Chapitre LXI — Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame

À deux heures, le lendemain, cinquante mille spectateurs avaient pris

position sur la place autour de deux potences que l’on avait élevées en

Grève entre le quai de la Grève et le quai Pelletier, l’une auprès de

l’autre, adossées au parapet de la rivière.

Le matin aussi, tous les crieurs jurés de la bonne ville de Paris

avaient parcouru les quartiers de la cité, surtout les halles et

les faubourgs, annonçant de leurs voix rauques et infatigables la

grande justice faite par le roi sur deux prévaricateurs, deux larrons

affameurs du peuple. Et ce peuple dont on prenait si chaudement les

intérêts, pour ne pas manquer de respect à son roi, quittait boutique,

étaux, ateliers, afin d’aller témoigner un peu de reconnaissance à

Louis XIV, absolument comme feraient des invités qui craindraient de

faire une impolitesse en ne se rendant pas chez celui qui les aurait

conviés.

Selon la teneur de l’arrêt, que lisaient haut et mal les crieurs, deux

traitants, accapareurs d’argent, dilapidateurs des deniers royaux,

concussionnaires et faussaires, allaient subir la peine capitale en

place de Grève, «leurs noms affichés sur leurs têtes», disait l’arrêt.

Quant à ces noms, l’arrêt n’en faisait pas mention. La curiosité des

Parisiens était à son comble, et, ainsi que nous l’avons dit, une

foule immense attendait avec une impatience fébrile l’heure fixée pour

l’exécution. La nouvelle s’était déjà répandue que les prisonniers,

transférés au château de Vincennes, seraient conduits de cette prison

à la place de Grève. Aussi le faubourg et la rue Saint-Antoine

étaient-ils encombrés, car la population de Paris, dans ces jours de

grande exécution, se divise en deux catégories: ceux qui veulent voir

passer les condamnés, ceux-là sont les cœurs timides et doux, mais

curieux de philosophie, et ceux qui veulent voir les condamnés mourir,

ceux-là sont les cœurs avides d’émotions.

Ce jour-là, M. d’Artagnan, ayant reçu ses dernières instructions du

roi et fait ses adieux à ses amis, et pour le moment le nombre en

était réduit à Planchet, se traça le plan de sa journée comme doit le

faire tout homme occupé et dont les instants sont comptés, parce qu’il

apprécie leur importance.

— Le départ est, dit-il, fixé au point du jour, trois heures du matin;

j’ai donc quinze heures devant moi. Notons-en les six heures de sommeil

qui me sont indispensables, six; une heure de repas, sept; une heure de

visite à Athos, huit; deux heures pour l’imprévu. Total: dix.

Restent donc cinq heures.

Une heure pour toucher, c’est-à-dire pour me faire refuser l’argent

chez M. Fouquet; une autre pour aller chercher cet argent chez M.

Colbert et recevoir ses questions et ses grimaces; une heure pour

surveiller mes armes, mes habits et faire graisser mes bottes. Il me

reste encore deux heures. Mordioux! que je suis riche!

Et ce disant, d’Artagnan sentit une joie étrange, une joie de jeunesse,

un parfum de ces belles et heureuses années d’autrefois monter à sa

tête et l’enivrer.

— Pendant ces deux heures, j’irai, dit le mousquetaire, toucher mon

quartier de loyer de l’Image-de-Notre-Dame. Ce sera réjouissant. Trois

cent soixante-quinze livres! Mordioux! que c’est étonnant! Si le pauvre

qui n’a qu’une livre dans sa poche avait une livre et douze deniers,

ce serait justice, ce serait excellent; mais jamais pareille aubaine

n’arrive au pauvre. Le riche, au contraire, se fait des revenus avec

son argent, auquel il ne touche pas... Voilà trois cent soixante-quinze

livres qui me tombent du ciel.

«J’irai donc à l’Image-de-Notre-Dame, et je boirai avec mon locataire

un verre de vin d’Espagne qu’il ne manquera pas de m’offrir.

«Mais il faut de l’ordre, monsieur d’Artagnan, il faut de l’ordre.

«Organisons donc notre temps et répartissons-en l’emploi.

«Article premier. Athos.

«Art. 2. L’Image-de-Notre-Dame.

«Art. 3. M. Fouquet.

«Art. 4. M. Colbert.

«Art. 5. Souper.

«Art. 6. Habits, bottes, chevaux, portemanteau.

«Art. 7 et dernier. Le sommeil.

En conséquence de cette disposition, d’Artagnan s’en alla tout droit

chez le comte de La Fère auquel modestement et naïvement il raconta une

partie de ses bonnes aventures.

Athos n’était pas sans inquiétude depuis la veille au sujet de cette

visite de d’Artagnan au roi; mais quatre mots lui suffirent comme

explications.

Athos devina que Louis avait chargé d’Artagnan de quelque mission

importante et n’essaya pas même de lui faire avouer le secret. Il lui

recommanda de se ménager, lui offrit discrètement de l’accompagner si

la chose était possible.

— Mais, cher ami, dit d’Artagnan, je ne pars point.

— Comment! vous venez me dire adieu et vous ne partez point?

— Oh! si fait, si fait, répliqua d’Artagnan en rougissant un peu, je

pars pour faire une acquisition.

— C’est autre chose. Alors, je change ma formule. Au lieu de: «Ne vous

faites pas tuer», je dirai: «Ne vous faites pas voler.»

— Mon ami, je vous ferai prévenir si j’arrête mon idée sur quelque

propriété; puis vous voudrez bien me rendre le service de me conseiller.

— Oui, oui, dit Athos, trop délicat pour se permettre la compensation

d’un sourire.

Raoul imitait la réserve paternelle. D’Artagnan comprit qu’il était par

trop mystérieux de quitter des amis sous un prétexte sans leur dire

même la route qu’on prenait.

— J’ai choisi Le Mans, dit-il à Athos. Est-ce pas un bon pays?

— Excellent, mon ami, répliqua le comte sans lui faire remarquer que Le

Mans était dans la même direction que la Touraine, et qu’en attendant

deux jours au plus il pourrait faire route avec un ami.

Mais d’Artagnan, plus embarrassé que le comte, creusait à chaque

explication nouvelle le bourbier dans lequel il s’enfonçait peu à peu.

— Je partirai demain au point du jour, dit-il enfin. Jusque-là, Raoul,

veux-tu venir avec moi?

— Oui, monsieur le chevalier, dit le jeune homme, si M. le comte n’a

pas affaire de moi.

— Non, Raoul; j’ai audience aujourd’hui de Monsieur, frère du roi,

voilà tout.

Raoul demanda son épée à Grimaud, qui la lui apporta sur-le-champ.

— Alors, ajouta d’Artagnan ouvrant ses deux bras à Athos, adieu, cher

ami!

Athos l’embrassa longuement, et le mousquetaire, qui comprit bien sa

discrétion, lui glissa à l’oreille:

— Affaire d’État!

Ce à quoi Athos ne répondit que par un serrement de main plus

significatif encore.

Alors ils se séparèrent. Raoul prit le bras de son vieil ami, qui

l’emmena par la rue Saint-Honoré.

— Je te conduis chez le dieu Plutus, dit d’Artagnan au jeune homme;

prépare-toi; toute la journée tu verras empiler des écus. Suis-je

changé, mon Dieu!

— Oh! oh! voilà bien du monde dans la rue, dit Raoul.

— Est-ce procession, aujourd’hui? demanda d’Artagnan à un flâneur.

— Monsieur, c’est pendaison, répliqua le passant.

— Comment! pendaison, fit d’Artagnan, en Grève?

— Oui, monsieur.

— Diable soit du maraud qui se fait pendre le jour où j’ai besoin

d’aller toucher mon terme de loyer! s’écria d’Artagnan. Raoul, as-tu vu

pendre?

— Jamais, monsieur... Dieu merci!

— Voilà bien la jeunesse... Si tu étais de garde à la tranchée, comme

je le fus, et qu’un espion... Mais, vois-tu, pardonne, Raoul, je

radote... Tu as raison, c’est hideux de voir pendre... À quelle heure

pendra-t-on, monsieur, s’il vous plaît?

— Monsieur, reprit le flâneur avec déférence, charmé qu’il était de

lier conversation avec deux hommes d’épée, ce doit être pour trois

heures.

— Oh! il n’est qu’une heure et demie, allongeons les jambes, nous

arriverons à temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze livres

et repartir avant l’arrivée du patient.

— Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont deux.

— Monsieur, je vous rends mille grâces, dit d’Artagnan, qui, en

vieillissant, était devenu d’une politesse raffinée.

En entraînant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de la

Grève.

Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule et

le poignet irrésistible auquel se joignait une souplesse peu commune

des épaules, ni l’un ni l’autre des deux voyageurs ne fût arrivé à

destination.

Ils suivaient le quai qu’ils avaient gagné en quittant la rue

Saint-Honoré, dans laquelle ils s’étaient engagés après avoir pris

congé d’Athos.

D’Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son épaule,

formaient trois coins qu’il savait enfoncer avec art dans les groupes

pour les faire éclater et se disjoindre comme des morceaux de bois.

Souvent il usait comme renfort de la poignée en fer de son épée. Il

l’introduisait entre des côtes trop rebelles, et la faisant jouer, en

guise de levier ou de pince, séparait à propos l’époux de l’épouse,

l’oncle du neveu, le frère du frère. Tout cela si naturellement et avec

de si gracieux sourires, qu’il eût fallu avoir des côtes de bronze pour

ne pas crier merci quand la poignée faisait son jeu, ou des cœurs

de diamant pour ne pas être enchanté quand le sourire s’épanouissait

sur les lèvres du mousquetaire. Raoul, suivant son ami, ménageait les

femmes, qui admiraient sa beauté, contenait les hommes, qui sentaient

la rigidité de ses muscles, et tous deux fendaient, grâce à cette

manœuvre, l’onde un peu compacte et un peu bourbeuse du populaire.

Ils arrivèrent en vue des deux potences, et Raoul détourna les yeux

avec dégoût. Pour d’Artagnan, il ne les vit même pas; sa maison au

pignon dentelé, aux fenêtres pleines de curieux, attirait, absorbait

même toute l’attention dont il était capable.

Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de

mousquetaires en congé, qui, les uns avec des femmes, les autres avec

des amis, attendaient l’instant de la cérémonie. Ce qui le réjouit

par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son locataire, ne

savait auquel entendre.

Trois garçons ne pouvaient suffire à servir les buveurs. Il y en avait

dans la boutique, dans les chambres, dans la cour même. D’Artagnan fit

observer cette affluence à Raoul et ajouta:

— Le drôle n’aura pas d’excuse pour ne pas payer son terme. Vois tous

ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie. Mordioux!

mais on n’a pas de place ici.

Cependant d’Artagnan réussit à attraper le patron par le coin de son

tablier et à se faire reconnaître de lui.

— Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier à moitié fou, une

minute, de grâce! J’ai ici cent enragés qui mettent ma cave sens dessus

dessous.

— La cave, bon, mais non le coffre-fort.

— Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont là-haut toutes

comptées dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre trente

compagnons qui sucent les douves d’un petit baril de porto que j’ai

défoncé ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien qu’une minute.

— Soit, soit.

— Je m’en vais, dit Raoul bas à d’Artagnan; cette joie est ignoble.

— Monsieur, répliqua sévèrement d’Artagnan, vous allez me faire le

plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous les

spectacles. Il y a dans l’œil, quand il est jeune, des fibres qu’il

faut savoir endurcir, et l’on n’est vraiment généreux et bon que du

moment où l’œil est devenu dur et le cœur resté tendre. D’ailleurs,

mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce serait mal à toi.

Tiens, il y a la cour là-bas, et un arbre dans cette cour; viens à

l’ombre, nous respirerons mieux que dans cette atmosphère chaude de

vins répandus.

De l’endroit où s’étaient placés les deux nouveaux hôtes de

l’Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours grossissant

des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un geste des buveurs

attablés dans le cabaret ou disséminés dans les chambres. D’Artagnan

eût voulu se placer en vedette pour une expédition, qu’il n’eût pas

mieux réussi.

L’arbre sous lequel Raoul et lui étaient assis les couvrait d’un

feuillage déjà épais. C’était un marronnier trapu, aux branches

inclinées, qui versait son ombre sur une table tellement brisée, que

les buveurs avaient dû renoncer à s’en servir.

Nous disons que de ce poste d’Artagnan voyait tout. Il observait,

en effet, les allées et venues des garçons, l’arrivée des nouveaux

buveurs, l’accueil tantôt amical, tantôt hostile, qui était fait à

certains arrivants par certains installés. Il observait pour passer

le temps, car les trente-sept pistoles et demie tardaient beaucoup à

arriver.

Raoul le lui fit remarquer.

— Monsieur, lui dit-il, vous ne pressez pas votre locataire, et tout

à l’heure les patients vont arriver. Il y aura une telle presse en ce

moment, que nous ne pourrons plus sortir.

— Tu as raison, dit le mousquetaire. Holà! oh! quelqu’un, mordioux!

Mais il eut beau crier, frapper sur les débris de la table, qui

tombèrent en poussière sous son poing, nul ne vint. D’Artagnan se

préparait à aller trouver lui-même le cabaretier pour le forcer à une

explication définitive, lorsque la porte de la cour dans laquelle il se

trouvait avec Raoul, porte qui communiquait au jardin situé derrière,

s’ouvrit en criant péniblement sur ses gonds rouillés, et un homme

vêtu en cavalier sortit de ce jardin l’épée au fourreau, mais non à

la ceinture, traversa la cour sans refermer la porte, et ayant jeté

un regard oblique sur d’Artagnan et son compagnon, se dirigea vers le

cabaret même en promenant partout ses yeux qui semblaient percer les

murs et les consciences.

«Tiens, se dit d’Artagnan, mes locataires communiquent... Ah! c’est

sans doute encore quelque curieux de pendaison.»

Au même moment, les cris et le vacarme des buveurs cessèrent dans les

chambres supérieures. Le silence, en pareille circonstance, surprend

comme un redoublement de bruit. D’Artagnan voulut voir quelle était

la cause de ce silence subit. Il vit alors que cet homme, en habit

de cavalier, venait d’entrer dans la chambre principale et qu’il

haranguait les buveurs, qui tous l’écoutaient avec une attention

minutieuse. Son allocution, d’Artagnan l’eût entendue peut-être sans

le bruit dominant des clameurs populaires qui faisait un formidable

accompagnement à la harangue de l’orateur. Mais elle finit bientôt,

et tous les gens que contenait le cabaret sortirent les uns après

les autres par petits groupes; de telle sorte, cependant, qu’il n’en

demeura que six dans la chambre: l’un de ces six, l’homme à l’épée,

prit à part le cabaretier, l’occupant par des discours plus ou moins

sérieux, tandis que les autres allumaient un grand feu dans l’âtre:

chose assez étrange par le beau temps et la chaleur.

— C’est singulier, dit d’Artagnan à Raoul; mais je connais ces

figures-là.

— Ne trouvez-vous pas, dit Raoul, que cela sent la fumée ici?

— Je trouve plutôt que cela sent la conspiration, répliqua d’Artagnan.

Il n’avait pas achevé que quatre de ces hommes étaient descendus dans

la cour, et, sans apparence de mauvais desseins, montaient la garde aux

environs de la porte de communication, en lançant par intervalles à

d’Artagnan des regards qui signifiaient beaucoup de choses.

— Mordioux! dit tout bas d’Artagnan à Raoul, il y a quelque chose.

Es-tu curieux, toi, Raoul?

— C’est selon, monsieur le chevalier.

— Moi, je suis curieux comme une vieille femme. Viens un peu sur le

devant, nous verrons le coup d’œil de la place. Il y a gros à parier

que ce coup d’œil va être curieux.

— Mais vous savez, monsieur le chevalier, que je ne veux pas me faire

le spectateur passif et indifférent de la mort de deux pauvres diables.

— Et moi donc, crois-tu que je sois un sauvage? Nous rentrerons quand

il sera temps de rentrer. Viens!

Ils s’acheminèrent donc vers le corps de logis et se placèrent près de

la fenêtre, qui, chose plus étrange encore que le reste, était demeurée

inoccupée.

Les deux derniers buveurs, au lieu de regarder par cette fenêtre,

entretenaient le feu.

En voyant entrer d’Artagnan et son ami:

— Ah! ah! du renfort, murmurèrent-ils.

D’Artagnan poussa le coude à Raoul.

— Oui, mes braves, du renfort, dit-il; cordieu! voilà un fameux feu...

Qui voulez-vous donc faire cuire?

Les deux hommes poussèrent un éclat de rire jovial, et, au lieu de

répondre, ajoutèrent du bois au feu. D’Artagnan ne pouvait se lasser de

les regarder.

— Voyons, dit un des chauffeurs, on vous a envoyés pour nous dire le

moment, n’est-ce pas?

— Sans doute, dit d’Artagnan, qui voulait savoir à quoi s’en tenir.

Pourquoi serais-je donc ici, si ce n’était pour cela?

— Alors, mettez-vous à la fenêtre, s’il vous plaît.

D’Artagnan sourit dans sa moustache, fit signe à Raoul et se mit

complaisamment à la fenêtre.

Chapitre LXII — Vive Colbert!

C’était un effrayant spectacle que celui que présentait la Grève en ce

moment. Les têtes, nivelées par la perspective, s’étendaient au loin,

drues et mouvantes comme les épis dans une grande plaine. De temps en

temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait osciller les

têtes et flamboyer des milliers d’yeux.

Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces épis se courbaient

et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de l’océan, qui

roulaient des extrémités au centre, et allaient battre, comme des

marées, la haie d’archers qui entouraient les potences. Alors les

manches des hallebardes s’abaissaient sur la tête ou les épaules des

téméraires envahisseurs; parfois aussi c’était le fer au lieu du bois,

et, dans ce cas, il se faisait un large cercle vide autour de la garde:

espace conquis aux dépens des extrémités, qui subissaient à leur tour

l’oppression de ce refoulement subit qui les repoussait contre les

parapets de la Seine.

Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit,

avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des

gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing

et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient

réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du

soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que,

sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le

noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas

seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention

de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade

Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé;

des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au

milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux

s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans

les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du

cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son

jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet

homme organisait des escouades et distribuait des ordres.

— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet

homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici?

Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et

attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par

l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut

à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris.

Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul

pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule.

Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on

en était.

— Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan.

— Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée.

D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes

qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges

intentions.

Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau

devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à

leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils

regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque

pas.

D’Artagnan remarqua ce mouvement.

— Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence.

Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout à fait

la fenêtre. La terreur, elle aussi, a son attraction.

— À mort! à mort! crièrent cinquante mille voix.

— Oui à mort! hurlèrent une centaine de furieux, comme si la grande

masse leur eût donné la réplique.

— À la hart! à la hart! cria le grand ensemble; vive le roi!

— Tiens! murmura d’Artagnan, c’est drôle, j’aurais cru que c’était M.

de Colbert qui les faisait pendre, moi.

Il y eut en ce moment un refoulement qui arrêta un instant la marche

des condamnés.

Les gens à mine hardie et résolue qu’avait remarqués d’Artagnan, à

force de se presser, de se pousser, de se hausser, étaient parvenus à

toucher presque la haie d’archers.

Le cortège se remit en marche.

Tout à coup, aux cris de: «Vive Colbert!» ces hommes que d’Artagnan ne

perdait pas de vue se jetèrent sur l’escorte, qui essaya vainement de

lutter. Derrière ces hommes, il y avait la foule. Alors commença, au

milieu d’un affreux vacarme, une affreuse confusion.

Cette fois, ce sont mieux que des cris d’attente ou des cris de joie,

ce sont des cris de douleur.

En effet, les hallebardes frappent, les épées trouent, les mousquets

commencent à tirer.

Il se fit alors un tourbillonnement étrange au milieu duquel d’Artagnan

ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout à coup comme une

intention visible, comme une volonté arrêtée.

Les condamnés avaient été arrachés des mains des gardes et on les

entraînait vers la maison de l’Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les

entraînaient criaient:

— Vive Colbert!

Le peuple hésitait, ne sachant s’il devait tomber sur les archers ou

sur les agresseurs.

Ce qui arrêtait le peuple, c’est que ceux qui criaient: «Vive Colbert!»

commençaient à crier en même temps: «Pas de hart! à bas la potence! au

feu! au feu! brûlons les voleurs! brûlons les affameurs!» Ce cri poussé

d’ensemble obtint un succès d’enthousiasme. La populace était venue

pour voir un supplice, et voilà qu’on lui offrait l’occasion d’en faire

un elle-même.

C’était ce qui pouvait être le plus agréable à la populace.

Aussi se rangea-t-elle immédiatement du parti des agresseurs contre les

archers, en criant avec la minorité, devenue, grâce à elle, majorité

des plus compactes:

— Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert!

— Mordioux! s’écria d’Artagnan, il me semble que cela devient sérieux.

Un des hommes qui se tenaient près de la cheminée s’approcha de la

fenêtre, son brandon à la main.

— Ah! ah! dit-il, cela chauffe.

Puis, se retournant vers son compagnon:

— Voilà le signal! dit-il.

Et soudain il appuya le tison brûlant à la boiserie. Ce n’était pas une

maison tout à fait neuve que le cabaret de l’Image de Notre-Dame; aussi

ne se fit-elle pas prier pour prendre feu.

En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en pétillant. Un

hurlement du dehors répond aux cris que poussent les incendiaires.

D’Artagnan, qui n’a rien vu parce qu’il regarde sur la place, sent à la

fois la fumée qui l’étouffe et la flamme qui le grille.

— Holà! s’écrie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? êtes-vous

fous ou enragés, mes maîtres?

Les deux hommes le regardèrent d’un air étonné.

— Eh quoi! demandèrent-ils à d’Artagnan, n’est-ce pas chose convenue?

— Chose convenue que vous brûlerez ma maison? vocifère d’Artagnan en

arrachant le tison des mains de l’incendiaire et le lui portant au

visage.

Le second veut porter secours à son camarade; mais Raoul le saisit,

l’enlève et le jette par la fenêtre, tandis que d’Artagnan pousse son

compagnon par les degrés. Raoul, le premier libre, arrache les lambris

qu’il jette tout fumants par la chambre.

D’un coup d’œil, d’Artagnan voit qu’il n’y a plus rien à craindre pour

l’incendie et court à la fenêtre.

Le désordre est à son comble. On crie à la fois: — Au feu! au meurtre!

à la hart! au bûcher! vive Colbert et vive le roi!

Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s’est

rapproché de la maison, qui semble le but vers lequel on les entraîne.

Menneville est à la tête du groupe criant plus haut que personne: — Au

feu! au feu! vive Colbert!

D’Artagnan commence à comprendre. On veut brûler les condamnés, et sa

maison est le bûcher qu’on leur prépare.

— Halte-là! cria-t-il l’épée à la main et un pied sur la fenêtre.

Menneville, que voulez-vous?

— Monsieur d’Artagnan, s’écrie celui-ci, passage, passage!

— Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule.

Ces cris exaspérèrent d’Artagnan.

— Mordioux! dit-il, brûler ces pauvres diables qui ne sont condamnés

qu’à être pendus, c’est infâme!

Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoulée contre les

murailles, est plus épaisse et ferme la voie.

Menneville et ses hommes, qui traînent les patients, ne sont plus qu’à

dix pas de la porte.

Menneville fait un dernier effort.

— Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing.

— Brûlons! brûlons! répète la foule. Le feu est à

l’Image-de-Notre-Dame. Brûlons les voleurs! brûlons-les tous deux dans

l’Image-de-Notre-Dame.

Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à la maison de d’Artagnan

qu’on en veut.

D’Artagnan se rappelle l’ancien cri, toujours si efficacement poussé

par lui.

— À moi, mousquetaires!... dit-il d’une voix de géant, d’une de ces

voix qui dominent le canon, la mer, la tempête; à moi, mousquetaires!...

Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au milieu

de la foule, qui commence à s’écarter de cette maison d’où il pleut des

hommes. Raoul est à terre aussitôt que lui. Tous deux ont l’épée à la

main. Tout ce qu’il y a de mousquetaires sur la place a entendu ce cri

d’appel; tous se sont retournés à ce cri et ont reconnu d’Artagnan.

— Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous à leur tour.

Et la foule s’ouvre devant eux comme devant la proue d’un vaisseau. En

ce moment d’Artagnan et Menneville se trouvèrent face à face.

— Passage! passage! s’écrie Menneville en voyant qu’il n’a plus que le

bras à étendre pour toucher la porte.

— On ne passe pas! dit d’Artagnan.

— Tiens, dit Menneville en lâchant son coup de pistolet presque à bout

portant.

Mais avant que le rouet ait tourné, d’Artagnan a relevé le bras de

Menneville avec la poignée de son épée et lui a passé la lame au

travers du corps.

— Je t’avais bien dit de te tenir tranquille, dit d’Artagnan à

Menneville qui roula à ses pieds.

— Passage! passage! crient les compagnons de Menneville épouvantés

d’abord, mais qui se rassurent bientôt en s’apercevant qu’ils n’ont

affaire qu’à deux hommes.

Mais ces deux hommes sont deux géants à cent bras, l’épée voltige entre

leurs mains comme le glaive flamboyant de l’archange. Elle troue avec

la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque coup renverse son

homme.

— Pour le roi! crie d’Artagnan à chaque homme qu’il frappe,

c’est-à-dire à chaque homme qui tombe.

Ce cri devient le mot d’ordre des mousquetaires, qui, guidés par lui,

rejoignent d’Artagnan.

Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu’ils ont

éprouvée, chargent les agresseurs en queue, et, réguliers comme des

moulins, foulent et abattent tout ce qu’ils rencontrent. La foule, qui

voit reluire les épées, voler en l’air les gouttes de sang, la foule

fuit et s’écrase elle-même.

Enfin des cris de miséricorde et de désespoir retentissent; c’est

l’adieu des vaincus. Les deux condamnés sont retombés aux mains des

archers.

D’Artagnan s’approche d’eux, et les voyant pâles et mourants:

— Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le supplice

affreux dont ces misérables vous menaçaient. Le roi vous a condamnés à

être pendus. Vous ne serez que pendus. Çà! qu’on les pende, et voilà

tout.

Il n’y a plus rien à l’Image-de-Notre-Dame. Le feu a été éteint avec

deux tonnes de vin à défaut d’eau. Les conjurés ont fui par le jardin.

Les archers entraînent les patients aux potences.

L’affaire ne fut pas longue à partir de ce moment.

L’exécuteur, peu soucieux d’opérer selon les formes de l’art, se hâte

et expédie les deux malheureux en une minute.

Cependant on s’empresse autour de d’Artagnan; on le félicite, on le

caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son épée ruisselante

de sang, hausse les épaules en voyant Menneville qui se tord à ses

pieds dans les dernières convulsions de l’agonie. Et tandis que Raoul

détourne les yeux avec compassion, il montre aux mousquetaires les

potences chargées de leurs tristes fruits.

— Pauvres diables! dit-il, j’espère qu’ils sont morts en me bénissant,

car je leur en ai sauvé de belles.

Ces mots vont atteindre Menneville au moment où lui-même va rendre le

dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses lèvres.

Il veut répondre, mais l’effort qu’il fait achève de briser sa vie. Il

expire.

— Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le

chevalier.

— Tu n’es pas blessé? demande d’Artagnan.

— Non, merci.

— Eh bien! tu es un brave, mordioux! C’est la tête du père et le bras

de Porthos. Ah! s’il avait été ici, Porthos, il en aurait vu de belles.

Puis, par manière de se souvenir:

— Mais où diable peut-il être, ce brave Porthos? murmura d’Artagnan.

— Venez, chevalier, venez, insista Raoul.

— Une dernière minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept pistoles

et demie, je suis à toi. La maison est d’un bon produit, ajouta

d’Artagnan en rentrant à l’Image-de-Notre-Dame; mais décidément,

dût-elle être moins productive, je l’aimerais mieux dans un autre

quartier.

Chapitre LXIII — Comment le diamant de M. d’Eymeris passa entre les

mains de d’Artagnan

Tandis que cette scène bruyante et ensanglantée se passait sur la

Grève, plusieurs hommes, barricadés derrière la porte de communication

du jardin, remettaient leurs épées au fourreau, aidaient l’un d’eux

à monter sur son cheval tout sellé qui attendait dans le jardin,

et, comme une volée d’oiseaux effarés, s’enfuyaient dans toutes les

directions, les uns escaladant les murs, les autres se précipitant par

les portes avec toute l’ardeur de la panique.

Celui qui monta sur le cheval et qui lui fit sentir l’éperon avec une

telle brutalité que l’animal faillit franchir la muraille, ce cavalier,

disons-nous, traversa la place Baudoyer, passa comme l’éclair devant la

foule des rues, écrasant, culbutant, renversant tout, et dix minutes

après arriva aux portes de la surintendance, plus essoufflé encore que

son cheval. L’abbé Fouquet, au bruit retentissant des fers sur le pavé,

parut à une fenêtre de la cour, et avant même que le cavalier eût mis

pied à terre:

— Eh bien! Danicamp? demanda-t-il, à moitié penché hors de la fenêtre.

— Eh bien! c’est fini, répondit le cavalier.

— Fini! cria l’abbé; alors ils sont sauvés?

— Non pas, monsieur, répliqua le cavalier. Ils sont pendus.

— Pendus! répéta l’abbé pâlissant.

Une porte latérale s’ouvrit soudain, et Fouquet apparut dans la

chambre, pâle, égaré, les lèvres entrouvertes par un cri de douleur et

de colère.

Il s’arrêta sur le seuil, écoutant ce qui se disait de la cour à la

fenêtre.

— Misérables! dit l’abbé, vous ne vous êtes donc pas battus!

— Comme des lions.

— Dites comme des lâches.

— Monsieur!

— Cent hommes de guerre, l’épée à la main, valent dix mille archers

dans une surprise. Où est Menneville, ce fanfaron, ce vantard qui ne

devait revenir que mort ou vainqueur?

— Eh bien! monsieur, il a tenu parole. Il est mort.

— Mort! qui l’a tué?

— Un démon déguisé en homme, un géant armé de dix épées flamboyantes,

un enragé qui a d’un seul coup éteint le feu, éteint l’émeute, et fait

sortir cent mousquetaires du pavé de la place de Grève.

Fouquet souleva son front tout ruisselant de sueur.

— Oh! Lyodot et d’Eymeris! murmura-t-il, morts! morts! morts! et moi

déshonoré.

L’abbé se retourna, et apercevant son frère écrasé, livide:

— Allons! allons! dit-il, c’est un coup du sort, monsieur, il ne faut

pas nous lamenter ainsi. Puisque cela ne s’est point fait, c’est que

Dieu...

— Taisez-vous, l’abbé! taisez-vous! cria Fouquet; vos excuses sont des

blasphèmes. Faites monter ici cet homme, et qu’il raconte les détails

de l’horrible événement.

— Mais, mon frère...

— Obéissez, monsieur!

L’abbé fit un signe, et une demi-minute après on entendit les pas de

l’homme dans l’escalier.

En même temps, Gourville apparut derrière Fouquet, pareil à l’ange

gardien du surintendant, appuyant un doigt sur ses lèvres pour lui

enjoindre de s’observer au milieu des élans mêmes de sa douleur. Le

ministre reprit toute la sérénité que les forces humaines peuvent

laisser à la disposition d’un cœur à demi brisé par la douleur.

Danicamp parut.

— Faites votre rapport, dit Gourville.

— Monsieur, répondit le messager, nous avions reçu l’ordre d’enlever

les prisonniers et de crier: «Vive Colbert!» en les enlevant.

— Pour les brûler vifs, n’est-ce pas, l’abbé? interrompit Gourville.

— Oui! oui! l’ordre avait été donné à Menneville. Menneville savait ce

qu’il en fallait faire, et Menneville est mort.

Cette nouvelle parut rassurer Gourville au lieu de l’attrister.

— Pour les brûler vifs? répéta le messager, comme s’il eût douté que

cet ordre, le seul qui lui eût été donné au reste, fût bien réel.

— Mais certainement pour les brûler vifs, reprit brutalement l’abbé.

— D’accord, monsieur, d’accord, reprit l’homme en cherchant des yeux

sur la physionomie des deux interlocuteurs ce qu’il y avait de triste

ou d’avantageux pour lui à raconter selon la vérité.

— Maintenant, racontez, dit Gourville.

— Les prisonniers, continua Danicamp, devaient donc être amenés à la

Grève, et le peuple en fureur voulait qu’ils fussent brûlés au lieu

d’être pendus.

— Le peuple a ses raisons, dit l’abbé; continuez.

— Mais, reprit l’homme, au moment où les archers venaient d’être

enfoncés, au moment où le feu prenait dans une des maisons de la

place destinée à servir de bûcher aux coupables, un furieux, ce

démon, ce géant dont je vous parlais, et qu’on nous avait dit être

le propriétaire de la maison en question, aidé d’un jeune homme qui

l’accompagnait, jeta par la fenêtre ceux qui activaient le feu, appela

au secours les mousquetaires qui se trouvaient dans la foule, sauta

lui-même du premier étage dans la place, et joua si désespérément de

l’épée, que la victoire fut rendue aux archers, les prisonniers repris

et Menneville tué. Une fois repris, les condamnés furent exécutés en

trois minutes.

Fouquet, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s’empêcher de laisser

échapper un sourd gémissement.

— Et cet homme, le propriétaire de la maison, reprit l’abbé, comment le

nomme-t-on?

— Je ne vous le dirai pas, n’ayant pas pu le voir; mon poste m’avait

été désigné dans le jardin, et je suis resté à mon poste; seulement, on

est venu me raconter l’affaire. J’avais ordre, la chose une fois finie,

de venir vous annoncer en toute hâte de quelle façon elle était finie.

Selon l’ordre, je suis parti au galop, et me voilà.

— Très bien, monsieur, nous n’avons pas autre chose à demander de vous,

dit l’abbé, de plus en plus atterré à mesure qu’approchait le moment

d’aborder son frère seul à seul.

— On vous a payé? demanda Gourville.

— Un acompte, monsieur, répondit Danicamp.

— Voilà vingt pistoles. Allez, monsieur, et n’oubliez pas de toujours

défendre, comme cette fois, les véritables intérêts du roi.

— Oui, monsieur, dit l’homme en s’inclinant et en serrant l’argent dans

sa poche.

Après quoi il sortit.

À peine fut-il dehors que Fouquet, qui était resté immobile, s’avança

d’un pas rapide et se trouva entre l’abbé et Gourville. Tous deux

ouvrirent en même temps la bouche pour parler.

— Pas d’excuses! dit-il, pas de récriminations contre qui que ce soit.

Si je n’eusse pas été un faux ami, je n’eusse confié à personne le soin

de délivrer Lyodot et d’Eymeris. C’est moi seul qui suis coupable, à

moi seul donc les reproches et les remords. Laissez-moi, l’abbé.

— Cependant, monsieur, vous n’empêcherez pas, répondit celui-ci, que

je ne fasse rechercher le misérable qui s’est entremis pour le service

de M. Colbert dans cette partie si bien préparée; car, s’il est d’une

bonne politique de bien aimer ses amis, je ne crois pas mauvaise celle

qui consiste à poursuivre ses ennemis d’une façon acharnée.

— Trêve de politique, l’abbé; sortez, je vous prie, et que je n’entende

plus parler de vous jusqu’à nouvel ordre; il me semble que nous avons

besoin de beaucoup de silence et de circonspection. Vous avez un

terrible exemple devant vous. Messieurs, pas de représailles, je vous

le défends.

— Il n’y a pas d’ordres, grommela l’abbé, qui m’empêchent de venger sur

un coupable l’affront fait à ma famille.

— Et moi, s’écria Fouquet de cette voix impérative à laquelle on sent

qu’il n’y a rien à répondre, si vous avez une pensée, une seule, qui

ne soit pas l’expression absolue de ma volonté, je vous ferai jeter

à la Bastille deux heures après que cette pensée se sera manifestée.

Réglez-vous là-dessus, l’abbé.

L’abbé s’inclina en rougissant.

Fouquet fit signe à Gourville de le suivre, et déjà se dirigeait vers

son cabinet, lorsque l’huissier annonça d’une voix haute:

— M. le chevalier d’Artagnan.

— Qu’est-ce? fit négligemment Fouquet à Gourville.

— Un ex-lieutenant des mousquetaires de Sa Majesté, répondit Gourville

sur le même ton.

Fouquet ne prit pas même la peine de réfléchir et se remit à marcher.

— Pardon, monseigneur! dit alors Gourville; mais, je réfléchis, ce

brave garçon a quitté le service du roi, et probablement vient-il

toucher un quart de pension quelconque.

— Au diable! dit Fouquet; pourquoi prend-il si mal son temps?

— Permettez, monseigneur, que je lui dise un mot de refus alors; car il

est de ma connaissance, et c’est un homme qu’il vaut mieux, dans les

circonstances où nous nous trouvons, avoir pour ami que pour ennemi.

— Répondez tout ce que vous voudrez, dit Fouquet.

— Eh! mon Dieu! dit l’abbé plein de rancune, comme un homme d’Église,

répondez qu’il n’y a pas d’argent, surtout pour les mousquetaires.

Mais l’abbé n’avait pas plutôt lâché ce mot imprudent, que la porte

entrebâillée s’ouvrit tout à fait et que d’Artagnan parut.

— Eh! monsieur Fouquet, dit-il, je le savais bien, qu’il n’y avait pas

d’argent pour les mousquetaires. Aussi je ne venais point pour m’en

faire donner, mais bien pour m’en faire refuser. C’est fait, merci. Je

vous donne le bonjour et vais en chercher chez M. Colbert.

Et il sortit après un salut assez leste.

— Gourville, dit Fouquet, courez après cet homme et me le ramenez.

Gourville obéit et rejoignit d’Artagnan sur l’escalier. D’Artagnan,

entendant des pas derrière lui, se retourna et aperçut Gourville.

— Mordioux! mon cher monsieur, dit-il, ce sont de tristes façons que

celles de messieurs vos gens de finances; je viens chez M. Fouquet pour

toucher une somme ordonnancée par Sa Majesté, et l’on m’y reçoit comme

un mendiant qui vient pour demander une aumône, ou comme un filou qui

vient pour voler une pièce d’argenterie.

— Mais vous avez prononcé le nom de M. Colbert, cher monsieur

d’Artagnan; vous avez dit que vous alliez chez M. Colbert?

— Certainement que j’y vais, ne fût-ce que pour lui demander

satisfaction des gens qui veulent brûler les maisons en criant: «Vive

Colbert!»

Gourville dressa les oreilles.

— Oh! oh! dit-il, vous faites allusion à ce qui vient de se passer en

Grève?

— Oui, certainement.

— Et en quoi ce qui vient de se passer vous importe-t-il?

— Comment! vous me demandez en quoi il m’importe ou il ne m’importe pas

que M. Colbert fasse de ma maison un bûcher?

— Ainsi, votre maison... C’est votre maison qu’on voulait brûler?

— Pardieu!

— Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame est à vous?

— Depuis huit jours.

— Et vous êtes ce brave capitaine, vous êtes cette vaillante épée qui a

dispersé ceux qui voulaient brûler les condamnés?

— Mon cher monsieur Gourville, mettez-vous à ma place: je suis agent de

la force publique et propriétaire. Comme capitaine, mon devoir est de

faire accomplir les ordres du roi. Comme propriétaire, mon intérêt est

qu’on ne me brûle pas ma maison. J’ai donc suivi à la fois les lois de

l’intérêt et du devoir en remettant MM. Lyodot et d’Eymeris entre les

mains des archers.

— Ainsi c’est vous qui avez jeté un homme par la fenêtre?

— C’est moi-même, répliqua modestement d’Artagnan.

— C’est vous qui avez tué Menneville?

— J’ai eu ce malheur, dit d’Artagnan saluant comme un homme que l’on

félicite.

— C’est vous enfin qui avez été cause que les deux condamnés ont été

pendus?

— Au lieu d’être brûlés, oui, monsieur, et je m’en fais gloire. J’ai

arraché ces pauvres diables à d’effroyables tortures. Comprenez-vous,

mon cher monsieur Gourville, qu’on voulait les brûler vifs? cela passe

toute imagination.

— Allez, mon cher monsieur d’Artagnan, allez, dit Gourville voulant

épargner à Fouquet la vue d’un homme qui venait de lui causer une si

profonde douleur.

— Non pas, dit Fouquet, qui avait entendu de la porte de l’antichambre;

non pas, monsieur d’Artagnan, venez, au contraire.

D’Artagnan essuya au pommeau de son épée une dernière trace sanglante

qui avait échappé à son investigation et rentra. Alors il se retrouva

en face de ces trois hommes, dont les visages portaient trois

expressions bien différentes: chez l’abbé celle de la colère, chez

Gourville celle de la stupeur, chez Fouquet celle de l’abattement.

— Pardon, monsieur le ministre, dit d’Artagnan, mais mon temps est

compté, il faut que je passe à l’intendance pour m’expliquer avec M.

Colbert et toucher mon quartier.

— Mais, monsieur, dit Fouquet, il y a de l’argent ici.

D’Artagnan, étonné, regarda le surintendant.

— Il vous a été répondu légèrement, monsieur, je le sais, je l’ai

entendu, dit le ministre; un homme de votre mérite devrait être connu

de tout le monde.

D’Artagnan s’inclina.

— Vous avez une ordonnance? ajouta Fouquet.

— Oui, monsieur.

— Donnez, je vais vous payer moi-même; venez.

Il fit un signe à Gourville et à l’abbé, qui demeurèrent dans la

chambre où ils étaient, et emmena d’Artagnan dans son cabinet. Une fois

arrivé:

— Combien vous doit-on, monsieur?

— Mais quelque chose comme cinq mille livres, monseigneur.

— Pour votre arriéré de solde?

— Pour un quartier.

— Un quartier de cinq mille livres! dit Fouquet attachant sur le

mousquetaire un profond regard; c’est donc vingt mille livres par an

que le roi vous donne?

— Oui, monseigneur, c’est vingt mille livres; trouvez-vous que cela

soit trop?

— Moi! s’écria Fouquet, et il sourit amèrement. Si je me connaissais en

hommes, si j’étais, au lieu d’un esprit léger, inconséquent et vain,

un esprit prudent et réfléchi; si, en un mot, j’avais, comme certaines

gens, su arranger ma vie, vous ne recevriez pas vingt mille livres par

an, mais cent mille, et vous ne seriez pas au roi, mais à moi!

D’Artagnan rougit légèrement. Il y a dans la façon dont se donne

l’éloge, dans la voix du louangeur, dans son accent affectueux, un

poison si doux, que le plus fort en est parfois enivré.

Le surintendant termina cette allocution en ouvrant un tiroir, où il

prit quatre rouleaux qu’il posa devant d’Artagnan.

Le Gascon en écorna un.

— De l’or! dit-il.

— Cela vous chargera moins, monsieur.

— Mais alors, monsieur, cela fait vingt mille livres.

— Sans doute.

— Mais on ne m’en doit que cinq.

— Je veux vous épargner la peine de passer quatre fois à la

surintendance.

— Vous me comblez, monsieur.

— Je fais ce que je dois, monsieur le chevalier, et j’espère que vous

ne me garderez pas rancune pour l’accueil de mon frère. C’est un esprit

plein d’aigreur et de caprice.

— Monsieur, dit d’Artagnan, croyez que rien ne me fâcherait plus qu’une

excuse de vous.

— Aussi ne le ferai-je plus, et me contenterai-je de vous demander une

grâce.

— Oh! monsieur.

Fouquet tira de son doigt un diamant d’environ mille pistoles.

— Monsieur, dit-il, la pierre que voici me fut donnée par un ami

d’enfance, par un homme à qui vous avez rendu un grand service.

La voix de Fouquet s’altéra sensiblement.

— Un service, moi! fit le mousquetaire; j’ai rendu un service à l’un de

vos amis?

— Vous ne pouvez l’avoir oublié, monsieur, car c’est aujourd’hui même.

— Et cet ami s’appelait?...

— M. d’Eymeris.

— L’un des condamnés?

— Oui, l’une des victimes... Eh bien! monsieur d’Artagnan, en faveur du

service que vous lui avez rendu, je vous prie d’accepter ce diamant.

Faites cela pour l’amour de moi.

— Monsieur...

— Acceptez, vous dis-je. Je suis aujourd’hui dans un jour de deuil,

plus tard vous saurez cela peut-être; aujourd’hui j’ai perdu un ami; eh

bien! j’essaie d’en retrouver un autre.

— Mais, monsieur Fouquet...

— Adieu, monsieur d’Artagnan, adieu! s’écria Fouquet le cœur gonflé,

ou plutôt, au revoir!

Et le ministre sortit de son cabinet; laissant aux mains du

mousquetaire la bague et les vingt mille livres.

— Oh! oh! dit d’Artagnan après un moment de réflexion sombre; est-ce

que je comprendrais? Mordioux! si je comprends, voilà un bien galant

homme!... Je m’en vais me faire expliquer cela par M. Colbert.

Et il sortit.

Chapitre LXIV — De la différence notable que d’Artagnan trouva entre M.

l’intendant et Mgr le surintendant

M. Colbert demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans une maison qui

avait appartenu à Beautru. Les jambes de d’Artagnan firent le trajet en

un petit quart d’heure.

Lorsqu’il arriva chez le nouveau favori, la cour était pleine d’archers

et de gens de police qui venaient, soit le féliciter, soit s’excuser,

selon qu’il choisirait éloge ou blâme. Le sentiment de la flatterie

est instinctif chez les gens de condition abjecte; ils en ont le sens,

comme l’animal sauvage a celui de l’ouïe ou de l’odorat. Ces gens, ou

leur chef, avaient donc compris qu’il y avait un plaisir à faire à

M. Colbert, en lui rendant compte de la façon dont son nom avait été

prononcé pendant l’échauffourée.

D’Artagnan se produisit juste au moment où le chef du guet faisait son

rapport. D’Artagnan se tint près de la porte, derrière les archers.

Cet officier prit Colbert à part, malgré sa résistance et le froncement

de ses gros sourcils.

— Au cas, dit-il, où vous auriez réellement désiré, monsieur, que

le peuple fît justice de deux traîtres, il eût été sage de nous en

avertir; car enfin, monsieur, malgré notre douleur de vous déplaire ou

de contrarier vos vues, nous avions notre consigne à exécuter.

— Triple sot! répliqua Colbert furieux en secouant ses cheveux tassés

et noirs comme une crinière, que me racontez-vous là? Quoi! j’aurais

eu, moi, l’idée d’une émeute? Êtes-vous fou ou ivre?

— Mais, monsieur, on a crié: «Vive Colbert!» répliqua le chef du guet

fort ému.

— Une poignée de conspirateurs...

— Non pas, non pas, une masse de peuple!

— Oh! vraiment, dit Colbert en s’épanouissant, une masse du peuple

criait: «Vive Colbert!» Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites,

monsieur?...

— Il n’y avait qu’à ouvrir les oreilles, ou plutôt à les fermer, tant

les cris étaient terribles.

— Et c’était du peuple, du vrai peuple?

— Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a battus.

— Oh! fort bien, continua Colbert tout à sa pensée. Alors vous supposez

que c’est le peuple seul qui voulait faire brûler les condamnés?

— Oh! oui, monsieur.

— C’est autre chose... Vous avez donc bien résisté?

— Nous avons eu trois hommes étouffés, monsieur.

— Vous n’avez tué personne, au moins?

— Monsieur, il est resté sur le carreau quelques mutins, un, entre

autres, qui n’était pas un homme ordinaire.

— Qui?

— Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police avait

l’œil ouvert.

— Menneville! s’écria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette, un

brave homme qui demandait un poulet gras?

— Oui, monsieur, c’est le même.

— Et ce Menneville, criait-il aussi: «Vive Colbert!» lui?

— Plus fort que tous les autres; comme un enragé.

Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L’espèce d’auréole

ambitieuse qui éclairait son visage s’éteignit comme le feu des vers

luisants qu’on écrase sous l’herbe.

— Que disiez-vous donc, reprit alors l’intendant déçu, que l’initiative

venait du peuple? Menneville était mon ennemi; je l’eusse fait pendre,

et il le savait bien; Menneville était à l’abbé Fouquet... toute

l’affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas que les condamnés étaient

ses amis d’enfance?

«C’est vrai, pensa d’Artagnan, et voilà mes doutes éclaircis. Je le

répète, M. Fouquet peut-être ce qu’on voudra, mais c’est un galant

homme.»

— Et, poursuivit Colbert, pensez-vous être sûr que ce Menneville est

mort?

D’Artagnan jugea que le moment était venu de faire son entrée.

— Parfaitement, monsieur, répliqua-t-il en s’avançant tout à coup.

— Ah! c’est vous; monsieur? dit Colbert.

— En personne, répliqua le mousquetaire avec son ton délibéré; il

paraît que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi?

— Ce n’est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, répondit Colbert,

c’est le roi.

«Double brute! pensa d’Artagnan, tu fais de la morgue et de

l’hypocrisie avec moi...»

— Eh bien! poursuivit-il, je suis très heureux d’avoir rendu un si bon

service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire à Sa Majesté,

monsieur l’intendant?

— Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de dire,

monsieur? Précisez, je vous prie, répondit Colbert d’une voix aigre et

toute chargée d’avance d’hostilités.

— Je ne vous donne aucune commission, repartit d’Artagnan avec le calme

qui n’abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu’il vous serait

facile d’annoncer à Sa Majesté que c’est moi qui, me trouvant là par

hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis les choses dans

l’ordre.

Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du guet.

— Ah! c’est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a été notre sauveur.

— Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter cela?

fit Colbert avec envie; tout s’expliquait, et mieux pour vous que pour

tout autre.

— Vous faites erreur, monsieur l’intendant, je ne venais pas du tout

vous raconter cela.

— C’est un exploit pourtant, monsieur.

— Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude blase

l’esprit.

— À quoi dois-je l’honneur de votre visite, alors?

— Tout simplement à ceci: le roi m’a commandé de venir vous trouver.

— Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu’il voyait

d’Artagnan tirer un papier de sa poche, c’est pour me demander de

l’argent?

— Précisément, monsieur.

— Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j’expédie le rapport du

guet.

D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant

en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin

eût pu le faire; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea

vers la porte d’un bon pas.

Colbert fut frappé de cette vigoureuse résistance à laquelle il n’était

pas accoutumé. D’ordinaire, les gens d’épée, lorsqu’ils venaient chez

lui, avaient un tel besoin d’argent, que, leurs pieds eussent-ils

dû prendre racine dans le marbre, leur patience ne s’épuisait pas.

D’Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-il se plaindre d’une

réception mauvaise ou raconter son exploit? C’était une grave matière à

réflexion.

En tout cas, le moment était mal choisi pour renvoyer d’Artagnan,

soit qu’il vînt de la part du roi, soit qu’il vînt de la sienne. Le

mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis trop peu

de temps, pour qu’il fût déjà oublié.

Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance et

rappeler d’Artagnan.

— Hé! monsieur d’Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez ainsi?

D’Artagnan se retourna.

— Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n’avons plus rien à nous

dire, n’est-ce pas?

— Vous avez au moins de l’argent à toucher, puisque vous avez une

ordonnance?

— Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert.

— Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de même que, vous, vous

donnez un coup d’épée pour le roi quand vous en êtes requis, je paie,

moi, quand on me présente une ordonnance. Présentez.

— Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d’Artagnan, qui jouissait

intérieurement du désarroi mis dans les idées de Colbert; ce bon est

payé.

— Payé! par qui donc?

— Mais par le surintendant.

Colbert pâlit.

— Expliquez-vous alors, dit-il d’une voix étranglée; si vous êtes payé,

pourquoi me montrer ce papier?

— Suite de la consigne dont vous parliez si ingénieusement tout à

l’heure, cher monsieur Colbert; le roi m’avait dit de toucher un

quartier de la pension qu’il veut bien me faire...

— Chez moi?... dit Colbert.

— Pas précisément. Le roi m’a dit: «Allez chez M. Fouquet: le

surintendant n’aura peut-être pas d’argent, alors vous irez chez M.

Colbert.»

Le visage de Colbert s’éclaircit un moment; mais il en était de sa

malheureuse physionomie comme du ciel d’orage, tantôt radieux, tantôt

sombre comme la nuit, selon que brille l’éclair ou que passe le nuage.

— Et... il y avait de l’argent chez le surintendant? demanda-t-il.

— Mais, oui, pas mal d’argent, répliqua d’Artagnan... Il faut le

croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de cinq

mille livres...

— Un quartier de cinq mille livres! s’écria Colbert, saisi comme

l’avait été Fouquet de l’ampleur d’une somme destinée à payer le

service d’un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de pension?

— Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu Pythagore;

oui, vingt mille livres.

— Dix fois les appointements d’un intendant des finances. Je vous en

fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire.

— Oh! dit d’Artagnan, le roi s’est excusé de me donner si peu; aussi

m’a-t-il fait promesse de réparer plus tard, quand il serait riche ...

Mais j’achève étant fort pressé...

— Oui, et malgré l’attente du roi, le surintendant vous a payé?

— Comme, malgré l’attente du roi, vous avez refusé de me payer, vous.

— Je n’ai pas refusé, monsieur, je vous ai prié d’attendre. Et vous

dites que M. Fouquet vous a payé vos cinq mille livres?

— Oui; c’est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore... il a

fait mieux que cela, cher monsieur Colbert.

— Et qu’a-t-il fait?

— Il m’a poliment compté la totalité de la somme, en disant que pour le

roi les caisses étaient toujours pleines.

— La totalité de la somme! M. Fouquet vous a compté vingt mille livres

au lieu de cinq mille.

— Oui, monsieur.

— Et pourquoi cela?

— Afin de m’épargner trois visites à la caisse de la surintendance;

donc, j’ai les vingt mille livres là, dans ma poche, en fort bel or

tout neuf. Vous voyez donc que je puis m’en aller, n’ayant aucunement

besoin de vous et n’étant passé ici que pour la forme.

Et d’Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui découvrit à

Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents de

vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage: «Servez-nous

trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons volontiers.» Le

serpent est aussi brave que le lion, l’épervier aussi courageux que

l’aigle, cela ne se peut contester. Il n’est pas jusqu’aux animaux

qu’on a nommés lâches qui ne soient braves quand il s’agit de la

défense. Colbert n’eut pas peur des trente-deux dents de d’Artagnan; il

se roidit, et soudain:

— Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait là, il n’avait pas

le droit de le faire.

— Comment dites-vous? répliqua d’Artagnan.

— Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s’il vous

plaît, votre bordereau?

— Très volontiers; le voici.

Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire ne

remarqua pas sans inquiétude et surtout sans un certain regret de

l’avoir livré.

— Eh bien! monsieur, dit Colbert, l’ordonnance royale porte ceci: À

vue, j’entends qu’il soit payé à M. d’Artagnan la somme de cinq mille

livres, formant un quartier de la pension que je lui ai faite.

— C’est écrit, en effet, dit d’Artagnan affectant le calme.

— Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi vous

en a-t-on donné davantage?

— Parce qu’on avait davantage, et qu’on voulait me donner davantage;

cela ne regarde personne.

— Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que vous

ignoriez les usages de la comptabilité; mais, monsieur, quand vous avez

mille livres à payer, que faites-vous?

— Je n’ai jamais mille livres à payer, répliqua d’Artagnan.

— Encore... s’écria Colbert irrité, encore, si vous aviez un paiement à

faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez.

— Cela ne prouve qu’une chose, dit d’Artagnan: c’est que vous avez vos

habitudes particulières en comptabilité, tandis que M. Fouquet a les

siennes.

— Les miennes, monsieur, sont les bonnes.

— Je ne dis pas non.

— Et vous avez reçu ce qu’on ne vous devait pas.

L’œil de d’Artagnan jeta un éclair.

— Ce qu’on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur Colbert;

car si j’avais reçu ce qu’on ne me devait pas du tout, j’aurais fait un

vol.

Colbert ne répondit pas sur cette subtilité.

— C’est donc quinze mille livres que vous devez à la caisse, dit-il,

emporté par sa jalouse ardeur.

— Alors vous me ferez crédit, répliqua d’Artagnan avec son

imperceptible ironie.

— Pas du tout, monsieur.

— Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux, vous?

— Vous les restituerez à ma caisse.

— Moi? Ah! monsieur Colbert, n’y comptez pas...

— Le roi a besoin de son argent, monsieur.

— Et moi, monsieur, j’ai besoin de l’argent du roi.

— Soit; mais vous restituerez.

— Pas le moins du monde. J’ai toujours entendu dire qu’en matière de

comptabilité, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne reprend

jamais.

— Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi, à qui je montrerai

ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement paie ce qu’il ne

doit pas, mais même ne garde pas quittance de ce qu’il paie.

— Ah! je comprends, s’écria d’Artagnan, pourquoi vous m’avez pris ce

papier, monsieur Colbert.

Colbert ne comprit pas tout ce qu’il y avait de menace dans son nom

prononcé d’une certaine façon.

— Vous en verrez l’utilité plus tard, répliqua-t-il en élevant

l’ordonnance dans ses doigts.

— Oh! s’écria d’Artagnan en attrapant le papier par un geste rapide,

je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n’ai pas besoin

d’attendre pour cela.

Et il serra dans sa poche le papier qu’il venait de saisir au vol.

— Monsieur, monsieur! s’écria Colbert... cette violence...

— Allons donc! est-ce qu’il faut faire attention aux manières d’un

soldat? répondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains, cher

monsieur Colbert!

Et il sortit en riant au nez du futur ministre.

— Cet homme-là va m’adorer, murmura-t-il; c’est bien dommage qu’il me

faille lui fausser compagnie.

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. · 第 51 / 56 题