_SYGNE remet à COUFONTAINE l'un des papiers que le baron a mis dans
son panier. COUFONTAINE le prend et tire des lunettes de sa poche.
Cependant qu'il lit elle reste dans son fauteuil et les yeux fermés._
_Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que l'on claque,
tumultes de rires et de paroles, cliquetis d'armes et de verres, puis
les deux violons qui éclatent tout à côté et se taisent soudain._
_Vagissement d'un nouveau-né._
GEORGES.--C'est votre enfant que l'on baptise, Sygne? J'ai vu le
cortège en arrivant.
SYGNE.--Oui.
GEORGES.--Pourquoi n'êtes-vous pas de la fête?
SYGNE.--Ma place est ici.
_(Il se remet à lire, puis s'interrompt de nouveau et prête l'oreille._
_On tape sur une table, le silence se fait)._
_Voix de _TOUSSAINT TURELURE.--Messieurs, je vous présente mon fils,
Louis Agénor Napoléon Turelure!
_(Applaudissements)_
_Voix de _TURELURE.--Le curé vient de te baptiser chrétien avec de
l'eau,
Et moi je te baptise Français, petit lapin, avec cette goutte de la
rosée champenoise sur la bouchette.
Goûte le vin de France, citoyen!
_(Rires. Applaudissements)_
Que Messieurs les Russes attendent! Que M. le Feld-Maréchal Benningsen
et M. le Prince de Witzingerode nous fassent la grâce de patienter un
petit moment! Que diable! tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux
tout le temps! Nous serons à ces messieurs dans une seconde.
Pour l'instant profitons de l'armistice que l'on vient d'arranger, et
buvons à la santé de cet enfant-nouveau-né avec le vin de la Comète.
_(Grand bruit de verres. Ils boivent. Cris: Vive Turelure! Vive
Louis-Agénor! Vive l'Empereur!)_
_Voix de_ TURELURE.--Passez la galette.
GEORGES.--C'est une bonne pensée que d'avoir gardé notre nom à cette
nouvelle bouture. La grande éloquence de Toussaint m'émeut.
_(Bruit de trompettes au loin)_
_Voix de_ TOUSSAINT TURELURE.--C'est la cavalerie Russe qui prend ses
positions. Pour nous, que les cris de cet enfant tout neuf soient notre
trompette que nous venons de baptiser sous le canon!
Entends-tu, Alexis Couillonadovitch? C'est le cri d'un homme libre!
Nous nous foutons de toi, cosaque!
_(Trompettes de nouveau)_
Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont prendre la France? Ils n'ont
pas assez d'esprit pour cela.
Il y a encore du vin à Epernay! Il y aura toujours assez de France pour
embêter l'Europe et pour lui piquer le derrière et pour l'empêcher de
manger tranquille son foin, la vache!
Messieurs, je vous apprends une grande nouvelle: l'Empereur Napoléon
vient de remporter une grande victoire à Saint-Dizier.
_(Acclamations: Vive l'Empereur!)_
Quant à nous, qu'en dites-vous? Il me semble que nous tenons ici assez
bien.
Nous avons derrière nous Paris, et nos ennemis, ce qu'ils ont derrière
eux, c'est l'Empereur et ses aigles!
Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne nous a pas tout pris, tant
qu'il nous reste ce grand bout de France, ce petit morceau de Turelure
et de la galette!
_(Rires. Applaudissements. Acclamations)_
GEORGES, _reprenant sa lecture_.--Brave péroraison et digne de l'exorde!
_(Il finit sa lecture et reste pensif. Puis il lit de nouveau, ôte ses
lunettes, les remet dans sa poche, replie le papier et le repose sur la
table. Sygne est restée dans son fauteuil sans un mouvement)._
GEORGES, _frappant un coup léger sur la table_.--Sygne.
SYGNE, _se redressant_.--Me voici.
GEORGES.--C'est avec vous que je dois discuter ce papier?
SYGNE.--C'est avec moi. Le baron m'a donné tous pouvoirs.
Il a pleine confiance en moi.
GEORGES.--«Il a pleine confiance en vous». Il a raison.
SYGNE.--Mais d'ailleurs il n'y a rien à discuter. Le temps manque.