SYGNE.--M. le baron Turelure

Venait me demander ma main.

MONSIEUR BADILON.--Il a osé?

SYGNE.--Quelle audace voyez-vous là? Baron, préfet, général, commandeur

de je ne sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, trois ou quatre

châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques, il est vrai),

N'est-ce pas un parti raisonnable?

Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que vouliez-vous qu'il fît?

Est-ce sa faute si je n'ai plus père ni mère? Et j'ai assez d'âge et de

sens pour traiter seule de ce genre d'affaires, comme d'autres.

MONSIEUR BADILON.--Dieu ne se plaît pas aux paroles amères.

SYGNE.--J'ai entendu ces douces paroles par lesquelles il m'ouvrait son

cœur.

MONSIEUR BADILON.--Et pourquoi choisit-il ce moment?

SYGNE.--La suite vous le fera paraître.

MONSIEUR BADILON.--Saurait-il que Georges est ici?

SYGNE.--Il le sait.

MONSIEUR BADILON.--Sait-il aussi,

Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette nuit sous votre toit?

SYGNE.--Il est donc vrai? et vous aussi me dites la même chose...

Le Pape...

MONSIEUR BADILON.--... Arraché de sa prison par la main de votre

frère...

SYGNE.--O pauvre Georges-fou!

MONSIEUR BADILON.--... Est ici caché et remis à votre garde.

SYGNE, _se tournant vers le Christ_.--Malheur à moi parce que Vous

m'avez visitée!

MONSIEUR BADILON.--Mais je l'entends qui répond: C'est toi-même qui

m'as ramené ici.

SYGNE.--Je vous ai tenu entre mes bras et je sais que Vous êtes lourd!

MONSIEUR BADILON.--Aux forts le fardeau.

SYGNE.--Je comprends maintenant Votre assistance et pourquoi j'ai

refait cette maison non point pour moi!

MONSIEUR BADILON.--Mais afin que le père de tous les hommes y trouve un

abri.

SYGNE.--Abri précaire et d'une seule nuit!

MONSIEUR BADILON.--Ne pouvez-vous faire échapper le vieillard?

SYGNE.--Toussaint garde toutes les issues.

MONSIEUR BADILON.--N'est-il point de salut pour le Pape?

SYGNE.--Turelure me l'a remis dans la main.

MONSIEUR BADILON.--Que demande-t-il en échange?

SYGNE.--Cette main elle-même.

MONSIEUR BADILON.--Sygne, sauvez le Saint-Père!

SYGNE.--Mais non point à ce prix! Je dis non!

Je ne veux pas!

Que Dieu prenne soin de cet homme sien, comme à moi mon devoir est

envers les miens!

MONSIEUR BADILON.--Livrez donc votre père fugitif.

SYGNE.--Je ne livrerai point mon corps et leur corps! Je ne livrerai

point mon nom et leur nom!

MONSIEUR BADILON.-- Livrez votre Dieu à la place.

SYGNE, _vers le Christ_.--Vous vous êtes moqué de moi!

MONSIEUR BADILON.--Que lui avez-vous demandé qu'il ne vous ait accordé?

Qu'avez-vous recherché qui ne soit à vous? Le fruit de votre travail,

vous l'avez.

SYGNE.--Je l'ai!

MONSIEUR BADILON.--La race est sauve en Georges que vous sauvez,

Le conservant à ses enfants.

SYGNE.--Grand Dieu! C'est ici que Votre main apparaît!

MONSIEUR BADILON.--Je ne vous entends pas.

SYGNE.--Sa femme, dites-vous, ses enfants...

MONSIEUR BADILON.--Eh bien?

SYGNE.--Tout est mort.

MONSIEUR BADILON.--Paix sur eux! Vous voici libre.

SYGNE.--Georges reste.

MONSIEUR BADILON.--Que lui garder qui vaille plus que la vie?

SYGNE.--L'honneur.

MONSIEUR BADILON.--Cet honneur dont tu honoreras tes père et mère.

SYGNE.--Il est pauvre et tout seul.

MONSIEUR BADILON, _vers le Christ_.--Un autre est plus pauvre et plus

seul.

SYGNE.--Apprenez donc, puisqu'il me faut tout vous dire, Père,

Ce que nous avons fait ce matin même, lui le dernier, et moi la

dernière de notre race.

MONSIEUR BADILON.--Je vous écoute.

SYGNE.--Cette nuit nous avons engagé notre foi l'un à l'autre.

MONSIEUR BADILON.--Vous n'êtes pas mariés encore.

SYGNE.--Un mariage! Ah, ceci est plus que tout mariage!

Il m'a donné sa main droite, comme le lige à son vassal,

Et moi je lui ai fait un serment dans mon cœur.

MONSIEUR BADILON.--Serment dans la nuit. Promesses seules et non point

acte ni sacrement.

SYGNE.--Retirerai-je ma parole?

MONSIEUR BADILON.--Au-dessus de toute parole le Verbe qui a langage en

Pie.

SYGNE.--Je n'épouserai point Toussaint-Turelure!

MONSIEUR BADILON.--La vie de Georges est aussi en sa puissance.

SYGNE.--Qu'il meure, comme je suis prête à mourir! Sommes-nous éternels?

Dieu m'a donné la vie et me voici prompte à la rendre.

Mais le nom est à moi! mon honneur de femme est à moi seule!

MONSIEUR BADILON.--Il est bon d'avoir à soi quelque chose, pour le

donner.

L'otage: Drame en trois actes · 第 37 / 83 题