Le matin, la mort du cardinal se répandit dans le château, et du
château dans la ville.
Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrèrent dans la salle des
séances pour tenir conseil.
Le roi les fit mander aussitôt.
— Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vécu. Je l’ai laissé gouverner
mes affaires; mais à présent, j’entends les gouverner moi-même. Vous me
donnerez vos avis quand je vous les demanderai. Allez!
Les ministres se regardèrent avec surprise. S’ils dissimulèrent un
sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince,
élevé dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait là, par
amour-propre, d’un fardeau trop lourd pour ses forces.
Fouquet prit congé de ses collègues sur l’escalier en leur disant:
— Messieurs, voilà bien de la besogne de moins pour nous.
Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu inquiets
de la tournure que prendraient les événements, s’en retournèrent
ensemble à Paris.
Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mère, avec laquelle il
eut un entretien fort particulier; puis, après le dîner, il monta en
voiture fermée et se rendit tout droit au Louvre. Là, il reçut beaucoup
de monde, et prit un certain plaisir à remarquer l’hésitation de tous
et la curiosité de chacun.
Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent fermées, à
l’exception d’une seule, de celle qui donnait sur le quai. Il mit en
sentinelle à cet endroit deux Cent-Suisses qui ne parlaient pas un mot
de français, avec consigne de laisser entrer tout ce qui serait ballot,
mais rien autre chose, et de ne laisser rien sortir.
À onze heures précises, il entendit le roulement d’un pesant chariot
sous la voûte, puis d’un autre, puis d’un troisième. Après quoi,
la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer. Bientôt
quelqu’un gratta de l’ongle à la porte du cabinet. Le roi alla ouvrir
lui-même, et il vit Colbert, dont le premier mot fut celui-ci:
— L’argent est dans la cave de Votre Majesté.
Louis descendit alors et alla visiter lui-même les barriques d’espèces,
or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre hommes à lui
venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait fait passer la clef
à Colbert le matin même. Cette revue achevée, Louis rentra chez lui,
suivi de Colbert, qui n’avait pas réchauffé son immobile froideur du
moindre rayon de satisfaction personnelle.
— Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en
récompense de ce dévouement et de cette probité?
— Rien absolument, Sire.
— Comment, rien? pas même l’occasion de me servir?
— Votre Majesté ne me fournirait pas cette occasion que je ne la
servirais pas moins. Il m’est impossible de n’être pas le meilleur
serviteur du roi.
— Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert.
— Mais il y a un surintendant, Sire?
— Justement.
— Sire, le surintendant est l’homme le plus puissant du royaume.
— Ah! s’écria Louis en rougissant, vous croyez?
— Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majesté me donne
un contrôle pour lequel la force est indispensable. Intendant sous un
surintendant, c’est l’infériorité.
— Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi?
— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Majesté que M. Fouquet, du vivant
de M. Mazarin, était le second personnage du royaume; mais voilà M.
Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier.
— Monsieur, je consens à ce que vous me disiez toutes choses
aujourd’hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai plus.
— Alors je serai inutile à Votre Majesté?
— Vous l’êtes déjà, puisque vous craignez de vous compromettre en me
servant.
— Je crains seulement d’être mis hors d’état de vous servir.
— Que voulez-vous alors?
— Je veux que Votre Majesté me donne des aides dans le travail de
l’intendance.
— La place perd de sa valeur?
— Elle gagne de la sûreté.
— Choisissez vos collègues.
— MM. Breteuil, Marin, Hervard.
— Demain, l’ordonnance paraîtra.
— Sire, merci!
— C’est tout ce que vous demandez?
— Non, Sire; encore une chose...
— Laquelle?
— Laissez-moi composer une Chambre de justice.
— Pourquoi faire, cette Chambre de justice?
— Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans, ont
mal versé.
— Mais... que leur fera-t-on?
— On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres.
— Je ne puis cependant commencer mon règne par des exécutions, monsieur
Colbert.
— Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices.
Le roi ne répondit pas.
— Votre Majesté consent-elle? dit Colbert.
— Je réfléchirai, monsieur.
— Il sera trop tard quand la réflexion sera faite.
— Pourquoi?
— Parce que nous avons affaire à des gens plus forts que nous, s’ils
sont avertis.
— Composez cette Chambre de justice, monsieur.
— Je la composerai.
— Est-ce tout?
— Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits attache
Votre Majesté à cette intendance?
— Mais... je ne sais... il y a des usages...
— Sire, j’ai besoin qu’à cette intendance soit dévolu le droit de lire
la correspondance avec l’Angleterre.
— Impossible, monsieur, car cette correspondance se dépouille au
conseil; M. le cardinal lui-même le faisait.
— Je croyais que Votre Majesté avait déclaré ce matin qu’elle n’aurait
plus de conseil.
— Oui, je l’ai déclaré.
— Que Votre Majesté alors veuille bien lire elle-même et toute seule
ses lettres, surtout celles d’Angleterre; je tiens particulièrement à
ce point.
— Monsieur, vous aurez cette correspondance et m’en rendrez compte.
— Maintenant, Sire, qu’aurai-je à faire des finances?
— Tout ce que M. Fouquet ne fera pas.
— C’est là ce que je demandais à Votre Majesté. Merci, je pars
tranquille.
Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir.
Colbert n’était pas encore à cent pas du Louvre que le roi reçut un
courrier d’Angleterre. Après avoir regardé, sondé l’enveloppe, le roi
la décacheta précipitamment, et trouva tout d’abord une lettre du roi
Charles II.
Voici ce que le prince anglais écrivait à son royal frère:
«Votre Majesté doit être fort inquiète de la maladie de M. le cardinal
Mazarin; mais l’excès du danger ne peut que vous servir. Le cardinal
est condamné par son médecin. Je vous remercie de la gracieuse réponse
que vous avez faite à ma communication touchant lady Henriette Stuart,
ma sœur, et dans huit jours la princesse partira pour Paris avec sa
cour.
«Il est doux pour moi de reconnaître la paternelle amitié que vous
m’avez témoignée, et de vous appeler plus justement encore mon
frère. Il m’est doux, surtout, de prouver à Votre Majesté combien je
m’occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement fortifier
Belle-Île-en-Mer. C’est un tort. Jamais nous n’aurons la guerre
ensemble. Cette mesure ne m’inquiète pas; elle m’attriste...
«Vous dépensez là des millions inutiles, dites-le bien à vos ministres,
et croyez que ma police est bien informée; rendez-moi, mon frère, les
mêmes services, le cas échéant.»
Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut.
— M. Colbert sort d’ici et ne peut être loin... Qu’on l’appelle!
s’écria-t-il.
Le valet de chambre allait exécuter l’ordre, le roi l’arrêta.
— Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-Île
est à M. Fouquet; Belle-Île fortifiée, c’est une conspiration de
M. Fouquet... La découverte de cette conspiration, c’est la ruine
du surintendant, et cette découverte résulte de la correspondance
d’Angleterre; voilà pourquoi Colbert voulait avoir cette
correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma force sur cet
homme; il n’est que la tête, il me faut le bras.
Louis poussa tout à coup un cri joyeux.
— J’avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de mousquetaires?
— Oui, Sire; M. d’Artagnan.
— Il a quitté momentanément mon service?
— Oui, Sire.
— Qu’on me le trouve, et que demain il soit ici à mon lever.
Le valet de chambre s’inclina et sortit.
— Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant ma
bourse et d’Artagnan portant mon épée: je suis roi!