’arrachant sur les tas d’ordures des débris sans nom dont

les chiens ne voulaient plus, combien n’en ai-je pas vu, de ces

malheureux, cadavres ambulants, regretter l’esclavage et le maître qui,

du moins, les nourrissait!

Il est vrai qu’aujourd’hui ces bienfaits de l’affranchissement à

l’anglaise ne sont plus à redouter pour eux. La Grande-Bretagne, après

l’avoir proscrite si longtemps, ne le proclamait-elle pas naguère par la

voix de l’un des siens?... Désormais la traite des esclaves est tolérée

comme une institution nécessaire et un instrument actif de sa politique

libérale en Orient.

Quels cris d’horreur et de réprobation, d’un bout à l’autre de la

pudibonde Angleterre, cependant, si toute autre nation européenne eût,

avant elle, abaissé jusque-là ses principes anciens!... Et Dieu sait,

lorsqu’il s’en mêle, comme John Bull sait crier!... Mais il est bien

question de scrupule ou de pudeur, dès qu’il s’agit de lui-même, et que

ses intérêts sont en jeu! Les marchands d’esclaves peuvent, maintenant,

pourchasser leur gibier récalcitrant, à l’ombre du drapeau de la Reine!

Et sait-on, en effet, sur quelles bases reposent, au Soudan, les

opérations de ce hideux commerce? Ce n’est plus à des rapts isolés et

cachés, à des marchés hâtifs où la famine est le premier agent, qu’il

est condamné. Là, tout se passe au grand jour et sur une vaste échelle.

Ils sont un certain nombre de gens influents, riches, honorés, qui

forment comme une puissance à part, avec ses relations extérieures, ses

traités, ses sujets, son trésor, ses armées. La saison venue,--à

l’ouverture,--chacun équipe sa bande. Il en est qui comptent trois,

quatre et jusqu’à six mille hommes. C’est un sacripant de confiance et

rompu au métier qui les commande, et le terrain préparé, les

dispositions prises, en chasse! Le pays est réparti de manière à ne pas

gêner le voisin. A chacun sa terre. On remonte le Nil Blanc; on visite

les bords du lac Nô et du Bahr-el-Ghazal. Gondokoro était autrefois une

des principales stations. Ce sont les Dinkas, les Nouërs, les

Shilloucks, et tant d’autres, qui vont être les victimes. Armés à peine

de lances inoffensives, d’une timidité d’enfants, aux premiers coups de

fusil, terrifiés, abattus, ces malheureux, vaincus d’avance, tendent le

cou, pour ainsi dire d’eux-mêmes, au carcan dès qu’ils le voient. Les

hommes faits, les femmes, les enfants, tout est bon. Des tribus entières

ont été anéanties de la sorte.

D’ordinaire, l’expédition dure plusieurs mois, tant que les pluies ne

tombent point, ou tant que le gibier se rencontre. De distance en

distance, les traitants élèvent des _zeribas_ pour l’y garder les

premiers jours. Ce sont des refuges entourés d’une double et triple

enceinte de palissades et d’épines, où ils tiennent, en même temps,

leurs approvisionnements et leurs munitions. Ensuite, des bateaux

transportent, à mesure, le butin à Khartoum, et de là il est dirigé, à

beaux deniers comptants, par tout l’Islam. Ce sont les Abyssiniennes,

lorsqu’il est possible de s’en procurer, qui atteignent les plus hauts

prix. Au Caire, suivant la qualité, elles se vendent de 1,500 à 2,000

francs.

Pendant les trois années qu’il a administré cette partie des possessions

égyptiennes, le général Gordon avait fait aux marchands d’esclaves une

guerre sans pitié, et en avait à peu près purgé, au moins

ostensiblement, la contrée. Il revint pour leur prodiguer ses

encouragements officiels et favoriser leur industrie. Ça ne lui a guère

réussi. Allah est grand!...

Le lendemain, le sentier raboteux où nous sommes engagés débouche sur la

plaine d’Azuz. Nous la traversons dans toute son interminable longueur.

Il nous faut près d’un jour pour voir la fin de l’éternel rideau de

mimosas dont elle est couverte. C’est une des contrées les plus

giboyeuses du globe, et tout en marchant, je me livre sans mérite à un

carnage acharné. Sous les broussailles, à chaque pas, se lèvent des

antilopes, des gazelles, des sangliers, et même des panthères.

J’avais blessé un francolin et je m’étais écarté de la caravane pour le

chercher. Un peu en arrière, mon fusil chargé seulement à petit plomb,

je battais, à droite et à gauche, le fourré.

Soudain, d’un massif plus épais, quelque chose bondit et me passe devant

les yeux. Je m’arrête. A trois pas, une grosse panthère, ramassée sur

ses quatre pattes comme un chat en colère, grognait en dardant sur moi

un regard féroce. Que faire? Pareil tête-à-tête, quand il vous prend à

l’improviste, n’est pas sans interloquer. Je demeurais là, campé un pied

en l’air et le fusil sur le bras, à la regarder également. Cet échange

d’œillades expressives dura bien dix secondes, et des secondes, je vous

jure, qui semblent longues! A la fin, je réfléchis qu’à distance si

courte mon coup de feu devait faire balle. Et voilà que doucement, tout

doucement, le regard toujours bien droit et bien fixe, j’essaye de

ramener mon arme pour épauler. Est-ce ce jeu muet? est-ce une autre

cause? je l’ignore; mais à mon mouvement, si imperceptible qu’il soit,

la bête tout à coup prend son élan, et d’un saut gracieux et flexible se

jette de côté, fort heureusement, pour disparaître dans les arbres. Une

ondulation ou deux, et c’est tout: elle a fui; je ne vois plus rien...

Ouf! Je ne cours pas après, et je lui fais grâce de mon coup de fusil...

Décidément, les perdreaux sont plus faciles à tirer.

Azuz est un village qui relevait autrefois des Nahibs d’Arkiko. Mais,

depuis quelques années, il y a scission dans la dynastie de ces princes,

et Azuz forme avec Haylet un apanage indépendant, ou plutôt une

circonscription distincte des possessions égyptiennes, sous la haute

surveillance d’un sous-lieutenant dont le descendant de la race illustre

des Nahibs est un peu moins que le domestique. C’est le dernier centre

de population musulmane que nous allons rencontrer.

Dans la journée, nous atteignons le pied des monts d’Abyssinie, et après

une halte de quelques heures à Kousserett, nous abordons des rampes

escarpées qui, par une ascension pénible et longue, nous mènent au

premier plateau. Autour de nous, à mesure que nous grimpons, le décor

change à vue d’œil. Adieu à la végétation avare et souffreteuse des

terres basses, à l’aridité énervante de leur sol calciné; plus rien ici

qui en rappelle la physionomie ni même le voisinage. A présent, une

forêt épaisse, des arbres magnifiques dont les noms me sont inconnus, le

murmure des ruisseaux sautillant de roche en roche, et une atmosphère

imprégnée de délicieuses fraîcheurs. Les ardeurs du soleil tamisé par le

feuillage ne se révèlent plus, désormais, que comme un sourire et une

caresse. Nous avons presque froid. C’est que nous sommes bien en

Abyssinie; et le soir, assez tard, nous bivouaquons à Gaba, en plein

territoire éthiopien, à 5,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.

La nuit s’annonçait fraîche; elle est glaciale. Nous qui, la veille

encore, trouvions à peine dans les bouffées d’une chaleur suffocante

assez d’air pour respirer, nous grelottons maintenant. Par bonheur, le

bois ne coûte rien que la fatigue de le ramasser, et un bûcher biblique

où flambent quatre ou cinq troncs énormes nous réchauffe de sa flamme

bienfaisante. En même temps l’éclat en écarte les animaux féroces, dont

les hurlements grondent dans l’obscurité; les branches sèches craquent

sous leurs pas. Au lieu de dormir, Monseigneur et moi, nous passons

presque toute la nuit à circuler de long en large, ou, à la mode des

écoliers, à battre la semelle pour nous dégourdir les jambes.

Bien avant que le soleil paraisse, nous sommes en selle. Mais à peine

s’est-il brusquement dégagé, comme il arrive aux tropiques, des cimes

qui le voilaient à nos yeux, que ses rayons nous raniment, nous

réconfortent, et ne tardent pas, sous leurs chaudes morsures, à nous

faire souvenir que c’est bien quand même le soleil africain, le soleil

des déserts. D’un froid intense, nous sommes livrés, sans transition, à

une brûlante chaleur.

Nous avons quitté la forêt pour gravir, gravir toujours de nouvelles

montagnes, dont nous ne parvenons au faîte qu’afin de mieux en

apercevoir d’autres devant nous, et au delà de celles-là, d’autres

encore, au bas desquelles, enfin, est le terme du voyage.

Du moins, rien de monotone dans le trajet. Le paysage est des plus

accidentés, des plus agrestes. Si nous montons souvent, nous descendons

quelquefois. Et alors, aux bois d’oliviers sauvages, de citronniers, qui

tapissent en partie le flanc des collines, succèdent de verdoyantes

vallées, toutes parfumées de fleurs et de gazon, où les plus ravissants

oiseaux de la création se jouent à portée de la main. Vers midi, nous

nous arrêtons au bord d’une source renommée au loin pour la limpidité de

ses eaux. Comme c’est bon d’y boire, quand on se rappelle les puits

nauséabonds du Samhar! Et quelle savoureuse limonade avec le jus des

limons cueillis en route!

Dans le creux des vallons, et sur les plateaux de la montagne, les

indigènes ont semé leurs récoltes. Nous sommes au mois d’avril. C’est

presque le moment de la maturité. Tous leurs soins, toutes leurs

espérances, sont donc concentrés sur ces points où repose leur fortune.

Pour surveiller les environs, ils ont construit, au milieu de chaque

champ, supporté par quatre piliers, un échafaudage en fascines, du haut

duquel le regard vigilant d’une sentinelle, sans cesse en alerte,

inspecte les alentours. Les sangliers font-ils irruption à travers la

récolte: vite, les clameurs des gardiens les mettent en fuite ou

appellent à l’aide. L’ennemi s’apprête-t-il à saccager la moisson et à

en massacrer les propriétaires: sa présence est déjà signalée avant

qu’il ait eu le loisir d’approcher, et tout le monde est sur pied, prêt

à le combattre et à le repousser.

Le dourah est si haut, que nous avançons à cheval le long des tiges sans

que nos fronts les dépassent. C’est ici le sol le plus favorable aux

cultures, et la sécheresse y est inconnue. On sait, en effet, que les

pluies périodiques des contrées tropicales partagent régulièrement

l’année en deux saisons, dont l’époque varie suivant les conditions

climatériques et géologiques du pays. Sur les côtes de la mer, les

pluies commencent au mois de novembre, pour finir avec celui d’avril.

Sur le plateau, au contraire, c’est au mois de mai que tombent les

premières ondées, et elles ne cessent qu’aux derniers jours d’octobre.

Or, sur la lisière extrême de ces deux régions doit se trouver

nécessairement une zone intermédiaire, participant à la fois de l’une et

de l’autre, où la queue des averses de la première devient, à un instant

donné, la tête de celles de la seconde, et où par conséquent il pleut à

peu près toute l’année. C’était cette bande de terrain que nous

traversions. Deux ou trois récoltes y mûrissent aisément sous l’action

alternative du soleil et de la pluie, et la reconnaissance indigène les

a baptisés d’un nom qui en consacre la fécondité: on les appelle

_Doupourchairs_, c’est-à-dire, montagnes à orge.

Puis, voici la charmante vallée de Maldi. Un ruisseau gazouille, tout

bordé d’arbrisseaux odoriférants. Des centaines de pintades ou de

francolins se glissent sous les hautes herbes. Des papillons

éblouissants, des merles métalliques, des tourterelles à longue queue,

voltigent et prennent leurs ébats. Et des fleurs encore; partout,

toujours, des fleurs. L’atmosphère est embaumée.

Notre séjour n’est pas long dans ce coin de paradis terrestre. Le

sentier redevient roide, et nous voilà, un à un, les uns derrière les

autres, à grimper de nouveau, jusqu’à un coude qui nous ouvre subitement

une issue, droit devant nous, au flanc de la montagne. A gauche, c’est

un précipice presque à pic, dont des broussailles nous dissimulent le

fond. Sous le sabot de ma monture, une pierre se détache, et une

antilope effrayée bondit devant moi. D’un coup de fusil, je l’abats, et

je saute aussitôt à terre pour la ramasser. Mais elle roule sous mes

doigts, et bientôt, entraîné, je me sens rouler avec elle. Je

m’accroche, au hasard, à la branche d’un arbuste, qui résiste

heureusement, et, sans courir davantage après ma proie, je remonte à

cheval. J’avais chaud; je me passais la main sur la figure: tout à coup,

je ressens dans le nez des picotements étranges. Je me frotte pour les

faire cesser: plus je me frotte, plus ils redoublent; j’éternue, une

fois, deux fois... dix fois: c’était aux feuilles d’un poivrier que je

m’étais retenu.

Bien d’autres plantes, d’essence précieuse sans doute, sont là, que nous

frôlons sans les connaître. Mais la roche se dégage plus nue et plus

sévère. Le sentier se reprend à descendre. Des éboulements l’ont obstrué

çà et là. Pour le coup, nous voici au milieu d’un torrent à sec. Nous ne

sommes pas les seuls à pratiquer cette voie. Des empreintes nombreuses

d’animaux se montrent sous nos pas. Celles du lion et de l’éléphant y

sont les plus fréquentes. La vue de leurs excréments me remplit de

surprise. On dirait ceux d’un chat colossal et d’un cheval gigantesque.

Ces traces, toutes fraîches, nous indiquent qu’ils ne sont pas loin.

Avant de quitter Massaouah, j’avais dû, pour le voyage, compléter le

personnel de _ma maison_. C’était Ibrahim[2] qui s’en était chargé. Au

nombre des nouvelles recrues, il me présenta un chrétien de l’Hamacen.

[2] Voir _Mer Rouge et Abyssinie_.

--C’est un homme des plus recommandables, m’avait-il dit; nous sommes du

même âge, et je l’ai toujours connu.

--Ah! Et quel âge as-tu toi-même?

C’était un problème que je n’avais jamais pu déchiffrer. La barbe grise

et le corps déjà un peu voûté de mon homme accusaient au moins une

cinquantaine bien sonnée.

--Je ne sais pas, me grommela-t-il, en soulignant sa réponse du petit

rire aigrelet et tant soit peu niais qui lui était habituel; peut-être

trente-cinq ans!

Qui se soucie, en effet, parmi ces gens, d’un aussi mince détail? Et à

quoi bon? Ils naissent, souffrent et meurent. Voilà toute leur vie. Que

les jours et les années s’écoulent, c’est toujours pour endurer les

mêmes peines, et marcher au même but. De préoccupations intellectuelles,

d’aspirations supérieures, il n’en est point d’autres, pour leur esprit

engourdi, que celles réclamées par le besoin journalier de manger. En

quoi la notion de l’âge peut-elle leur servir? Ils se marient comme tout

le monde, aussitôt qu’ils le peuvent physiquement; leurs enfants

grandissent, ainsi qu’ils l’ont fait eux-mêmes, à la grâce de Dieu. Un

jour, lorsque la volonté d’Allah le décidera, il est certain que la

misérable existence qu’ils traînent aura un terme; mais un peu plus tôt,

un peu plus tard, qu’importe? Et pourquoi réfléchir d’avance à l’espace

probable qui reste encore péniblement à parcourir?

Je m’en étais tenu là avec Ibrahim de mes investigations sur son état

civil.

--Et que fera ton camarade? Tu m’as déjà amené deux ou trois garçons

pour mon mulet et les bagages. Toi, tu te charges de la cuisine.

N’est-ce pas assez?

--Oh! Gœrguis--c’était le nom du candidat, Georges en français--possède

bien des ressources qui te seront utiles. Nul plus que lui n’est

familier avec tous les détours de la montagne; c’est un guide sûr. Et

puis, il a appris mainte légende qu’il te racontera. Dans son pays, le

soir, on va le chercher, et l’on se groupe autour de lui pour l’écouter.

Et il conte alors, sur le temps passé, des choses merveilleuses que

personne ne lui a enseignées. Il conserve des écrits anciens que, seul,

il est capable de lire. C’est un savant; et lorsque, dans l’Hamacen, les

riches se mettent en voyage, ils l’attachent volontiers à leur personne

pour que ses récits charment les heures oisives du bivouac. Si tu le

prends avec toi, tu n’auras pas à le regretter. Il te guidera également

à la chasse, et son coup d’œil exercé n’a pas de pareil pour découvrir

la piste des animaux.

Tant de qualités m’avaient persuadé, et Gœrguis fut admis au nombre de

mes gens. C’était un homme de maintien recueilli, et l’on sentait qu’il

avait conscience de sa valeur. Habituellement, en route, il restait à

mes côtés, et portait mon fusil. Car quiconque se respecte ne saurait

lui-même, en Abyssinie, assumer ce fardeau. Ce serait se dégrader aux

yeux de ses propres serviteurs.

Au moment où nous abandonnions le torrent pour remonter à gauche, je

distinguai, sur la droite, comme une échancrure de forme bizarre, qui

coupait la montagne.

--Qu’est-ce que ce trou là-bas? lui demandai-je.

--Ça? c’est le col de Magasas, le col du Pèlerinage. Par là, pendant des

siècles, ont passé toutes les générations chrétiennes de l’Abyssinie,

pour se rendre en pèlerinage au sanctuaire fameux de Debré-Sina (le mont

Sinaï). Il renfermait alors une image miraculeuse de la vierge Marie;

les présents les plus riches y affluaient de toutes parts, et une troupe

de moines était attachée à son service.

--Et maintenant?

--Maintenant, il n’y a plus rien.

--Et pourquoi?

--Ah! c’est une longue histoire.

--Conte-la-moi.

Et, tout en marchant, il se mit à me développer la narration suivante.

L’aspect de la contrée s’était modifié. Au-dessus de la pente rocheuse

dont la surface grisâtre s’étendait devant nous, pas d’autre végétation

que les grands cactus-cierges allongeant mélancoliquement leur tige

démesurée. Plus rien de pittoresque ni d’attrayant sous mes yeux. Le

sabot de nos mulets, plus sûr que notre main, foulait avec assurance les

gradins de pierre. Le chemin était devenu relativement facile. Je

pouvais donc prêter, tout à l’aise, une oreille attentive.

Aux pays du Soudan · 第 6 / 22 题