Comme l’inconnu regardait avec intérêt ces lumières et prêtait
l’oreille à tous ces bruits, maître Cropole entrait dans sa chambre
avec deux valets qui dressèrent la table.
L’étranger ne fit pas la moindre attention à eux. Alors Cropole,
s’approchant de son hôte, lui glissa dans l’oreille avec un profond
respect:
— Monsieur, le diamant a été estimé.
— Ah! fit le voyageur. Eh bien?
— Eh bien! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne deux
cent quatre-vingts pistoles.
— Vous les avez?
— J’ai cru devoir les prendre, monsieur; toutefois, j’ai mis dans les
conditions du marché que si Monsieur voulait garder son diamant jusqu’à
une rentrée de fonds... Le diamant serait rendu.
— Pas du tout; je vous ai dit de le vendre.
— Alors j’ai obéi ou à peu près, puisque, sans l’avoir définitivement
vendu, j’en ai touché l’argent.
— Payez-vous, ajouta l’inconnu.
— Monsieur, je le ferai, puisque vous l’exigez absolument.
Un sourire triste effleura les lèvres du gentilhomme.
— Mettez l’argent sur ce bahut, dit-il en se détournant en même temps
qu’il indiquait le meuble du geste.
Cropole déposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il préleva le
prix du loyer.
— Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne pas
souper... Déjà le dîner a été refusé; c’est outrageant pour la maison
des Médicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et j’oserai même
ajouter qu’il a bon air.
L’inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne
quitta pas la fenêtre pour manger et boire.
Bientôt l’on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes; des
cris s’élevèrent au loin, un bourdonnement confus emplit la partie
basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa l’oreille de
l’étranger fut le pas des chevaux qui s’avançaient.
— Le roi! le roi! répétait une foule bruyante et pressée.
— Le roi! répéta Cropole, qui abandonna son hôte et ses idées de
délicatesse pour satisfaire sa curiosité.
Avec Cropole se heurtèrent et se confondirent dans l’escalier Mme
Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortège s’avançait
lentement, éclairé par des milliers de flambeaux, soit de la rue, soit
des fenêtres.
Après une compagnie de mousquetaires et un corps tout serré de
gentilshommes, venait la litière de M. le cardinal Mazarin. Elle était
traînée comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les pages et les
gens du cardinal marchaient derrière. Ensuite venait le carrosse de
la reine mère, ses filles d’honneur aux portières, ses gentilshommes
à cheval des deux côtés. Le roi paraissait ensuite, monté sur un beau
cheval de race saxonne à large crinière. Le jeune prince montrait, en
saluant à quelques fenêtres d’où partaient les plus vives acclamations,
son noble et gracieux visage, éclairé par les flambeaux de ses pages.
Aux côtés du roi, mais deux pas en arrière, le prince de Condé, M.
Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de leurs
bagages, fermaient la marche véritablement triomphale.
Cette pompe était d’une ordonnance militaire.
Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux, portaient
l’habit de voyage; presque tous étaient vêtus de l’habit de guerre. On
en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle comme au temps de
Henri IV et de Louis XIII.
Quand le roi passa devant lui, l’inconnu, qui s’était penché sur le
balcon pour mieux voir, et qui avait caché son visage en l’appuyant sur
son bras, sentit son cœur se gonfler et déborder d’une amère jalousie.
Le bruit des trompettes l’enivrait, les acclamations populaires
l’assourdissaient; il laissa tomber un moment sa raison dans ce flot de
lumières, de tumulte et de brillantes images.
— Il est roi, lui! murmura-t-il avec un accent de désespoir et
d’angoisse qui dut monter jusqu’au pied du trône de Dieu.
Puis, avant qu’il fût revenu de sa sombre rêverie, tout ce bruit,
toute cette splendeur s’évanouirent. À l’angle de la rue il ne resta
plus au-dessous de l’étranger que des voix discordantes et enrouées
qui criaient encore par intervalles: «Vive le roi!» Il resta aussi les
six chandelles que tenaient les habitants de l’Hôtellerie des Médicis,
savoir: deux chandelles pour Cropole, une pour Pittrino, une pour
chaque marmiton.
Cropole ne cessait de répéter:
— Qu’il est bien, le roi, et qu’il ressemble à feu son illustre père!
— En beau, disait Pittrino.
— Et qu’il a une fière mine! ajoutait Mme Cropole, déjà en promiscuité
de commentaires avec les voisins et les voisines.
Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles, sans
remarquer qu’un vieillard à pied, mais traînant un petit cheval
irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de femmes et
d’hommes qui stationnait devant les Médicis.
Mais en ce moment la voix de l’étranger se fit entendre à la fenêtre.
— Faites donc en sorte, monsieur l’hôtelier, qu’on puisse arriver
jusqu’à votre maison.
Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit faire
passage.
La fenêtre se ferma.
Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans proférer une
parole.
L’étranger l’attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au vieillard
et le conduisit à un siège, mais celui-ci résista.
— Oh! non pas, non pas, milord, dit-il. M’asseoir devant vous! jamais!
— Parry, s’écria le gentilhomme, je vous en supplie... vous qui venez
d’Angleterre... de si loin! Ah! ce n’est pas à votre âge qu’on devrait
subir des fatigues pareilles à celles de mon service. Reposez-vous ...
— J’ai ma réponse à vous donner avant tout, milord.
— Parry... je t’en conjure, ne me dis rien... car si la nouvelle eût
été bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends un détour
c’est que la nouvelle est mauvaise.
— Milord, dit le vieillard, ne vous hâtez pas de vous alarmer. Tout
n’est pas perdu, je l’espère. C’est de la volonté, de la persévérance
qu’il faut, c’est surtout de la résignation.
— Parry, répondit le jeune homme, je suis venu ici seul, à travers
mille pièges et mille périls: crois-tu à ma volonté? J’ai médité
ce voyage dix ans, malgré tous les conseils et tous les obstacles:
crois-tu à ma persévérance? J’ai vendu ce soir le dernier diamant
de mon père, car je n’avais plus de quoi payer mon gîte, et l’hôte
m’allait chasser.
Parry fit un geste d’indignation auquel le jeune homme répondit par une
pression de main et un sourire.
— J’ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me trouve
riche; je ne désespère pas, Parry: crois-tu à ma résignation?
Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes.
— Voyons, dit l’étranger, ne me déguise rien: qu’est-il arrivé?
— Mon récit sera court, milord; mais au nom du Ciel ne tremblez pas
ainsi!
— C’est d’impatience, Parry. Voyons, que t’a dit le général?
— D’abord, le général n’a pas voulu me recevoir.
— Il te prenait pour quelque espion.
— Oui, milord, mais je lui ai écrit une lettre.
— Eh bien?
— Il l’a reçue, il l’a lue milord.
— Cette lettre expliquait bien ma position, mes vœux?
— Oh! oui, dit Parry avec un triste sourire... elle peignait fidèlement
votre pensée.
— Alors, Parry?...
— Alors le général m’a renvoyé la lettre par un aide de camp, en me
faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore dans la
circonscription de son commandement, il me ferait arrêter.
— Arrêter! murmura le jeune homme; arrêter! toi, mon plus fidèle
serviteur!
— Oui, milord.
— Et tu avais signé Parry, cependant!
— En toutes lettres, milord; et l’aide de camp m’a connu à Saint-James,
et, ajouta le vieillard avec un soupir, à White Hall!
Le jeune homme s’inclina, rêveur et sombre.
— Voilà ce qu’il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se
donner le change... mais sous main... de lui à toi... qu’a-t-il fait?
Réponds.
— Hélas! milord, il m’a envoyé quatre cavaliers qui m’ont donné le
cheval sur lequel vous m’avez vu revenir. Ces cavaliers m’ont conduit
toujours courant jusqu’au petit port de Tenby, m’ont jeté plutôt
qu’embarqué sur un bateau de pêche qui faisait voile vers la Bretagne
et me voici.
— Oh! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main
nerveuse sa gorge, où montait un sanglot... Parry, c’est tout, c’est
bien tout?
— Oui, milord, c’est tout!
Il y eut après cette brève réponse de Parry un long intervalle de
silence; on n’entendait que le bruit du talon de ce jeune homme
tourmentant le parquet avec furie.
Le vieillard voulut tenter de changer la conversation.
— Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me précédait?
Quels sont ces gens qui crient: «Vive le roi!»... De quel roi est-il
question, et pourquoi toutes ces lumières?
— Ah! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme, c’est
le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois; toutes ces
trompettes sont à lui, toutes ces housses dorées sont à lui, tous ces
gentilshommes ont des épées qui sont à lui. Sa mère le précède dans un
carrosse magnifiquement incrusté d’argent et d’or! Heureuse mère! Son
ministre lui amasse des millions et le conduit à une riche fiancée.
Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son roi, il le caresse de ses
acclamations, et il crie: «Vive le roi! vive le roi!»
— Bien! bien! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de cette
nouvelle conversation que de l’autre.
— Tu sais, reprit l’inconnu, que ma mère à moi, que ma sœur, tandis
que tout cela se passe en l’honneur du roi Louis XIV, n’ont plus
d’argent, plus de pain; tu sais que, moi, je serai misérable et honni
dans quinze jours, quand toute l’Europe apprendra ce que tu viens de me
raconter!... Parry... Y a-t-il des exemples qu’un homme de ma condition
se soit...
— Milord, au nom du Ciel!
— Tu as raison, Parry, je suis un lâche, et si je ne fais rien pour
moi, que fera Dieu? Non, non, j’ai deux bras, Parry, j’ai une épée...
Et il frappa violemment son bras avec sa main et détacha son épée
accrochée au mur.
— Qu’allez-vous faire, milord?
— Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma
famille: ma mère vit de la charité publique, ma sœur mendie pour ma
mère, j’ai quelque part des frères qui mendient également pour eux;
moi, l’aîné, je vais faire comme eux tous, je m’en vais demander
l’aumône!
Et sur ces mots, qu’il coupa brusquement par un rire nerveux et
terrible, le jeune homme ceignit son épée, prit son chapeau sur le
bahut, se fit attacher à l’épaule un manteau noir qu’il avait porté
pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le
regardait avec anxiété:
— Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois
heureux; soyons bien heureux, mon fidèle ami, mon unique ami: nous
sommes riches comme des rois!
Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par
terre, se remit à rire de cette lugubre façon qui avait tant effrayé
Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se préparait
à recevoir et à installer les voyageurs devancés par leurs laquais; il
se glissa par la grande salle dans la rue, où le vieillard, qui s’était
mis à la fenêtre, le perdit de vue après une minute.
Chapitre VIII — Ce qu’était Sa Majesté Louis XIV à l’âge de vingt-deux
ans
On l’a vu par le récit que nous avons essayé d’en faire, l’entrée du
roi Louis XIV dans la ville de Blois avait été bruyante et brillante,
aussi la jeune majesté en avait-elle paru satisfaite. En arrivant
sous le porche du château des États, le roi y trouva, environné de
ses gardes et de ses gentilshommes, Son Altesse Royale le duc Gaston
d’Orléans, dont la physionomie, naturellement assez majestueuse, avait
emprunté à la circonstance solennelle dans laquelle on se trouvait un
nouveau lustre et une nouvelle dignité. De son côté, Madame, parée
de ses grands habits de cérémonie, attendait sur un balcon intérieur
l’entrée de son neveu. Toutes les fenêtres du vieux château, si désert
et si morne dans les jours ordinaires, resplendissaient de dames et de
flambeaux.
Ce fut donc au bruit des tambours, des trompettes et des vivats, que
le jeune roi franchit le seuil de ce château, dans lequel Henri III,
soixante-douze ans auparavant, avait appelé à son aide l’assassinat et
la trahison pour maintenir sur sa tête et dans sa maison une couronne
qui déjà glissait de son front pour tomber dans une autre famille. Tous
les yeux, après avoir admiré le jeune roi, si beau, si charmant, si
noble, cherchaient cet autre roi de France, bien autrement roi que le
premier, et si vieux, si pâle, si courbé, que l’on appelait le cardinal
Mazarin.
Louis était alors comblé de tous ces dons naturels qui font le parfait
gentilhomme: il avait l’œil brillant et doux, d’un bleu pur et azuré;
mais les plus habiles physionomistes, ces plongeurs de l’âme, en y
fixant leurs regards, s’il eût été donné à un sujet de soutenir le
regard du roi, les plus habiles physionomistes, disons-nous, n’eussent
jamais pu trouver le fond de cet abîme de douceur. C’est qu’il en était
des yeux du roi comme de l’immense profondeur des azurs célestes, ou
de ceux plus effrayants et presque aussi sublimes que la Méditerranée
ouvre sous la carène de ses navires par un beau jour d’été, miroir
gigantesque où le ciel aime à réfléchir tantôt ses étoiles et tantôt
ses orages. Le roi était petit de taille, à peine avait-il cinq pieds
deux pouces; mais sa jeunesse faisait encore excuser ce défaut, racheté
d’ailleurs par une grande noblesse de tous ses mouvements et par une
certaine adresse dans tous les exercices du corps.
Certes, c’était déjà bien le roi, et c’était beaucoup que d’être le roi
à cette époque de respect et de dévouement traditionnels; mais, comme
jusque-là on l’avait assez peu et toujours assez pauvrement montré au
peuple, comme ceux auxquels on le montrait voyaient auprès de lui sa
mère, femme d’une haute taille, et M. le cardinal, homme d’une belle
prestance, beaucoup le trouvaient assez peu roi pour dire: Le roi est
moins grand que M. le cardinal.
Quoi qu’il en soit de ces observations physiques qui se faisaient,
surtout dans la capitale, le jeune prince fut accueilli comme un dieu
par les habitants de Blois, et presque comme un roi par son oncle et
sa tante, Monsieur et Madame, les habitants du château. Cependant, il
faut le dire, lorsqu’il vit dans la salle de réception des fauteuils
égaux de taille pour lui, sa mère, le cardinal, sa tante et son
oncle, disposition habilement cachée par la forme demi-circulaire de
l’assemblée, Louis XIV rougit de colère, et regarda autour de lui pour
s’assurer par la physionomie des assistants si cette humiliation lui
avait été préparée; mais comme il ne vit rien sur le visage impassible
du cardinal, rien sur celui de sa mère, rien sur celui des assistants,
il se résigna et s’assit, ayant soin de s’asseoir avant tout le monde.
Les gentilshommes et les dames furent présentés à Leurs Majestés et
à M. le cardinal. Le roi remarqua que sa mère et lui connaissaient
rarement le nom de ceux qu’on leur présentait, tandis que le cardinal,
au contraire, ne manquait jamais, avec une mémoire et une présence
d’esprit admirables, de parler à chacun de ses terres, de ses aïeux ou
de ses enfants, dont il leur nommait quelques-uns, ce qui enchantait
ces dignes hobereaux et les confirmait dans cette idée que celui-là
est seulement et véritablement roi qui connaît ses sujets, par cette
même raison que le soleil n’a pas de rival, parce que seul le soleil
échauffe et éclaire.
L’étude du jeune roi, commencée depuis longtemps sans que l’on s’en
doutât, continuait donc, et il regardait attentivement, pour tâcher
de démêler quelque chose dans leur physionomie, les figures qui lui
avaient d’abord paru les plus insignifiantes et les plus triviales. On
servit une collation. Le roi, sans oser la réclamer de l’hospitalité de
son oncle, l’attendait avec impatience. Aussi cette fois eut-il tous
les honneurs dus, sinon à son rang, du moins à son appétit, quant au
cardinal, il se contenta d’effleurer de ses lèvres flétries un bouillon
servi dans une tasse d’or. Le ministre tout-puissant qui avait pris
à la reine mère sa régence, au roi sa royauté, n’avait pu prendre à
la nature un bon estomac. Anne d’Autriche, souffrant déjà du cancer
dont six ou huit ans plus tard elle devait mourir, ne mangeait guère
plus que le cardinal. Quant à Monsieur, encore tout ébouriffé du grand
événement qui s’accomplissait dans sa vie provinciale, il ne mangeait
pas du tout.
Madame seule, en véritable Lorraine, tenait tête à Sa Majesté; de sorte
que Louis XIV, qui, sans partenaire, eût mangé à peu près seul, sut
grand gré à sa tante d’abord, puis ensuite à M. de Saint-Remy, son
maître d’hôtel, qui s’était réellement distingué.
La collation finie, sur un signe d’approbation de M. de Mazarin, le roi
se leva, et sur l’invitation de sa tante, il se mit à parcourir les
rangs de l’assemblée.
Les dames observèrent alors, il y a certaines choses pour lesquelles
les femmes sont aussi bonnes observatrices à Blois qu’à Paris, les
dames observèrent alors que Louis XIV avait le regard prompt et hardi,
ce qui promettait aux attraits de bon aloi un appréciateur distingué.
Les hommes, de leur côté, observèrent que le prince était fier et
hautain, qu’il aimait à faire baisser les yeux qui le regardaient
trop longtemps ou trop fixement, ce qui semblait présager un maître.
Louis XIV avait accompli le tiers de sa revue à peu près, quand ses
oreilles furent frappées d’un mot que prononça Son Éminence, laquelle
s’entretenait avec Monsieur.
Ce mot était un nom de femme.
À peine Louis XIV eut-il entendu ce mot, qu’il n’entendit ou plutôt
qu’il n’écouta plus rien autre chose, et que, négligeant l’arc du
cercle qui attendait sa visite, il ne s’occupa plus que d’expédier
promptement l’extrémité de la courbe.
Monsieur, en bon courtisan, s’informait près de Son Éminence de la
santé de ses nièces. En effet, cinq ou six ans auparavant, trois nièces
étaient arrivées d’Italie au cardinal: c’étaient Mlles Hortense, Olympe
et Marie de Mancini.
Monsieur s’informait donc de la santé des nièces du cardinal; il
regrettait, disait-il, de n’avoir pas le bonheur de les recevoir en
même temps que leur oncle; elles avaient certainement grandi en beauté
et en grâce, comme elles promettaient de le faire la première fois que
Monsieur les avait vues.
Ce qui avait d’abord frappé le roi, c’était un certain contraste dans
la voix des deux interlocuteurs. La voix de Monsieur était calme et
naturelle lorsqu’il parlait ainsi, tandis que celle de M. de Mazarin
sauta d’un ton et demi pour lui répondre au-dessus du diapason de sa
voix ordinaire.
On eût dit qu’il désirait que cette voix allât frapper au bout de la
salle une oreille qui s’éloignait trop.
— Monseigneur, répliqua-t-il, Mlles de Mazarin ont encore toute une
éducation à terminer, des devoirs à remplir, une position à apprendre.
Le séjour d’une cour jeune et brillante les dissipe un peu.
Louis, à cette dernière épithète, sourit tristement. La cour était
jeune, c’est vrai, mais l’avarice du cardinal avait mis bon ordre à ce
qu’elle ne fût point brillante.
— Vous n’avez cependant point l’intention, répondait Monsieur, de les
cloîtrer ou de les faire bourgeoises?
— Pas du tout, reprit le cardinal en forçant sa prononciation italienne
de manière que, de douce et veloutée qu’elle était, elle devint aiguë
et vibrante; pas du tout. J’ai bel et bien l’intention de les marier,
et du mieux qu’il me sera possible.
— Les partis ne manqueront pas, monsieur le cardinal, répondait
Monsieur avec une bonhomie de marchand qui félicite son confrère.
— Je l’espère, monseigneur, d’autant plus que Dieu leur a donné à la
fois la grâce, la sagesse et la beauté.
Pendant cette conversation, Louis XIV, conduit par Madame,
accomplissait, comme nous l’avons dit, le cercle des présentations.
— Mlle Arnoux, disait la princesse en présentant à Sa Majesté une
grosse blonde de vingt-deux ans, qu’à la fête d’un village on eût prise
pour une paysanne endimanchée, Mlle Arnoux, fille de ma maîtresse de
musique.
Le roi sourit. Madame n’avait jamais pu tirer quatre notes justes de la
viole ou du clavecin.
— Mlle Aure de Montalais, continua Madame, fille de qualité et bonne
servante.
Cette fois ce n’était plus le roi qui riait, c’était la jeune fille
présentée, parce que, pour la première fois de sa vie, elle s’entendait
donner par Madame, qui d’ordinaire ne la gâtait point, une si honorable
qualification.
Aussi Montalais, notre ancienne connaissance, fit-elle à Sa Majesté une
révérence profonde, et cela autant par respect que par nécessité, car
il s’agissait de cacher certaines contractions de ses lèvres rieuses
que le roi eût bien pu ne pas attribuer à leur motif réel. Ce fut juste
en ce moment que le roi entendit le mot qui le fit tressaillir.
— Et la troisième s’appelle? demandait Monsieur.
— Marie, monseigneur, répondait le cardinal.
Il y avait sans doute dans ce mot quelque puissance magique, car, nous
l’avons dit, à ce mot le roi tressaillit, et, entraînant Madame vers
le milieu du cercle, comme s’il eût voulu confidentiellement lui faire
quelque question, mais en réalité pour se rapprocher du cardinal:
— Madame ma tante, dit-il en riant et à demi-voix, mon maître de
géographie ne m’avait point appris que Blois fût à une si prodigieuse
distance de Paris.
— Comment cela, mon neveu? demanda Madame.
— C’est qu’en vérité il paraît qu’il faut plusieurs années aux modes
pour franchir cette distance. Voyez ces demoiselles.
— Eh bien! je les connais.
— Quelques-unes sont jolies.
— Ne dites pas cela trop haut, monsieur mon neveu, vous les rendriez
folles.
— Attendez, attendez, ma chère tante, dit le roi en souriant, car la
seconde partie de ma phrase doit servir de correctif à la première. Eh
bien! ma chère tante, quelques-unes paraissent vieilles et quelques
autres laides, grâce à leurs modes de dix ans.
— Mais, Sire, Blois n’est cependant qu’à cinq journées de Paris.
— Eh! dit le roi, c’est cela, deux ans de retard par journée.
— Ah! vraiment, vous trouvez? C’est étrange, je ne m’aperçois point de
cela, moi.
— Tenez, ma tante, dit Louis XIV en se rapprochant toujours de
Mazarin sous prétexte de choisir son point de vue, voyez, à côté de
ces affiquets vieillis et de ces coiffures prétentieuses, regardez
cette simple robe blanche. C’est une des filles d’honneur de ma mère,
probablement, quoique je ne la connaisse pas. Voyez quelle tournure
simple, quel maintien gracieux! À la bonne heure! c’est une femme,
cela, tandis que toutes les autres ne sont que des habits.
— Mon cher neveu, répliqua Madame en riant, permettez-moi de vous dire
que, cette fois, votre science divinatoire est en défaut. La personne
que vous louez ainsi n’est point une Parisienne, mais une Blésoise.
— Ah! ma tante! reprit le roi avec l’air du doute.
— Approchez, Louise, dit Madame.
Et la jeune fille qui déjà nous est apparue sous ce nom s’approcha,
timide, rougissante et presque courbée sous le regard royal.
— Mlle Louise-Françoise de La Baume Le Blanc, fille du marquis de La
Vallière, dit cérémonieusement Madame au roi.
La jeune fille s’inclina avec tant de grâce au milieu de cette timidité
profonde que lui inspirait la présence du roi, que celui-ci perdit
en la regardant quelques mots de la conversation du cardinal et de
Monsieur.
— Belle-fille, continua Madame, de M. de Saint-Remy, mon maître
d’hôtel, qui a présidé à la confection de cette excellente daube
truffée que Votre Majesté a si fort appréciée.
Il n’y avait point de grâce, de beauté ni de jeunesse qui pût
résister à une pareille présentation. Le roi sourit. Que les paroles
de Madame fussent une plaisanterie ou une naïveté, c’était, en tout
cas, l’immolation impitoyable de tout ce que Louis venait de trouver
charmant et poétique dans la jeune fille.
Mlle de La Vallière, pour Madame, et par contrecoup pour le roi,
n’était plus momentanément que la belle-fille d’un homme qui avait un
talent supérieur sur les dindes truffées.
Mais les princes sont ainsi faits. Les dieux aussi étaient comme cela
dans l’Olympe. Diane et Vénus devaient bien maltraiter la belle Alcmène
et la pauvre Io, quand on descendait par distraction à parler, entre le
nectar et l’ambroisie, de beautés mortelles à la table de Jupiter.
Heureusement que Louise était courbée si bas qu’elle n’entendit point
les paroles de Madame, qu’elle ne vit point le sourire du roi. En
effet, si la pauvre enfant, qui avait tant de bon goût que seule elle
avait imaginé de se vêtir de blanc entre toutes ses compagnes; si ce
cœur de colombe, si facilement accessible à toutes les douleurs, eût
été touché par les cruelles paroles de Madame, par l’égoïste et froid
sourire du roi, elle fût morte sur le coup.
Et Montalais elle-même, la fille aux ingénieuses idées, n’eût pas tenté
d’essayer de la rappeler à la vie, car le ridicule tue tout, même la
beauté.
Mais par bonheur, comme nous l’avons dit, Louise, dont les oreilles
étaient bourdonnantes et les yeux voilés, Louise ne vit rien,
n’entendit rien, et le roi, qui avait toujours l’attention braquée aux
entretiens du cardinal et de son onde, se hâta de retourner près d’eux.
Il arriva juste au moment où Mazarin terminait en disant:
— Marie, comme ses sœurs, part en ce moment pour Brouage. Je leur fais
suivre la rive opposée de la Loire à celle que nous avons suivie, et si
je calcule bien leur marche, d’après les ordres que j’ai donnés, elles
seront demain à la hauteur de Blois.
Ces paroles furent prononcées avec ce tact, cette mesure, cette sûreté
de ton, d’intention et de portée, qui faisaient de _signor_ Giulio
Mazarini le premier comédien du monde.
Il en résulta qu’elles portèrent droit au cœur de Louis XIV, et que le
cardinal, en se retournant sur le simple bruit des pas de Sa Majesté,
qui s’approchait, en vit l’effet immédiat sur le visage de son élève,
effet qu’une simple rougeur trahit aux yeux de Son Éminence. Mais
aussi, qu’était un tel secret à éventer pour celui dont l’astuce avait
joué depuis vingt ans tous les diplomates européens?
Il sembla dès lors, une fois ces dernières paroles entendues, que le
jeune roi eût reçu dans le cœur un trait empoisonné.
Il ne tint plus en place, il promena un regard incertain, atone, mort,
sur toute cette assemblée. Il interrogea plus de vingt fois du regard
la reine mère, qui, livrée au plaisir d’entretenir sa belle-sœur,
et retenue d’ailleurs par le coup d’œil de Mazarin, ne parut pas
comprendre toutes les supplications contenues dans les regards de son
fils. À partir de ce moment, musique, fleurs, lumières, beauté, tout
devint odieux et insipide à Louis XIV. Après qu’il eut cent fois mordu
ses lèvres, détiré ses bras et ses jambes, comme l’enfant bien élevé
qui, sans oser bâiller, épuise toutes les façons de témoigner son
ennui, après avoir inutilement imploré de nouveau mère et ministre, il
tourna un œil désespéré vers la porte, c’est-à-dire vers la liberté.
À cette porte, encadrée par l’embrasure à laquelle elle était adossée,
il vit surtout, se détachant en vigueur, une figure fière et brune,
au nez aquilin, à l’œil dur mais étincelant, aux cheveux gris et
longs, à la moustache noire, véritable type de beauté militaire, dont
le hausse-col, plus étincelant qu’un miroir, brisait tous les reflets
lumineux qui venaient s’y concentrer et les renvoyait en éclairs. Cet
officier avait le chapeau gris à plume rouge sur la tête, preuve qu’il
était appelé là par son service et non par son plaisir. S’il y eût été
appelé par son plaisir, s’il eût été courtisan au lieu d’être soldat,
comme il faut toujours payer le plaisir un prix quelconque, il eût tenu
son chapeau à la main.
Ce qui prouvait bien mieux encore que cet officier était de service
et accomplissait une tâche à laquelle il était accoutumé, c’est qu’il
surveillait, les bras croisés, avec une indifférence remarquable et
avec une apathie suprême, les joies et les ennuis de cette fête. Il
semblait surtout, comme un philosophe, et tous les vieux soldats sont
philosophes, il semblait surtout comprendre infiniment mieux les ennuis
que les joies; mais des uns il prenait son parti, sachant bien se
passer des autres. Or, il était là adossé, comme nous l’avons dit, au
chambranle sculpté de la porte, lorsque les yeux tristes et fatigués du
roi rencontrèrent par hasard les siens.
Ce n’était pas la première fois, à ce qu’il paraît, que les yeux
de l’officier rencontraient ces yeux-là, et il en savait à fond le
style et la pensée, car aussitôt qu’il eut arrêté son regard sur la
physionomie de Louis XIV, et que, par la physionomie, il eut lu ce qui
se passait dans son cœur, c’est-à-dire tout l’ennui qui l’oppressait,
toute la résolution timide de partir qui s’agitait au fond de ce cœur,
il comprit qu’il fallait rendre service au roi sans qu’il le demandât,
lui rendre service presque malgré lui, enfin, et hardi, comme s’il eût
commandé la cavalerie un jour de bataille:
— Le service du roi! cria-t-il d’une voix retentissante.
À ces mots, qui firent l’effet d’un roulement de tonnerre prenant
le dessus sur l’orchestre, les chants, les bourdonnements et les
promenades, le cardinal et la reine mère regardèrent avec surprise Sa
Majesté. Louis XIV, pâle mais résolu, soutenu qu’il était par cette
intuition de sa propre pensée qu’il avait retrouvée dans l’esprit de
l’officier de mousquetaires, et qui venait de se manifester par l’ordre
donné, se leva de son fauteuil et fit un pas vers la porte.
— Vous partez, mon fils? dit la reine, tandis que Mazarin se contentait
d’interroger avec son regard, qui eût pu paraître doux s’il n’eût été
si perçant.
— Oui, madame, répondit le roi, je me sens fatigué et voudrais
d’ailleurs écrire ce soir.
Un sourire erra sur les lèvres du ministre, qui parut, d’un signe de
tête, donner congé au roi.
Monsieur et Madame se hâtèrent alors pour donner des ordres aux
officiers qui se présentèrent.
Le roi salua, traversa la salle et atteignit la porte. À la porte, une
haie de vingt mousquetaires attendait Sa Majesté.
À l’extrémité de cette haie se tenait l’officier impassible et son épée
nue à la main.
Le roi passa, et toute la foule se haussa sur la pointe des pieds pour
le voir encore. Dix mousquetaires, ouvrant la foule des antichambres et
des degrés, faisaient faire place au roi.
Les dix autres enfermaient le roi et Monsieur, qui avait voulu
accompagner Sa Majesté.
Les gens du service marchaient derrière. Ce petit cortège escorta le
roi jusqu’à l’appartement qui lui était destiné.
Cet appartement était le même qu’avait occupé le roi Henri III lors de
son séjour aux États.
Monsieur avait donné ses ordres. Les mousquetaires, conduits par
leur officier, s’engagèrent dans le petit passage qui communique
parallèlement d’une aile du château à l’autre.
Ce passage se composait d’abord d’une petite antichambre carrée et
sombre, même dans les beaux jours.
Monsieur arrêta Louis XIV.
— Vous passez, Sire, lui dit-il, à l’endroit même où le duc de Guise
reçut le premier coup de poignard.
Le roi, fort ignorant des choses d’histoire, connaissait le fait, mais
sans en savoir ni les localités ni les détails.
— Ah! fit-il tout frissonnant. Et il s’arrêta.
Tout le monde s’arrêta devant et derrière lui.
— Le duc, Sire, continua Gaston, était à peu près où je suis; il
marchait dans le sens où marche Votre Majesté; M. de Loignac était à
l’endroit où se trouve en ce moment votre lieutenant des mousquetaires;
M. de Sainte-Maline et les ordinaires de Sa Majesté étaient derrière
lui et autour de lui. C’est là qu’il fut frappé.
Le roi se tourna du côté de son officier, et vit comme un nuage passer
sur sa physionomie martiale et audacieuse.
— Oui, par-derrière, murmura le lieutenant avec un geste de suprême
dédain.
Et il essaya de se remettre en marche, comme s’il eût été mal à l’aise
entre ces murs visités autrefois par la trahison.
Mais le roi, qui paraissait ne pas mieux demander que d’apprendre,
parut disposé à donner encore un regard à ce funèbre lieu. Gaston
comprit le désir de son neveu.
— Voyez, Sire, dit-il en prenant un flambeau des mains de M. de
Saint-Remy, voici où il est allé tomber. Il y avait là un lit dont il
déchira les rideaux en s’y retenant.
— Pourquoi le parquet semble-t-il creusé à cet endroit? demanda Louis.
— Parce que c’est à cet endroit que coula le sang, répondit Gaston, que
le sang pénétra profondément dans le chêne, et que ce n’est qu’à force
de le creuser qu’on est parvenu à le faire disparaître, et encore,
ajouta Gaston en approchant son flambeau de l’endroit désigné, et
encore cette teinte rougeâtre a-t-elle résisté à toutes les tentatives
qu’on a faites pour la détruire.
Louis XIV releva le front. Peut-être pensait-il à cette trace sanglante
qu’on lui avait un jour montrée au Louvre, et qui, comme pendant à
celle de Blois, y avait été faite un jour par le roi son père avec le
sang de Concini.
— Allons! dit-il.
On se remit aussitôt en marche, car l’émotion sans doute avait donné
à la voix du jeune prince un ton de commandement auquel de sa part on
n’était point accoutumé.
Arrivé à l’appartement réservé au roi, et auquel on communiquait, non
seulement par le petit passage que nous venons de suivre, mais encore
par un grand escalier donnant sur la cour:
— Que Votre Majesté, dit Gaston, veuille bien accepter cet appartement,
tout indigne qu’il est de la recevoir.
— Mon oncle, répondit le jeune prince, je vous rends grâce de votre
cordiale hospitalité.
Gaston salua son neveu, qui l’embrassa, puis il sortit. Des vingt
mousquetaires qui avaient accompagné le roi, dix reconduisirent
Monsieur jusqu’aux salles de réception, qui n’avaient point désempli
malgré le départ de Sa Majesté.
Les dix autres furent postés par l’officier, qui explora lui-même
en cinq minutes toutes les localités avec ce coup d’œil froid et
dur que ne donne pas toujours l’habitude, attendu que ce coup d’œil
appartenait au génie.
Puis, quand tout son monde fut placé, il choisit pour son quartier
général l’antichambre dans laquelle il trouva un grand fauteuil, une
lampe, du vin, de l’eau et du pain sec.
Il raviva la lampe, but un demi-verre de vin, tordit ses lèvres sous un
sourire plein d’expression, s’installa dans le grand fauteuil et prit
toutes ses dispositions pour dormir.
Chapitre IX — Où l’inconnu de l’hôtellerie des Médicis perd son
incognito
Cet officier qui dormait ou qui s’apprêtait à dormir était cependant,
malgré son air insouciant, chargé d’une grave responsabilité.
Lieutenant des mousquetaires du roi, il commandait toute la compagnie
qui était venue de Paris, et cette compagnie était de cent vingt
hommes; mais, excepté les vingt dont nous avons parlé, les cent autres
étaient occupés de la garde de la reine mère et surtout de M. le
cardinal. M. Giulio Mazarini économisait sur les frais de voyage de ses
gardes, il usait en conséquence de ceux du roi, et largement, puisqu’il
en prenait cinquante pour lui, particularité qui n’eût pas manqué de
paraître bien inconvenante à tout homme étranger aux usages de cette
cour. Ce qui n’eût pas manqué non plus de paraître, sinon inconvenant,
du moins extraordinaire à cet étranger, c’est que le côté du château
destiné à M. le cardinal était brillant, éclairé, mouvementé. Les
mousquetaires y montaient des factions devant chaque porte et ne
laissaient entrer personne, sinon les courriers qui, même en voyage,
suivaient le cardinal pour ses correspondances.
Vingt hommes étaient de service chez la reine mère; trente se
reposaient pour relayer leurs compagnons le lendemain. Du côté du
roi, au contraire, obscurité, silence et solitude. Une fois les
portes fermées, plus d’apparence de royauté. Tous les gens du service
s’étaient retirés peu à peu.
M. le prince avait envoyé savoir si Sa Majesté requérait ses bons
offices et sur le non banal du lieutenant des mousquetaires, qui
avait l’habitude de la question et de la réponse, tout commençait à
s’endormir, ainsi que chez un bon bourgeois. Et cependant il était aisé
d’entendre, du corps de logis habité par le jeune roi, les musiques de
la fête et de voir les fenêtres richement illuminées de la grande salle.
Dix minutes après son installation chez lui, Louis XIV avait pu
reconnaître, à un certain mouvement plus marqué que celui de sa sortie,
la sortie du cardinal, lequel, à son tour, gagnait son lit avec grande
escorte des gentilshommes et des dames.
D’ailleurs, il n’eut, pour apercevoir tout ce mouvement, qu’à regarder
par la fenêtre, dont les volets n’avaient pas été fermés. Son Éminence
traversa la cour, reconduite par Monsieur lui-même, qui lui tenait
un flambeau; ensuite passa la reine mère, à qui Madame donnait
familièrement le bras, et toutes deux s’en allaient chuchotant comme
deux vieilles amies. Derrière ces deux couples tout défila, grandes
dames, pages, officiers; les flambeaux embrasèrent toute la cour comme
d’un incendie aux reflets mouvants; puis le bruit des pas et des voix
se perdit dans les étages supérieurs.
Alors personne ne songeait plus au roi, accoudé à sa fenêtre et qui
avait tristement regardé s’écouler toute cette lumière, qui avait
écouté s’éloigner tout ce bruit; personne, si ce n’est toutefois cet
inconnu de l’hôtellerie des Médicis, que nous avons vu sortir enveloppé
dans son manteau noir.
Il était monté droit au château et était venu rôder, avec sa figure
mélancolique, aux environs du palais, que le peuple entourait encore,
et voyant que nul ne gardait la grande porte ni le porche, attendu
que les soldats de Monsieur fraternisaient avec les soldats royaux,
c’est-à-dire sablaient le Beaugency à discrétions, ou plutôt à
indiscrétion, l’inconnu traversa la foule, puis franchit la cour, puis
vint jusqu’au palier de l’escalier qui conduisait chez le cardinal.
Ce qui, selon toute probabilité, l’engageait à se diriger de ce côté,
c’était l’éclat des flambeaux et l’air affairé des pages et des hommes
de service.
Mais il fut arrêté net par une évolution de mousquet et par le cri de
la sentinelle.
— Où allez-vous, l’ami? lui demanda le factionnaire.
— Je vais chez le roi, répondit tranquillement et fièrement l’inconnu.
Le soldat appela un des officiers de Son Éminence, qui, du ton avec
lequel un garçon de bureau dirige dans ses recherches un solliciteur du
ministère, laissa tomber ces mots:
— L’autre escalier en face.
Et l’officier, sans plus s’inquiéter de l’inconnu, reprit la
conversation interrompue.
L’étranger, sans rien répondre, se dirigea vers l’escalier indiqué.
De ce côté, plus de bruit, plus de flambeaux. L’obscurité, au milieu de
laquelle on voyait errer une sentinelle pareille à une ombre.
Le silence, qui permettait d’entendre le bruit de ses pas accompagnés
du retentissement des éperons sur les dalles.
Ce factionnaire était un des vingt mousquetaires affectés au service
du roi, et qui montait la garde avec la raideur et la conscience d’une
statue.
— Qui vive? dit ce garde.
— Ami, répondit l’inconnu.
— Que voulez-vous?
— Parler au roi.
— Oh! oh! mon cher monsieur, cela ne se peut guère.
— Et pourquoi?
— Parce que le roi est couché.
— Couché déjà?
— Oui.
— N’importe, il faut que je lui parle.
— Et moi je vous dis que c’est impossible.
— Cependant...
— Au large!
— C’est donc la consigne?
— Je n’ai pas de compte à vous rendre. Au large!
Et cette fois le factionnaire accompagna la parole d’un geste menaçant;
mais l’inconnu ne bougea pas plus que si ses pieds eussent pris racine.
— Monsieur le mousquetaire, dit-il, vous êtes gentilhomme?
— J’ai cet honneur.
— Eh bien! moi aussi je le suis, et entre gentilshommes on se doit
quelques égards.
Le factionnaire abaissa son arme, vaincu par la dignité avec laquelle
avaient été prononcées ces paroles.
— Parlez, monsieur, dit-il, et si vous me demandez une chose qui soit
en mon pouvoir...
— Merci. Vous avez un officier, n’est-ce pas?
— Notre lieutenant, oui, monsieur.
— Eh bien! je désire parler à votre lieutenant.
— Ah! pour cela, c’est différent. Montez, monsieur.
L’inconnu salua le factionnaire d’une haute façon, et monta l’escalier,
tandis que le cri: «Lieutenant, une visite!» transmis de sentinelle en
sentinelle, précédait l’inconnu et allait troubler le premier somme de
l’officier.
Traînant sa botte, se frottant les yeux et agrafant son manteau, le
lieutenant fit trois pas au-devant de l’étranger.
— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il.
— Vous êtes l’officier de service, lieutenant des mousquetaires?
— J’ai cet honneur, répondit l’officier.
— Monsieur, il faut absolument que je parle au roi.
Le lieutenant regarda attentivement l’inconnu, et dans ce regard, si
rapide qu’il fût, il vit tout ce qu’il voulait voir, c’est-à-dire une
profonde distinction sous un habit ordinaire.
— Je ne suppose pas que vous soyez un fou, répliqua-t-il, et cependant
vous me semblez de condition à savoir, monsieur, qu’on n’entre pas
ainsi chez un roi sans qu’il y consente.
— Il y consentira, monsieur.
— Monsieur, permettez-moi d’en douter; le roi rentre il y a un quart
d’heure, il doit être en ce moment en train de se dévêtir. D’ailleurs,
la consigne est donnée.
— Quand il saura qui je suis, répondit l’inconnu en redressant la tête,
il lèvera la consigne.
L’officier était de plus en plus surpris, de plus en plus subjugué.
— Si je consentais à vous annoncer, puis-je au moins savoir qui
j’annoncerais, monsieur?
— Vous annonceriez Sa Majesté Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse et
d’Irlande.
L’officier poussa un cri d’étonnement, recula, et l’on put voir sur son
visage pâle une des plus poignantes émotions que jamais homme d’énergie
ait essayé de refouler au fond de son cœur.
— Oh! oui, Sire: en effet, j’aurais dû vous reconnaître.
— Vous avez vu mon portrait?
— Non, Sire.
— Ou vous m’avez vu moi-même autrefois à la cour, avant qu’on me
chassât de France?
— Non Sire, ce n’est point encore cela.
— Comment m’eussiez-vous reconnu alors, si vous ne connaissiez ni mon
portrait ni ma personne?
— Sire, j’ai vu Sa Majesté le roi votre père dans un moment terrible.
— Le jour...
— Oui.
Un sombre nuage passa sur le front du prince; puis, l’écartant de la
main:
— Voyez-vous encore quelque difficulté à m’annoncer? dit-il.
— Sire, pardonnez-moi, répondit l’officier, mais je ne pouvais deviner
un roi sous cet extérieur si simple; et pourtant, j’avais l’honneur de
le dire tout à l’heure à Votre Majesté, j’ai vu le roi Charles Ier...
Mais, pardon, je cours prévenir le roi.
Puis, revenant sur ses pas:
— Votre Majesté désire sans doute le secret pour cette entrevue?
demanda-t-il.
— Je ne l’exige pas, mais si c’est possible de le garder...
— C’est possible, Sire, car je puis me dispenser de prévenir le premier
gentilhomme de service; mais il faut pour cela que Votre Majesté
consente à me remettre son épée.
— C’est vrai. J’oubliais que nul ne pénètre armé chez le roi de France.
— Votre Majesté fera exception si elle le veut, mais alors je mettrai
ma responsabilité à couvert en prévenant le service du roi.
— Voici mon épée, monsieur. Vous plaît-il maintenant de m’annoncer à Sa
Majesté?
— À l’instant, Sire.
Et l’officier courut aussitôt heurter à la porte de communication, que
le valet de chambre lui ouvrit.
— Sa Majesté le roi d’Angleterre! dit l’officier.
— Sa Majesté le roi d’Angleterre! répéta le valet de chambre.
À ces mots, un gentilhomme ouvrit à deux battants la porte du roi,
et l’on vit Louis XIV sans chapeau et sans épée, avec son pourpoint
ouvert, s’avancer en donnant les signes de la plus grande surprise.
— Vous, mon frère! vous à Blois! s’écria Louis XIV en congédiant d’un
geste le gentilhomme et le valet de chambre qui passèrent dans une
pièce voisine.
— Sire, répondit Charles II, je m’en allais à Paris dans l’espoir de
voir Votre Majesté, lorsque la renommée m’a appris votre prochaine
arrivée en cette ville. J’ai alors prolongé mon séjour, ayant quelque
chose de très particulier à vous communiquer.
— Ce cabinet vous convient-il, mon frère?
— Parfaitement, Sire, car je crois qu’on ne peut nous entendre.
— J’ai congédié mon gentilhomme et mon veilleur: ils sont dans la
chambre voisine. Là, derrière cette cloison, est un cabinet solitaire
donnant sur l’antichambre, et dans l’antichambre vous n’avez vu qu’un
officier, n’est-ce pas?
— Oui, Sire.
— Eh bien! parlez donc, mon frère, je vous écoute.
— Sire, je commence, et veuille Votre Majesté prendre en pitié les
malheurs de notre maison.
Le roi de France rougit et rapprocha son fauteuil de celui du roi
d’Angleterre.
— Sire, dit Charles II, je n’ai pas besoin de demander à Votre Majesté
si elle connaît les détails de ma déplorable histoire.
Louis XIV rougit plus fort encore que la première fois, puis étendant
sa main sur celle du roi d’Angleterre:
— Mon frère, dit-il, c’est honteux à dire, mais rarement le cardinal
parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me faisais faire
des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il
a fait cesser ces lectures et m’a ôté La Porte, de sorte que je prie
mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne
saurait rien.
— Eh bien! Sire, j’aurai, en reprenant les choses de plus haut, une
chance de plus de toucher le cœur de Votre Majesté.
— Dites, mon frère, dites.
— Vous savez, Sire, qu’appelé en 1650 à Édimbourg, pendant l’expédition
de Cromwell en Irlande, je fus couronné à Scone. Un an après, blessé
dans une des provinces qu’il avait usurpées, Cromwell revint sur nous.
Le rencontrer était mon but, sortir de l’Écosse était mon désir.
— Cependant, reprit le jeune roi, l’Écosse est presque votre pays
natal, mon frère.
— Oui; mais les Écossais étaient pour moi de cruels compatriotes! Sire,
ils m’avaient forcé à renier la religion de mes pères; ils avaient
pendu lord Montrose, mon serviteur le plus dévoué, parce qu’il n’était
pas covenantaire, et comme le pauvre martyr, à qui l’on avait offert
une faveur en mourant, avait demandé que son corps fût mis en autant
de morceaux qu’il y avait de villes en Écosse, afin qu’on rencontrât
partout des témoins de sa fidélité, je ne pouvais sortir d’une ville ou
entrer dans une autre sans passer sur quelque lambeau de ce corps qui
avait agi, combattu, respiré pour moi.
«Je traversai donc, par une marche hardie, l’armée de Cromwell, et
j’entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit à la poursuite de cette
fuite étrange, qui avait une couronne pour but. Si j’avais pu arriver à
Londres avant lui, sans doute le prix de la course était à moi, mais il
me rejoignit à Worcester.
«Le génie de l’Angleterre n’était plus en nous, mais en lui. Sire, le
3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de Dunbar,
déjà si fatale aux Écossais, je fus vaincu. Deux mille hommes tombèrent
autour de moi avant que je songeasse à faire un pas en arrière. Enfin
il fallut fuir.
«Dès lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je
me coupai les cheveux, je me déguisai en bûcheron. Une journée passée
dans les branches d’un chêne donna à cet arbre le nom de chêne royal,
qu’il porte encore.
«Mes aventures du comté de Strafford, d’où je sortis menant en croupe
la fille de mon hôte, font encore le récit de toutes les veillées et
fourniront le sujet d’une ballade. Un jour j’écrirai tout cela, Sire,
pour l’instruction des rois mes frères.
«Je dirai comment, en arrivant chez M. Norton, je rencontrai un
chapelain de la cour qui regardait jouer aux quilles, et un vieux
serviteur qui me nomma en fondant en larmes, et qui manqua presque
aussi sûrement de me tuer avec sa fidélité qu’un autre eût fait avec
sa trahison. Enfin, je dirai mes terreurs; oui, Sire, mes terreurs,
lorsque, chez le colonel Windham, un maréchal qui visitait nos chevaux
déclara qu’ils avaient été ferrés dans le nord.
— C’est étrange, murmura Louis XIV, j’ignorais tout cela. Je savais
seulement votre embarquement à Brighelmsted et votre débarquement en
Normandie.
— Oh! fit Charles, si vous permettez, mon Dieu! que les rois ignorent
ainsi l’histoire les uns des autres, comment voulez-vous qu’ils se
secourent entre eux!
— Mais dites-moi, mon frère, continua Louis XIV, comment, ayant été si
rudement reçu en Angleterre, espérez-vous encore quelque chose de ce
malheureux pays et de ce peuple rebelle?
— Oh Sire! c’est que, depuis la bataille de Worcester, toutes choses
sont bien changées là-bas! Cromwell est mort après avoir signé avec la
France un traité dans lequel il a écrit son nom au-dessus du vôtre.
Il est mort le 3 septembre 1658, nouvel anniversaire des batailles de
Worcester et de Dunbar.
— Son fils lui a succédé...
— Mais certains hommes, Sire, ont une famille et pas d’héritier.
L’héritage d’Olivier était trop lourd pour Richard.
«Richard, qui n’était ni républicain ni royaliste; Richard, qui
laissait ses gardes manger son dîner et ses généraux gouverner la
république; Richard a abdiqué le protectorat le 22 avril 1659. Il y a
un peu plus d’un an, Sire.
«Depuis ce temps, l’Angleterre n’est plus qu’un tripot où chacun joue
aux dés la couronne de mon père. Les deux joueurs les plus acharnés
sont Lambert et Monck. Eh bien! Sire, à mon tour, je voudrais me mêler
à cette partie, où l’enjeu est jeté sur mon manteau royal. Sire, un
million pour corrompre un de ces joueurs, pour m’en faire un allié, ou
deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White
Hall, comme Jésus chassa les vendeurs du temple.
— Ainsi, reprit Louis XIV, vous venez me demander...
— Votre aide; c’est-à-dire ce que non seulement les rois se doivent
entre eux, mais ce que les simples chrétiens se doivent les uns aux
autres; votre aide, Sire, soit en argent soit en hommes; votre aide,
Sire, et dans un mois, soit que j’oppose Lambert à Monck, ou Monck
à Lambert, j’aurai reconquis l’héritage paternel sans avoir coûté
une guinée à mon pays, une goutte de sang à mes sujets, car ils sont
ivres maintenant de révolution, de protectorat et de république, et ne
demandent pas mieux que d’aller tout chancelants tomber et s’endormir
dans la royauté; votre aide, Sire, et je devrai plus à Votre Majesté
qu’à mon père. Pauvre père! qui a payé si chèrement la ruine de notre
maison! Vous voyez, Sire, si je suis malheureux, si je suis désespéré,
car voilà que j’accuse mon père.
Et le sang monta au visage pâle de Charles II, qui resta un instant la
tête entre ses deux mains et comme aveuglé par ce sang qui semblait se
révolter du blasphème filial.
Le jeune roi n’était pas moins malheureux que son frère aîné; il
s’agitait dans son fauteuil et ne trouvait pas un mot à répondre.
Enfin, Charles II, à qui dix ans de plus donnaient une force supérieure
pour maîtriser ses émotions, retrouva le premier la parole.
— Sire, dit-il, votre réponse? je l’attends comme un condamné son
arrêt. Faut-il que je meure?
— Mon frère, répondit le prince français à Charles II, vous me demandez
un million, à moi! mais je n’ai jamais possédé le quart de cette somme!
mais je ne possède rien! Je ne suis pas plus roi de France que vous
n’êtes roi d’Angleterre. Je suis un nom, un chiffre habillé de velours
fleurdelisé, voilà tout. Je suis un trône visible, voilà mon seul
avantage sur Votre Majesté. Je n’ai rien, je ne puis rien.
— Est-il vrai! s’écria Charles II.
— Mon frère, dit Louis en baissant la voix, j’ai supporté des misères
que n’ont pas supportées mes plus pauvres gentilshommes. Si mon pauvre
La Porte était près de moi, il vous dirait que j’ai dormi dans des
draps déchirés à travers lesquels mes jambes passaient; il vous dirait
que, plus tard, quand je demandais mes carrosses, on m’amenait des
voitures à moitié mangées par les rats de mes remises; il vous dirait
que, lorsque je demandais mon dîner, on allait s’informer aux cuisines
du cardinal s’il y avait à manger pour le roi. Et tenez, aujourd’hui
encore aujourd’hui, que j’ai vingt-deux ans, aujourd’hui que j’ai
atteint l’âge des grandes majorités royales, aujourd’hui que je devrais
avoir la clef du trésor, la direction de la politique, la suprématie de
la paix et de la guerre, jetez les yeux autour de moi, voyez ce qu’on
me laisse: regardez cet abandon, ce dédain, ce silence, tandis que
là-bas, tenez, voyez là-bas, regardez cet empressement, ces lumières,
ces hommages! Là! là! voyez-vous, là est le véritable roi de France,
mon frère.
— Chez le cardinal?
— Chez le cardinal, oui.
— Alors, je suis condamné, Sire.
Louis XIV ne répondit rien.
— Condamné est le mot, car je ne solliciterai jamais celui qui eût
laissé mourir de froid et de faim ma mère et ma sœur, c’est-à-dire la
fille et la petite-fille de Henri IV, si M. de Retz et le Parlement ne
leur eussent envoyé du bois et du pain.
— Mourir! murmura Louis XIV.
— Eh bien! continua le roi d’Angleterre, le pauvre Charles II, ce
petit-fils de Henri IV comme vous, Sire, n’ayant ni Parlement ni
cardinal de Retz, mourra de faim comme ont manqué de mourir sa sœur et
sa mère.
Louis fronça le sourcil et tordit violemment les dentelles de ses
manchettes.
Cette atonie, cette immobilité, servant de masque à une émotion si
visible, frappèrent le roi Charles, qui prit la main du jeune homme.
— Merci, dit-il, mon frère; vous m’avez plaint, c’est tout ce que je
pouvais exiger de vous dans la position où vous êtes.
— Sire, dit tout à coup Louis XIV en relevant la tête, c’est un million
qu’il vous faut, ou deux cents gentilshommes, m’avez-vous dit?
— Sire, un million me suffira.
— C’est bien peu.
— Offert à un seul homme, c’est beaucoup. On a souvent payé moins cher
des convictions; moi, je n’aurai affaire qu’à des vénalités.
— Deux cents gentilshommes, songez-y, c’est un peu plus qu’une
compagnie, voilà tout.
— Sire, il y a dans notre famille une tradition, c’est que quatre
hommes, quatre gentilshommes français dévoués à mon père, ont failli
sauver mon père, jugé par un Parlement, gardé par une armée, entouré
par une nation.
— Donc, si je peux vous avoir un million ou deux cents gentilshommes,
vous serez satisfait, et vous me tiendrez pour votre bon frère?
— Je vous tiendrai pour mon sauveur, et si je remonte sur le trône de
mon père, l’Angleterre sera, tant que je régnerai, du moins, une sœur
à la France, comme vous aurez été un frère pour moi.
— Eh bien! mon frère, dit Louis en se levant, ce que vous hésitez à me
demander, je le demanderai, moi! ce que je n’ai jamais voulu faire pour
mon propre compte, je le ferai pour le vôtre. J’irai trouver le roi de
France, l’autre, le riche, le puissant, et je solliciterai, moi, ce
million ou ces deux cents gentilshommes et nous verrons!
— Oh! s’écria Charles, vous êtes un noble ami, Sire, un cœur créé par
Dieu! Vous me sauvez, mon frère, et quand vous aurez besoin de la vie
que vous me rendez, demandez-la-moi!
— Silence! mon frère, silence! dit tout bas Louis. Gardez qu’on ne vous
entende! Nous ne sommes pas au bout. Demander de l’argent à Mazarin!
c’est plus que traverser la forêt enchantée dont chaque arbre enferme
un démon; c’est plus que d’aller conquérir un monde!
— Mais cependant, Sire, quand vous demandez...
— Je vous ai déjà dit que je ne demandais jamais, répondit Louis avec
une fierté qui fit pâlir le roi d’Angleterre.
Et comme celui-ci, pareil à un homme blessé, faisait un mouvement de
retraite:
— Pardon, mon frère, reprit-il: je n’ai pas une mère, une sœur qui
souffrent; mon trône est dur et nu, mais je suis bien assis sur mon
trône. Pardon, mon frère, ne me reprochez pas cette parole: elle est
d’un égoïste; aussi la rachèterai je par un sacrifice. Je vais trouver
M. le cardinal. Attendez-moi, je vous prie. Je reviens.