A la roine de la Grande Bretagne madame ma tante.
Ces lettres furent données à l'ambassadeur, qui s'en retournoit.
_Le 5, lundi, à Fontainebleau._—Il étudie sous M. de Chaumont en
l'absence de son précepteur; écrit, tiré des armes, dansé. Tout durant
son dîner il s'entretient des chiens avec maître Martin, qui avoit
les chiens d'Artois, et d'oiseaux avec M. de Marsilly, maître d'hôtel
du Roi, sait juger des plus beaux, demande leur âge, leurs noms et ce
qu'ils savent faire.
_Le 10, samedi._—M. de Souvré lui met sa robe, disant: «Monsieur,
allons étudier; vous voilà maintenant habillé en docteur.»—_Oui_,
dit-il, _docteur de la Palestine_; et il jette sa robe à terre.
_Le 12, lundi._—Mené à la chapelle, puis au grand canal pour y voir
une petite galère qui avoit été faite pour l'y mettre.
_Le 16, vendredi._—Mené au grand canal; il se met dans la galère,
conduit le gouvernail; le Roi y entre; il est toujours au gouvernail;
il veut que ce soit sa charge. Ramené à six heures, soupé; il appelle
son baladin: _Satyre_, et fait deux vers:
Je viens de la part d'un satyre
Pour savoir si vous voulez rire.
_Le 17, samedi._—Il étudie; M. le président Jeannin y assiste. Le soir
il fait faire la musique d'un luth, d'un théorbe et d'une mandore,
l'écoute avec transport.
_Le 23, vendredi._—M. le marquis de Tresnel, sieur de la Chapelle aux
Ursins, lui demande lequel, de lui ou de M. de Verneuil, étoit le plus
fouetté?—_Ho! mousseu Dupont[620] est bien doux; mousseu de Souvré
l'est pas tant. Mais savez-vous qu'il faudroit faire? il faudroit faire
saler mousseu Dupont, et donner du sucre à mousseu de Souvré._
[620] Précepteur de M. de Verneuil.
_Le 24, samedi, à Fontainebleau._—Il va voir le Roi, qui part pour
aller à Paris; puis prend congé de la Reine, laquelle part pour aller
dîner à Ponthierry et coucher à Saint-Jean en l'Isle, et le lendemain à
Paris pour y faire ses couches.
_Le 25, dimanche, voyage._—Il s'amuse à aider à trousser ses bagages,
va au jardin de Ferrare, fait donner l'assaut à un fort qu'il avoit
fait faire. A douze heures et demie il entre en carrosse et part de
Fontainebleau; au dehors de la forêt il monte à cheval, et va chassant
au lièvre et à l'oiseau, va à l'abbaye du Lis (c'est la première fois),
y a goûté, remonte à cheval et arrive à Melun à quatre heures et demie.
_Le 26, lundi, voyage._—Mené à la messe à Saint-Père; il part de
Melun à sept heures et demie et, par Loursine et la forêt de Sénart,
arrive à Villeneuve-Saint-Georges à dix heures et demie. Après dîner
il va sur le bord de l'eau, et dit à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré,
voulez-vous bien que j'entre en ce petit bateau; venez je vous mènerai
bien, je rame fort bien._ M. de Souvré le lui permet; il y va aussi.
Mgr le Dauphin prend une rame, vogue fort justement et monte dans la
rivière d'Yères, y est assez longtemps. Revenu à terre il rentre en
carrosse, accompagné de M. de Longueville, qui étoit venu à Villeneuve.
Il arrive dans l'abbaye Saint-Antoine à trois heures et un quart, y
a goûté; à quatre heures et demie il monte à cheval et, par la porte
Saint-Antoine, arrive à cinq heures au Louvre. Il va voir la Reine; le
Roi revient de la ville; il le va voir, et a soupé avec lui.
_Le 27 octobre, mardi, au Louvre._—Mené voir la reine Marguerite,
ramené chez LL. MM.
_Le 29, jeudi._—Il écrit une lettre à Mme la princesse de Condé, la
qualifie sa maîtresse, lui envoyant une petite guenuche, et souscrit:
_Votre plus affectionné cousin et serviteur._—LOUIS.
_Le 30, vendredi._—Mené en carrosse à la boutique de l'Argenterie pour
voir des étoffes; il en choisit une d'un bel incarnat, et fouette d'un
mouchoir toutes les autres qui ne lui agréoient point.
_Le 31, samedi._—Il va au dîner de la Reine, prend congé de la
Reine et du Roi au jeu de paume, et entre en carrosse pour aller à
Saint-Germain-en-Laye voir Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses
sœurs. Il s'en va à la laiterie de Madame, aide à faire le beurre, va
chez le Roi, qui arriva à six heures, s'amuse à jouer aux cartes avec
Mesdames.
_Le 1er novembre, dimanche, à Saint-Germain._—Il va au lever du Roi,
lui donne sa chemise; dîné avec le Roi. Il se botte pour accompagner
le Roi, qui part après vêpres à deux heures et demie, va en la garenne
chassant avec le Roi jusques auprès de Chatou. Ramené à Saint-Germain à
quatre heures.
_Le 2, lundi._—Il prend congé de Messieurs et de Mesdames, entre
en carrosse jusques au port du Pecq, où il passe l'eau dans une
flette[621], et en l'autre bord dit encore adieu à Mesdames, que Mme
de Montglat y avoit envoyées. Il monte à cheval, et va, chassant
la perdrix, jusques à Chatou, où il passe dans une flette jusques
à l'autre bord, et à quatre heures trois quarts arrive à Paris, au
Louvre. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé dès le matin, ce
disoit-on, vers Breteuil en Picardie.
[621] Bateau de rivière qui sert de voiture publique; c'est un
coche d'eau. (_Trévoux_).
_Le 6, vendredi, au Louvre._—Éveillé à deux heures, il se fait coucher
auprès de M. de Souvré[622], ne fait que dormailler et avec quelque
inquiétude jusques à cinq heures.—Il va en son cabinet, s'amuse à
faire joûter des chevaliers françois contre des Espagnols sur une
ligne artificielle qu'il tournoit avec un instrument fait en clef de
pistolet. Mené promener à la Ville-l'Évêque, il y court dans le parc un
lièvre; en revenant il se rencontre un vilain chien, le fait prendre
pour le faire apporter chez lui, et dit que _c'est un pauvre chien qui
cerche maître_.
[622] Le Dauphin avait conservé cette habitude, que lui avaient
donné sa nourrice et Mme de Montglat, lorsque son sommeil se
trouvait troublé, ce qui lui arrivait assez fréquemment.
_Le 7, samedi._—Mené en carrosse à l'Arsenal, voir M. de Sully; il ne
y vouloit pas aller, ne lui faire bonne chère[623], n'eût été que la
Reine le lui commanda.
[623] Bon accueil.
_Le 9, lundi._—Le Roi arrive de Fontainebleau; le Dauphin se soulève
sur sa chaire et ôte son chapeau, le saluant à travers les vitres.
_Le 12, jeudi._—Mené à l'hôtel de Luxembourg, il court un lièvre dans
le parc; mené chez le Roi, qui avoit la goutte.
_Le 13, vendredi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; mené aux
Feuillants, puis chez LL. MM. Ramené en sa chambre, où il fut fait son
nouveau logis, tout en haut du vieux corps de logis qui regarde le
septentrion. Mené en l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir un lièvre;
ramené, il passe chez la reine Marguerite, va chez le Roi, puis en sa
chambre.
_Le 14, samedi._—Mené en carrosse promener à la Place Royale.
_Le 15, dimanche._—A deux heures après minuit[624] il est éveillé,
dit-il, par les chapons qui étoient au-dessus de sa chambre, où l'on
les engraissoit pour la Reine; il se fait coucher auprès de M. de
Souvré. Mené à la messe à la chapelle de la tour de la Salle (c'est la
première fois).
[624] C'est l'expression dont se sert toujours Héroard pour
parler des heures du matin.
_Le 17, mardi, au Louvre._—Mené à la chasse à la plaine de Grenelle;
au retour M. de Longueville l'accompagne jusques en sa chambre, et lui
dit: «Monsieur, vous êtes fort bien logé maintenant, mais vous êtes
bien haut monté!»—Il se retourne à M. de Souvré, disant froidement et
en raillant: _Mousseu de Souvré, c'est mousseu de Longueville qui n'est
pas en haleine._
_Le 18, mercredi._—Mené en carrosse chez M. de la Tour, au faubourg
Saint-Jacques; il y court et prend dans le parc un lièvre que M. de
Souvré y avoit fait apporter. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé à
la chasse à Saint-Germain-en-Laye.
_Le 19, jeudi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé[625], mené par la
galerie aux Feuillants. Le Roi revient de Saint-Germain.
[625] Nous rappelons de temps en temps ces occupations du
Dauphin, qui ne varient pas.
_Le 20, vendredi._—Botté, mené en carrosse jusques au Roule, il monte
à cheval et va courir un loup en la garenne de Madrid.
_Le 21, samedi._—Mené en carrosse à l'hôtel de Mercœur, au faubourg
Saint-Honoré; ramené, il va chez LL. MM. Avant que d'aller chez la
Reine, il va en la chambre d'où il étoit délogé, et qui se réservoit
pour l'enfant dont la Reine devoit accoucher. Il voit tendre
l'ameublement, il accommode le berceau, y met les matelas, puis se
couche dedans et son petit chien _Vaillant_ auprès de lui, se fait
bercer, puis monte à la chambre de la Reine[626].
[626] Ce détail prouve que le Dauphin demeurait au
rez-de-chaussée du Louvre avant d'être logé au second étage.
_Le 23, lundi._—Mené en carrosse à la rue Saint-Denis; voir des
étoffes de soie; ramené chez la Reine, puis chez le Roi.
_Le 24, mardi._—On commence à lui montrer la carte géographique. Mené
en carrosse à la rue des Bons-Enfants, à l'académie de M. Benjamin,
écuyer du Roi.
_Le 26, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'Arsenal, ramené à cinq
heures chez la Reine. Sur les sept à huit heures la Reine commença à
sentir des douleurs pour accoucher; il y va, se tient en la chambre.
La Reine étoit pour accoucher dans son grand cabinet, il demande au
Roi: _Mon père, vous plaît-il que j'entre au cabinet de la Reine ma
mère?_—«Non pas encore, attendez ici.»—_Mon frère de Vendôme y est
bien._ Il ne lui fut pas permis. Ce fut un peu devant l'accouchement,
les douleurs ne furent pas grandes ne fréquentes. Justement comme dix
heures eurent sonné, sa tranchée la print dont elle accoucha aussitôt
de Madame, sixième enfant de sa Majesté[627]. Il va peu après saluer
la Reine, et puis au petit cabinet de Madame, sa sœur; lui maniant la
main, il dit: _Riez, riez, ma sœur, riez, riez, petite enfant; voyez
comme elle me serre la main._
[627] Henriette-Marie de France, mariée en 1625, à Charles Ier,
roi d'Angleterre; morte en 1669.
_Le 27, vendredi._—Dîné avec impatience pour aller à la chasse au bois
de Vincennes; il y vole, y court le lièvre, en prend quatre, ne veut
pas que le Roi sache qu'il en ait pris qu'un[628].
[628] C'est-à-dire qu'il veut que le Roi croie qu'il n'en a pris
qu'un.
_Le 28, samedi._—Mené en carrosse chez M. le comte de Soissons.
_Le 6 décembre, dimanche au Louvre._—Mené à la messe à sa petite
chapelle, puis par la galerie aux Tuileries. Ramené chez lui, il fait
jouer une comédie par ses petits gentilshommes.
_Le 9, mercredi._—Il dit à Mme de Montglat, qui étoit venue à son
lever. «_Mamanga, voulez-vous pas me voir étudier?_—«Monsieur, j'en
verrai le commencement, s'il vous plaît.»—_Je ne fais bien qu'à la
fin_, lui dit-il pour l'engager à être tout du long de son étude. On
lui parloit des vies des hommes illustres que l'on avoit écrites, il
demande: _N'écrira-t-on pas la mienne?_ A une heure et demie dîné
avec le Roi; après souper il blémit, s'endort: je lui demande s'il
se trouvoit mal.—_Oui, là_, dit-il en me montrant le côté droit du
ventre; _mais c'est que le Roi mon père m'a fait dîner avec lui; il
étoit deux heures et j'avois faim_.
_Le 10, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite.
_Le 11, vendredi._—Mené en carrosse chez Mme d'Angoulême.
_Le 12, samedi._—M. de la Boissière récitoit une histoire du grand
Gonzalve étant à Barlette; il demeura court. Le Dauphin lui dit:
_Achevez, ce n'est pas tout._—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_Ho! non,
le sens n'est pas parfait_; il écoutoit, selon sa coutume, fort
attentivement. Mené en carrosse au jeu de paume du Verdelet.
_Le 13, dimanche._—Mené à la petite chapelle, puis chez le Roi et
par la galerie aux Tuileries, puis à onze heures trois quarts mené en
carrosse par le Roi chez M. de Roquelaure, où il alloit dîner pour le
jour de sa nativité[629]; le Dauphin y mange trois cornets d'oublies
trempés dans du muscat pur; il dit qu'il est aigre, pource qu'il
piquoit, en veut boire trempé d'eau; le Roi ne le veut pas permettre.
[629] Henri IV était né le 13 décembre 1553; il entrait ce
jour-là dans sa cinquante-huitième et dernière année.
_Le 15, mardi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Victor, au jardin
du sieur de la Tour; il y court des lièvres, y a goûté; ramené chez la
Reine, puis chez lui, il s'amuse à jouer au sabot.
_Le 17, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez M. le comte de
Soissons, ramené chez la Reine, où il s'amuse à de petits amusements.
_Le 18, vendredi._—Il s'aperçoit que M. de Souvré alloit prendre
du vin pour déjeûner; il saute de sa chaise, y va pour en avoir et
âprement, ne veut permettre que M. de Souvré en boive s'il ne lui en
permet[630]. M. de Souvré n'en veut point; Mgr le Dauphin se doutant
qu'il en prendroit après, commande à son sommelier de s'en aller, le
guette s'il emportoit la bouteille au vin, puis entre en son étude.
[630] Selon son habitude, lorsque le Dauphin manifeste son goût
pour le vin, Héroard note ce passage en marge de son Journal avec
cette remarque: «Son humeur et naturel, pour y prendre garde.»
Héroard ne partageait pas les idées de Henri IV au sujet du vin.
_Le 20, dimanche._—Mené chez le Roi, qui avoit pris médecine, puis par
la galerie aux Feuillants; ramené par le même chemin chez LL. MM., puis
chez lui; mené en carrosse aux Chartreux, où il a goûté.
_Le 21, lundi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite, où il se
joue au jardin, danse au bal, écoute la musique. A six heures et demie
soupé; il s'amuse à écouter des mauvais contes de La Clavelle[631] et
autres, dont il sembloit que son esprit s'amollissoit; il y prenoit
plaisir.
[631] _Voy._ au 14 janvier 1604. La Clavelle, sieur de Chevigny,
fut longtemps secrétaire de Sully. Tallemant raconte que La
Clavelle, avec quelques femmes d'assez mauvaise réputation,
bouffonnaient tous les jours avec Sully. (_Historiettes_, tome I,
p. 116 et 124). On voit qu'Héroard protestait à part lui contre
ces mœurs de la Cour et des plus grands personnages; il dut sans
doute exercer peu à peu une certaine influence sur le caractère
de Louis XIII, si différent de celui de son père.
_Le 22, mardi._—Mené chez la Reine, mandé par elle pour lui avoir été
dit que son bégayement[632] procédoit pour avoir encore le filet; il
fut jugé qu'il n'en avoit pas besoin; il craignoit qu'on lui voulût
couper la langue quand on la lui faisoit tirer; il dit: _Comment! me
la veut-on couper?_ et commençoit d'en pleurer.—En soupant il s'amuse
à voir faire des sauts de souplesse merveilleux à une petite fille
âgée de cinq ans et à la voir danser.—Les sieurs de Chalais et de
Pouillay s'étoient battus au cabinet du Roi; S. M. commande à M. de
Souvré que Pouillay ait le fouet comme ayant jugé qu'il avoit le tort.
Mme de Montglat est priée par Pouillay de supplier Mgr le Dauphin de
supplier le Roi pour lui pardonner; il entre en colère, la repousse
avec la main avec ces paroles: _Allez-vous-en! quoi! vous voulez que
je prie pour Pouillay le Roi mon père, et il a commandé qu'il eût le
fouet!_ Il se mettoit en colère contre tous ceux qui lui en parloient
à sa recommandation, et ne put être vaincu. Il aimoit plus Chalais que
l'autre[633].
[632] Héroard n'indique plus que très-rarement ce défaut de
prononciation.
[633] Henri de Talleyrand, comte de Chalais, décapité le 19
septembre 1626; il avait environ un an de plus que le Dauphin.
_Le 25, vendredi, jour de Noël, au Louvre._—Mené chez le Roi, qui, à
une heure et demie, le mène à Saint-Gervais au sermon du P. Gontier,
jésuite.
_Le 26, samedi._—Mené à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, puis
goûté chez Mme de Souvré, logée au doyenné. Joué en son cabinet, avec
ses petits gentilshommes, à croix et à pile, comme le Roi, à trois dés:
_Tope, masse._
_Le 28, lundi._—Il écrit en son cabinet, dans la tour, cette lettre à
M. le prince de Galles:
Monsieur et frère, le Roy mon seigneur et père envoyant le
sieur de la Boderie vers le Roy de la Grande-Bretagne, je l'ay
voulu charger de ce mot qui vous servira d'asseuré tesmoignage
de mon amitié, de laquelle vous devés faire estat aussi certain
que de chose qui vous est entierement acquise, desirant que
vous me teniez pour
Vostre plus affectionné frère à vous servir,