D. M.

CAVE VIATOR, SACRA HÆC HUMUS EST,

ABI, NEFASTE, QUAM CALCAS HUMUM SACRA EST,

RONSARDUS ENIM JACET HIC

QUO ORIENTE ORIRI MUSÆ,

ET OCCIDENTE COMMORI,

AC SECUM INHUMARI VOLUERUNT.

HOC NON INVIDEANT, QUI SUNT SUPERSTITES,

NEC PAREM SORTEM SPERENT NEPOTES.

IN CUJUS PIAM MEMORIAM

JOACHIM DE LA CHETARDIE,

IN SUPREMA PARISIENSI CURIA SENATOR

ET ILLIUS, VIGINTI POST ANNOS,

IN EODEM SACRO CŒNOBIO, SUCCESSOR

POSUIT.

«Cette épitaphe, sauf les six dernières lignes, a été insérée dans

le Tombeau de Ronsard, comme ayant été composée par J. Héroard,

médecin du Roi. Il est vraisemblable que La Chétardie se sera borné

à reproduire l'inscription originale, en ajoutant que le monument

avait été reconstruit par ses soins. Le biographe et l'un des derniers

admirateurs du maître, Guillaume Colletet, la traduit de cette façon:

_Epitaphe de Pierre de Ronsard, Prince des poëtes et autrefois

prieur de ce monastère._

_Arreste, passant, et prends garde; cette terre est sainte.

Loin d'icy, prophane! cette terre que tu foules aux pieds est

une terre sacrée puisque_ RONSARD _y repose. Comme les Muses,

qui naquirent en France avecque luy, voulurent aussy mourir et

s'ensevelir avecque luy, que ceux qui luy survivent n'y portent

point d'envie, et que ceux qui sont à naistre se donnent bien

de garde d'espérer jamais un pareil advantage du ciel._

_C'est à la mémoire de ce grand poëte que Joachim de La

Chétardie, conseiller au souverain Parlement de Paris et, vingt

ans après, son successeur en ce mesme prieuré, a consacré cette

inscription funèbre._

«De même que la première, continue M. P. Blanchemain, cette nouvelle

sépulture devait disparaître à son tour. L'orage révolutionnaire de

1793 emporta le prieuré de Saint-Cosme; nul ne s'inquiéta du buste

érigé par La Chétardie, et le marbre tumulaire à demi brisé n'obtint

l'hospitalité d'un musée de province qu'après un demi-siècle d'oubli.»

L'épitaphe latine de Pierre de Ronsard, composée par Jean Héroard,

existe en effet, «très-fruste, mais en partie lisible encore,» au Musée

de Blois.

Héroard était de service auprès de Henri III lorsque le Roi fut frappé

par Jacques Clément, et le docteur Astruc nous apprend que c'est en

qualité de «médecin par quartier» qu'il fut présent à l'ouverture du

corps. Il conserva ses fonctions sous le roi de Navarre avec le titre

de «conseiller, médecin ordinaire et secrétaire du Roi», et dédia à

Henri IV son _Hippostologie_, imprimée enfin en 1599. Deux ans après il

était nommé premier médecin du Dauphin, et Guillemeau prétend que ce

fut grâce à la protection du grand écuyer de Bellegarde. Vers la même

époque Jean Héroard devint seigneur de Vaugrigneuse, par son mariage

avec Anne Du Val, fille et héritière de Guillaume Du Val, trésorier de

la généralité de Tours et seigneur de Vaugrigneuse.

Avec la naissance de Louis XIII commence pour Héroard une nouvelle

existence qui va nous permettre de laisser de côté les diatribes de

son ennemi Charles Guillemeau. La tendresse du médecin pour l'enfant

qui lui est confié a un caractère tout paternel et vraiment touchant.

Lorsque, quelques années plus tard, il sera question de donner un

précepteur au Dauphin, Héroard écrira: «Je lui fais offre (à ce

précepteur) d'un journal d'où il pourra tirer, fil après autre, des

conjectures évidentes des complexions et des inclinations de notre

jeune Prince; et si l'affection se pouvoit transporter, je lui en

fournirois à suffisance et autant que nul autre, voire de cette tendre

et cordiale passion que naturellement les pères ont pour leurs propres

enfants.»

Héroard a développé ses idées sur l'éducation, dans un livre qui a pour

titre _De l'Institution du Prince_, qu'il devait dédier au Dauphin et

imprimer à la fin de l'année 1608. «Il faut, dit-il dans les premières

pages de ce livre, bégayer avec les petits enfants, c'est-à-dire

s'accommoder à la délicatesse de leur âge et les instituer plutôt par

la voie de la douceur et de la patience que par celle de la rigueur et

de la précipitation;» suivant cette méthode le Dauphin est à peine âgé

de deux mois que le médecin lui parle déjà comme si l'enfant pouvait

le comprendre et il commence à lui dire «qu'il falloit être bon et

juste, que Dieu l'avoit donné au monde pour cet effet et pour être un

bon roi; que s'il le étoit Dieu l'aimeroit»; on comprend combien le

digne médecin est heureux de constater que l'enfant «l'écoutoit fort

attentivement et sourioit à ses paroles».

Quand le Dauphin commence à souffrir des dents, Héroard passe la

nuit entière à le veiller; «j'ai toujours, dit-il le 13 avril 1602,

demeuré debout, accoudé sur le bord de son berceau, tenant sa main

droite dedans la mienne.» Aussi son médecin est-il un des premiers

que l'enfant reconnaît et nomme en son jargon. Après une absence de

quelques jours, Héroard note en ces termes, à la date du 29 avril

1603, l'accueil que lui fait le Dauphin: «A onze heures et un quart

j'arrive, de retour de Paris; je le salue, lui disant: «Monsieur, Dieu

vous donne le bonjour.» Il ne fait pas semblant de me voir, mais se

prend à courir et se cacher deçà delà, me guignant des yeux pleins

d'allégresse et en passant tout riant, il me tendoit la main pour

la baiser. Il en faisoit ainsi à ceux qu'il aimoit.» Il faut dire

que presque toutes les fois que le médecin s'absente, il rapporte à

l'enfant quelque jouet; c'est tantôt un suisse, un lion ou un cheval de

poterie, tantôt un petit arc avec des flèches et quelques jours après

«un bracelet d'ivoire pour mettre au bras à tirer de l'arc», tantôt

un trompette turc à cheval ou un gendarme sur un cheval noir, tantôt,

lorsqu'il commence à grandir, une arbalète à jalet.

Le Dauphin va souvent dans la chambre de son médecin regarder des

livres d'images: ceux de Gesner sur l'histoire naturelle, dont les

estampes d'animaux et d'oiseaux amusent et instruisent l'enfant; le

livre des bâtiments de Vitruve et celui des antiquités de Rome, dont

il demande «la raison de chacune des figures», ou encore des livres

et des cartes de géographie, et même l'_Hippostologie_, dont l'auteur

lui «rend raison de toutes les figures». Aussitôt que l'enfant peut

comprendre que son médecin tient un registre «journalier» de ses faits

et gestes, Héroard essaye d'user de ce moyen pour exercer sur lui une

influence salutaire; ainsi, le 16 juin 1604, le Dauphin vient en la

chambre de son médecin. «Je tenois sur ma table, dit Héroard, la liasse

de mon journalier pour le montrer à Mme de Panjas (dame d'honneur de la

duchesse de Bar) qui étoit avec Mme de Montglat. «Ce livre, Monsieur,

lui dis-je, c'est votre histoire pisseusse.» Il répond: «Non.—C'est

votre histoire breneuse.» Il répond: «Non.—C'est l'histoire de vos

armes.» Il répond: «Oui.» En s'exprimant ainsi sur la forme de son

journal, le médecin allait, sans s'en douter, au-devant du reproche que

Tallemant des Réaux devait lui adresser un jour dans son _Historiette_

de Louis XIII.

Le 23 janvier 1606 le Dauphin demande à Héroard: «D'où

venez-vous?—Monsieur, je viens de mon étude.—Quoi faire?—Monsieur,

je viens d'écrire en mon registre.—Quoi?—Monsieur, j'étois prêt à

écrire que vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: «Ne

l'écrivez pas.» Le 25 septembre 1607, le Dauphin, dit encore Héroard,

«s'amuse à écrire et à peindre, m'appelle pour me montrer son ouvrage,

et me le donne en intention de le mettre en mon registre.» Cependant,

il faut bien l'avouer, Héroard transcrit parfois, et sous la dictée

même du Dauphin, quelques-unes de ces «paroles honteuses» dont, en

d'autres occasions, il cherche à le reprendre.

Héroard, qui voulait élever les enfants plutôt par la voie de la

douceur que par celle de la rigueur, devait cruellement souffrir dans

ses principes et dans sa tendresse pour le Dauphin, lorsque l'enfant

était châtié. La première fois que le Dauphin est fouetté (9 octobre

1603), c'est en l'absence d'Héroard, et un peu plus tard, le 7 janvier

1604, jour où «on met le Dauphin en si mauvaise humeur qu'il fault de

crever à force de crier», le médecin ajoute: «Tout fut en si grande

confusion que je n'eus point le courage de remarquer ce qu'il fit,

sinon qu'il vouloit battre tout le monde, criant à outrance; fouetté

longtemps après.» Héroard devait intervenir souvent pour demander

grâce, sous prétexte de santé, et on se cachait un peu de lui pour

punir l'enfant. Ainsi il écrit, le 2 mars 1607: «Fouetté comme je

suis entré en la chambre; j'ai trouvé Mme de Montglat en colère contre

lui et marrie de ce que j'ai rencontré la chambre ouverte.» Le 28 juin

1607 Héroard est plus heureux; le Dauphin éveillé à huit heures «se

jette du lit à bas, fait fermer les portes de peur que Mme de Montglat

ne lui donnât le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour

précédent; elle vient, il y court pour l'empêcher; j'obtiens grâce, il

ouvre».

On peut juger, par quelques autres passages du journal, de la profonde

affection que le médecin éprouve pour l'enfant et de l'attachement

toujours croissant du Dauphin pour lui. Voici, par exemple, à la date

du 20 décembre 1606, une scène où figurent Héroard et sa femme: le

soir, en le déshabillant pour le coucher, la nourrice du Dauphin

«lui tire tant soit peu un cheveu; il s'en prend à crier et plaindre

fort dolentement. Ma femme lui dit: «Mais, Monsieur, vous criez tant

pour un cheveu, vous ne sauriez plus crier pour un coup d'épée?—Je

m'en soucie bien, d'un coup d'épée!» répond le Dauphin. Ma femme

réplique: «Monsieur, et pourquoi ne vous soucieriez-vous pas d'un coup

d'épée?—Pour ce que je serois mort,» dit-il avec façon, comme ne se

souciant et se déplaisant de la vie», et le bon médecin, tout attendri,

ajoute en marge: «Il m'en arracha des larmes.»

Le 21 juillet suivant, autre scène qui demande une petite explication

préliminaire. Le médecin craignait beaucoup pour l'enfant l'usage du

vin; Henri IV, au contraire, toutes les fois que son fils dînait avec

lui, en faisait verser au Dauphin qui y prenait goût, et alors Héroard

effrayé ne manque jamais d'inscrire en marge de son journal: «_Nota,

nota._ Son goût pour le vin; il y faudra prendre garde.» Donc, le

21 juillet 1607, le Dauphin s'avise de demander du vin à son dîner,

et à la première observation qu'on lui fait, répond: «Bien, c'est

tout un, donnez m'en,» et, raconte Héroard, «il me regarde et me

commande de lui en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit

mal.—Papa le veut.—Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui.» Il

commence à s'échauffer de colère: «Vous êtes un homme de neige, vous

êtes laid!—Oui, Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il

vous feroit mal.» Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de

colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout à

fait.» Je pars et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs fois

vers moi, et, après plusieurs refus, je retourne. Il dit qu'il est

bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera, demande

à boire. On lui sert de son breuvage dont il ne vouloit pas, en boit

fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin, il en vouloit,

je lui résiste encore: «Je vous aime point, vous êtes un bel homme de

neige.—Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en irai le lui dire.—Je

m'en soucie bien.—Bien donc, Monsieur, puisque je ne vous sers plus

de rien, adieu, je m'en vais tout à bon trouver le Roi.» Je pars, il

envoie plusieurs fois après moi; je ne y retourne plus, cependant il

continue à dîner. A deux heures il vient en ma chambre, après s'être

informé de lui-même si je m'en allois; on lui dit que oui, et que

c'étoit en carrosse: «Ho! son carrosse est à Vaugrigneuse et celui de

Mamanga est à Paris!» Mme de Montglat le conduisoit, il marchandoit à

entrer; il entre, je le salue sans dire mot; il s'en vient enfin à moi:

«Je vous prie, ne vous en allez pas!—Monsieur, que voulez-vous que je

fasse ici, auprès de vous, puisque vous ne voulez pas faire ce qui est

pour votre santé? je ne y sers plus de rien.—Je fairai plus;» et la

paix fut faite.»

Une autre fois, pendant que le Dauphin est à Fontainebleau, son frère

naturel le chevalier de Verneuil est pris de la rougeole, et le Roi

écrit le 20 mars 1608 à Mme de Montglat: «Pour ce que M. Hérouard à

cause de cela ne le peut voir, de peur d'apporter du mal à mon fils

le Dauphin et à mes autres enfants, j'envoie Hubert, l'un de mes

médecins que vous connoissez, et qui vous rendra cette-ci de ma part,

pour avoir soin de la santé de mon fils de Verneuil et lui ordonner ce

qu'il jugera à propos, avec l'avis dudit Hérouard.» Le médecin Hubert

arrive avec cette lettre et le Dauphin demande à Héroard ce qu'il

venait faire. «Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever; il vient en

ma place.» Rougissant et souriant, il me saute au col: «Ha! vous vous

moquez, je veux pas!»

Quelque temps avant que le Dauphin ne fût remis entre les mains des

hommes, Héroard, et cette fois nous le savons par son journal même, à

la date du 15 juillet 1608, avait été maintenu, grâce à l'intervention

de Marie de Médicis, dans la place de premier médecin du Dauphin. Une

première lacune, assez inexplicable, se rencontre dans son registre

pendant les dix jours qui précèdent la prise de possession du Dauphin

par M. de Souvré. Quel que soit le motif de cette lacune, c'est ici le

moment de donner un aperçu du livre que méditait sans doute le médecin

depuis son entrée en fonctions près de l'héritier du trône, et dont

il lui avait présenté un exemplaire le premier jour de l'an 1609. Ce

livre, dont nous avons déjà cité quelques passages, est fort rare, et

il est resté ignoré des biographes d'Héroard qui ont seulement connu

la traduction latine qui en a été faite en 1617 par un autre médecin

du Roi, Jean Degorris. C'est ce qui nous a déterminé à reproduire

intégralement l'original dans l'appendice du journal.

Le livre _De l'Institution du Prince_ est écrit en forme de dialogue

et divisé en six matinées. L'auteur suppose que, dès la première année

de la vie du Dauphin, il rencontre dans le parc de Saint-Germain

le futur gouverneur de l'enfant, M. de Souvré, et que celui-ci le

consulte d'abord sur la santé et sur le caractère du prince, puis

qu'il lui demande ses conseils sur la manière de l'élever. Dans le

premier dialogue, Héroard, après avoir signalé avec toutes sortes de

précautions le tempérament colère du Dauphin, trace de la gouvernante

un portrait idéal qui n'est pas celui de Mme de Montglat et qui est par

conséquent une critique indirecte du choix fait par le Roi. Il passe

ensuite au commencement d'instruction que, dès l'âge de deux ans, on

peut donner à l'enfant, en ce qui concerne la religion, la lecture et

l'écriture. Il recommande, pour cet âge «tendrelet», les Proverbes de

Salomon, les histoires tirées de la Bible, les quatrains de Pibrac,

les fables d'Ésope; et en effet on voit dans les sept premières années

de son journal le Dauphin à peu près élevé dans le sens de ce dialogue

préparatoire.

Dès la seconde matinée l'auteur, qui jusque-là s'est renfermé dans une

période sur laquelle il n'y a plus à revenir, entre dans le vif de la

question et trace à M. de Souvré la route qu'il doit suivre pour «d'un

enfant fait en former un homme, et de cet homme prince en façonner

un roi». Les fonctions de gouverneur et de précepteur le préoccupent

tout d'abord, et l'on pense bien que, pour le premier, Héroard se

contente d'indiquer à son interlocuteur ce qu'il désirerait qu'il fût

pour son prince. Quant au précepteur, le médecin dit modestement: «Il

me seroit plus malaisé de le trouver que de le peindre. Je désire

pour cette charge un homme mûr d'âge et de sens, de bonne vie et

louable réputation; un homme sans reproche et droit en ses actions,

d'honnête extraction, instruit aux bonnes lettres, l'esprit poli, de

courage élevé, sans vanité, non pédant;..... qui soit d'une agréable

conversation, de bon et ferme entendement; industrieux, après avoir

bien su connoître le naturel, l'inclination et la portée de l'esprit de

ce prince, à lui faire goûter la douceur des semences de la piété, des

bonnes mœurs et de la doctrine; ayant fait naître dextrement en son

âme le désir d'apprendre et de bien retenir ce qu'il jugera propre; et

en somme de telle vie qu'elle prêche à l'égal de ses enseignemens.»

La troisième matinée est consacrée par l'auteur à exposer le plan des

études que, suivant lui, le prince doit suivre pendant une période

d'environ six années, et le programme qu'il trace est traité avec une

grande connaissance du caractère du Dauphin et un esprit que l'on

appellerait aujourd'hui très-libéral.

Héroard demande qu'on enseigne d'abord au prince la piété et la

«prudhomie» par «un petit _Catéchisme_ fort abrégé, et qui contienne

seulement les choses nécessaires, et celles que le long et légitime

usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde

de ne point faire un superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment

religieux; ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion

chrétienne pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition:

celle-là forme l'homme doux, débonnaire, hardi et charitable, engendre

en lui l'amour, la révérence et la crainte de Dieu, et la paix en son

âme; et celle-ci le transforme en une bête brute, plein de félonie,

de cruauté, de lâcheté et bête impitoyable, lui laissant dedans sa

conscience l'inquiétude perpétuelle qui la remue par la peur et

l'effroi qu'il va s'imaginant de la seule justice et vengeance divine.»

Le médecin qui avait composé pour le tombeau de Ronsard l'épitaphe

que nous avons rapportée devait insister sur l'étude des «bonnes

lettres», et il le fait avec un sentiment de retour vers le passé et

de regrets sur le temps où il écrit. Les Lettres ont, dit-il, «cette

vertu de donner l'embellissement, la vigueur et la force à l'esprit

de l'homme, si elles y rencontrent un bon sens naturel, et la tête

bien faite;» il conseille «de l'en instruire autant qu'il se pourra,

étant très-raisonnable que celui qui doit un jour commander à tous,

les surpasse aussi trétous en suffisance. C'est un bien certes plus

aisé à souhaiter qu'à espérer pour notre jeune prince, vu le siècle où

nous sommes, où la vieille rouillure d'une cuirasse est plus en prix

que l'excellence de la splendeur et lumière de la doctrine; ce sont

malheurs qui suivent à la queue des guerres intestines. Mais espérons

que le Roi son père appellera auprès de sa personne des pareilles

lumières à celles-là que nos pères ont vues reluire de leur temps

autour de celles de quelques-uns de ses prédécesseurs; et tout ainsi

comme il travaille incessamment pour le repos et la grandeur de son

empire, qu'il ne sera moins curieux d'épargner quelques heures pour les

donner à son Dauphin, et aviser à faire tout ce qu'on peut imaginer

pour élever ce fils au degré le plus haut de la perfection où l'homme

puisse atteindre par les voies humaines: pour, après infinis labeurs

soufferts en cette vie, remporter dans le ciel, pour le comble de ses

trophées, cette joie en son âme d'avoir remis entre les mains de ce

cher enfant un royaume assuré, florissant et paisible, et de tous

ses sujets l'obligation d'une étreinte éternelle de leur avoir laissé

un fils pour successeur, c'est-à-dire un prince des plus parfaits et

accomplis, et rétabli en sa personne l'honneur des bonnes lettres sur

le trône royal, leur estime à la Cour et par toute la France. C'est

toujours acte digne de gloire en un bon père de laisser un enfant

semblable à soi.»

Cependant Héroard désirerait que le Dauphin continuât à être élevé

loin de la Cour. Je souhaiterais, dit-il, un lieu particulier «pour

y laisser ce jeune prince jusques à ce qu'il eût apprins ce que l'on

peut savoir, pour être aucunement capable d'apprendre de soi-même, et

tant que l'âge avec l'instruction eût un peu façonné ses actions, formé

son jugement, et du tout égoutté ces petites humeurs qui accompagnent

communément les premières années de la vie; ce qui seroit, à mon avis,

fort à considérer en cette nourriture. Car si le Roi trouvoit bon de

ne le voir que par fois, il n'en rapporteroit que le contentement

du profit remarquable qu'il y verroit de temps, et n'auroit pas le

déplaisir des mauvaises créances qui pourroient échapper aucune fois,

en sa présence, à la foiblesse de son âge..... J'estime toutefois qu'il

le voudra retenir auprès de sa personne, là où j'espère que, pour

l'amour extrême qu'il porte à Sa Majesté et l'incroyable crainte qu'il

a de lui déplaire, et sur la connoissance que je puis avoir acquise

de son bon naturel, de la portée et de la force de son entendement,

et assuré de votre vigilance, il réussira selon nos vœux et nos

espérances. Et pourtant, Monsieur, ne laissez pas à renforcer vos

gardes à ce que la bonne semence que vous aurez jetée dans ce bon fonds

ne soit enlevée par les vents des débauches, naturalisées aux Cours des

grands.»

Après avoir indiqué du quelle manière on doit enseigner au Dauphin les

préceptes de la langue latine «sans perdre le temps sur ces principes,

par les longueurs dont usent ceux qui ont mis en trafic l'instruction

de la jeunesse,» et avoir recommandé l'étude de Cicéron, «le plus pur

et le plus élégant entre tous les Latins», Héroard indique comment doit

être employée la journée du prince et ne demande pas plus de quatre

heures de travail pour l'enfant: «Vêtu et tout prêt à sept heures,»

il doit se mettre à l'étude jusqu'à neuf, aller à l'église, puis se

récréer jusqu'à onze, heure de son dîner, reprendre l'étude de une

heure après midi jusqu'à trois, puis être «libre jusques à six, heure

de son souper; et son coucher à neuf».

Le médecin revient ensuite à son plan d'études. Il regarde celle de

la langue grecque comme inutile, «d'autant qu'elle n'est que pour

ceux qui font particulière profession des lettres, et sans usage

aujourd'hui;... mais on lui apprendra, au lieu de celle-là, les

langues vulgaires des nations voisines, avec lesquelles les affaires

de ce royaume se mêlent ordinairement le plus». Pour les sciences

mathématiques, Héroard recommande d'abord que l'étude «des nombres

tienne le premier lieu, comme l'entrée pour pénétrer à toutes»,

puis la géométrie, la géographie, l'astronomie et la mécanique qui

«lui sera, dit-il, nécessaire, pour être la science qui donne les

inventions de composer et fabriquer toutes les sortes de machines,

étant ici à remarquer l'inclination extrême qu'il y a de la nature».

Le médecin termine son programme par cet éloge remarquable de l'étude

de l'histoire: «Je tiens, ajoute-t-il, que l'histoire est l'école des

princes et que le nôtre y doit être nourri pour y apprendre à vivre

et la manière de bien faire sa charge, et se rendre meilleur par

l'imitation ou dommage des autres. C'est où il trouvera des yeux pour

tous ceux qui seront sous son obéissance; c'est une glace de cristal,

le miroir de la vie, où il verra en la personne d'autrui louer ses

actions sans flatterie, et les blâmer sans crainte. C'est un bon

conseiller, sans passion, et ami très-fidèle, duquel il apprendra les

dits, les faits et les conseils des princes et des grands personnages.

Sa connoissance est si utile et nécessaire que, la savoir parfaitement,

c'est, vivant notre vie, vivre de celle des autres qui ont vécu, et

acquérir les siècles tout entiers par l'emploi fait à la lecture d'un

petit nombre d'heures, hâtant notre vieillesse sans abréger la vie,

en tant qu'elle est la vieillesse des jeunes gens;.... cette seule

école.... lui fera voir les choses jà passées pour se savoir souplement

gouverner sur le train des présentes et pourvoir aux futures. Et de ce

lieu il tirera ce maître conducteur pour le tenir inséparable auprès

de sa personne et lui donner à faire le ménage de ses actions et de

ses pensées, et en effet pour lui confier sa fortune et sa vie. C'est

en somme ce que je pense qui se peut proposer comme un projet pour

l'accomplissement de la première partie de cette instruction.»

Comme délassement et récréation, Héroard recommande la musique «non

pour chanter, mais pour l'écouter et prendre plaisir», puis «le

promener, danser, sauter, courir, jouer aux barres, à la paume et au

pale-mail, se promener à cheval, la chasse de l'oiseau, celle du lièvre

avec des lévriers». Le médecin a oublié parmi ces distractions une

de celles qui plaisait le plus au Dauphin, celle du dessin et de la

peinture.

La quatrième matinée est employée par l'auteur à revêtir le prince «de

sa robe royale», c'est-à-dire à indiquer les vertus et les conseils

qui doivent «le rendre capable de pouvoir dignement à l'avenir tenir

le trône de ses pères». On peut croire que dans les trois derniers

dialogues, qui deviennent de plus en plus des monologues, Héroard

s'adresse moins à M. de Souvré qu'au Dauphin même, puisque ce livre

est, dit-il dans son journal, «fait pour lui». L'auteur cherche à lui

inspirer l'amour de ses futurs sujets, et lui dit «qu'étant né, comme

il est, dedans cette royale et ancienne famille qui domine sur les

François, c'est pour y être le maître un jour et commander sur eux,

non point en étranger, les gourmandant outrageusement pour satisfaire

à l'abandon de ses cupidités, mais en père et en roi, ayant toujours

devant les yeux ces paroles du peuple saint et celles de son roi:

_Nous sommes, sire, vos os et votre chair, et vous êtes, mes frères,

et ma chair et mes os_; pour y apprendre que le devoir d'un bon et

sage roi, c'est de conduire et gouverner son peuple avec amour de

frère et charité de père, s'il en veut retirer une franche et prompte

obéissance. Nourrissant donc dedans son âme une si sainte intention, il

régira ses peuples, les contenant en leur devoir par une juste égalité,

mère, nourrice et gardienne de toutes choses, armé de la JUSTICE et

tenant en sa main cette balance qu'il a portée, du ciel à sa nativité.»

Il lui conseille de faire «peu de nouvelles lois, la multiplicité étant

indubitable marque d'une insigne corruption dans le corps d'un État;

les vraies lois, ce sont les bonnes mœurs. Et puis un jour il doit

entrer en la possession d'un royaume comblé de bonnes lois, toutes

fois accablé dessous la pesanteur du tas de ces formalités qui en

ont prins la qualité et occupé la place, par la malice industrieuse

de quelques-uns, qui ont rendu vénale la poursuite de la justice, et

convertie en un métier de sordide déception. C'est un mal envieilli où

il faudra qu'il remédie à temps, avec prudence et bon conseil, faisant

faire une élection de toutes les meilleures lois, pour en garder

l'usage».

Il lui prêche la clémence, en lui citant pour exemple «les actions du

Roi son père, lequel donnant par préférence ses intérêts particuliers

aux offenses publiques, n'a point trouvé plus de secours en sa grande

valeur qu'en sa rare clémence; ayant par les rayons d'icelle, comme un

puissant soleil, dissipé les épaisses obscurités et profondes ténèbres

où ce pauvre royaume étoit enseveli, lui redonnant le jour et la

sérénité dont il jouit et s'éjouit par toutes ses parties».

Il recommande encore au prince, entre autres vertus, la foi dans la

parole jurée, la libéralité, la chasteté «comme l'une des tutrices de

la santé du corps et l'un des contrepoisons des souillures de l'âme»,

le prévient contre son inclination à la colère et surtout contre les

flatteurs et les effets de la flatterie. Voici les moyens qu'il lui

indique «pour découvrir l'hypocrisie de ces galants» et lui apprendre

à «reconnoître les flatteurs dessous le masque de l'affection»: Vous

les verrez en général, dit-il, «souplir comme couleuvres et complaire

en toutes façons, couler toujours sans résistance aucune de fait ne de

parole, et surpasser aucunes fois les vrais amis et les plus fidèles

serviteurs, en soin, en diligence, et en tout autre témoignage qui se

peut rendre d'une sincère affection. Ayant connu qu'il n'y a rien entre

les hommes qui les oblige plus étroitement que de se voir aimés et voir

aimer pareillement les mêmes choses qui leur sont agréables, ..... ils

s'étudient à imiter entièrement et à tromper, en imitant les mœurs,

les complexions et les façons de faire, et tous les exercices où ils

s'apercevront que le prince prendra plaisir. S'il est voluptueux,

ils seront des Sardanapales; s'il est d'humeur colère, ils seront

furieux; s'il est mélancolique, ce seront des Timons; s'il contrefait

le borgne, ils se feront aveugles; s'il a la goutte au bout du doigt,

ils feindront de l'avoir nouée par toutes les jointures; si les Lettres

lui plaisent, ils auront toujours en parade un livre pendant à leur

ceinture; et s'il se plaît à la chasse du fauve ou de la bête noire,

ils porteront dedans leur sein les meutes à douzaine et, sans partir

d'un cabinet, avaleront les forêts toutes crues. Ces gens ici, gens

sans honneur, qui n'ont non plus de honte qu'ils ont de conscience,

pleins d'artifices dissimulés et doubles, on les verra railler, mentir

effrontément, médire, bouffonner et tirer de leur forge des petits

contes pour lui donner à rire, frappant aucunes fois sur leurs intimes

amis et sur eux-mêmes, plutôt que de n'avoir aucune chose à lui dire,

ne tâchant qu'à complaire à quel prix que ce soit; faire parfois de

bons offices en public pour être crus, et assommer après, comme on dit,

dessous la cheminée; dire du bien pour avoir loi de nuire, ne parlant

qu'à demi; tous variables à dessein en leurs opinions, donnant au

noir la blancheur de la neige, à la blancheur la noirceur de l'ébène,

et réprouvant, selon l'occasion, ce qu'ils auront auparavant loué;

puis exaltant jusques au neuvième ciel les mêmes choses qu'ils auront

réprouvées et ravalées jusques au centre de la terre..... Ils sont

mouvans, actifs et assidus, et vont chauffant la ceinture à chacun,

s'entremêlent de tout. Ils savent faire tout, ils sont tout, ils font

tout, et devant lui les bons valets, faisant valoir impudemment des

services non faits ou à faire, en parole, se présentant souventes fois

sans respect et sans sujet à des imaginaires, jusques à souffler sur

le manteau, ou le poil ou la plume qu'ils n'y auront point vue. Jamais

tant serviables, voire invincibles, que aux choses déshonnêtes, ne

moins qu'aux vertueuses; car s'il se parle de porter le poulet, ils

élancent la main tout les premiers pour en faire l'office.... Voilà ce

peu d'observations qui s'est pour cette fois représenté à ma mémoire,

touchant cette sorte de faux visages qui, par le grand malheur des

princes et des rois, font leur repaire coutumier au milieu de leurs

Cours, dans leurs conseils, dans leurs palais, dedans leurs chambres,

dedans leurs cabinets, où, en toute saison, elles trouvent de quoi à

faire proie de tout âge.» Donc, «quand il entendra quelqu'un louer

son nom, admirer ses vertus, magnifier toutes ses actions, le nommant

prince juste, clément, fidèle, libéral, courageux, courtois, doux,

et galant entre les dames, et l'honorant de telles ou de pareilles

qualités vertueuses, qu'il entre en soi-même pour y faire une vive

recherche de la vérité, éprouvant ces paroles sur la pierre de touche

du jugement intérieur, qui ne peut s'abuser, pour reconnoître si elles

sont de bon ou de mauvais aloi, et considère à froid s'il ressent en

son âme du repentir ou de la honte de n'être rien moins que cela.»

Louis XIII aurait pu faire plus de profit de cette verte tirade, dans

laquelle son médecin cherchait à le prémunir contre sa propension

naturelle à choisir parmi ceux qui l'approchaient un «mignon» comme le

soldat Descluseaux ou des «favoris» comme Luynes et Cinq-Mars.

Les cinquième et sixième matinées sont consacrées à exposer l'art de

gouverner, et l'auteur s'y flatte de l'espoir que c'est de Henri IV

lui-même que le Dauphin apprendra «à connoître en masse quelle est

la composition et la situation» du royaume, les lois et coutumes des

provinces, «les humeurs des hommes» qui y commandent, la nature du

peuple français, «ses changemens, ses inégalités et mouvemens divers,

par où ce prince puisse juger de l'instabilité des dominations, étant

fondées sur la mobilité d'un sujet si bizarre, et apprendre que toutes

prennent fin, mais plus tôt ou plus tard, selon les bons ou mauvais

moyens, les forts ou les foibles liens que chaque prince employe

pour établir et maintenir la souveraineté; et que cet établissement

et conservation dépend de la prudence, du bon entendement et de

l'expérience du prince souverain, pour savoir retenir à l'ancre du

devoir l'inconstance de ce vaisseau par les câbles de bonnes lois

divines et humaines, et former son autorité par la bonne opinion dont

il rendra aimable sa personne, admirable par sa vertu, et redoutable

par la réputation et la propre puissance de son État, non-seulement

à ses sujets, mais envers les peuples voisins et nations lointaines,

étant certain que sans l'autorité il n'y a plus de domination.»

Héroard continue cependant à exposer ses propres idées sur le choix

des personnages à nommer aux dignités, aux «charges d'importance,» aux

ambassades, au commandement des armées, dans les conseils de l'État et

dans la maison du prince. En ce qui concerne les impôts il conseille

que les «tributs soient modérés, assis également, et demandés à une

seule fois, non imposés sur un fond déshonnête»; que le prince «se

tienne aux anciens, évite les nouveaux, et de nom et d'effet, autant

comme il pourra, et que la seule nécessité des affaires publiques lui

en fasse la loi. Si elle est si grande qu'elle le force, pour le salut

commun, d'avoir recours aux nouveautés et moyens extraordinaires,

ayant fait reconnoître, non par prétextes déguisés, ains par causes

notoires, le péril de l'État, c'est aux peuples alors à les donner à

double main, au prince à les contraindre quand ils refuseront, sans

en venir, s'il est possible, à cette extrémité de saisir le troupeau,

ne le bœuf, ne la vache, ne d'enlever le couvert des maisons, ne se

prendre aux personnes pour leur faire épouser l'effroi d'une triste

prison, ou faire souffrir quelque peine. Il choisira des gens de bien

pour les lever et recueillir, et pour les mettre après en son épargne,

sous la clef de personnes fidèles; et que ce soit un réservoir pour

subvenir aux soudaines émeutes et aux affaires de l'État; les dépense

à propos et les ménage mieux que si c'étoit son bien particulier, se

rendant libéral tant seulement du sien, mais chiche de celui de la

république. Ainsi faisant, il bâtira un autre trésor dans le cœur de

ses sujets, qui ne tarira point, et se verra par ces moyens extrêmement

puissant, pour autant que le prince qui a leur cœur est assuré d'en

avoir à sa discrétion la bourse.» L'auteur indique ensuite l'emploi

de cette «épargne» destinée à munir les «arsenaux de toutes sortes

d'instrumens et de machines propres à la guerre, et de matériaux pour

en faire à loisir»; à «fortifier à bon escient, ou faire de nouveau des

places fortes dessus les avenues, pour empêcher l'invasion soudaine

et arrêter ou rompre les desseins d'une force ennemie»; à garnir «les

havres et les ports de certain nombre de navires et de galères». Puis

il descend dans le détail des «régimens de gens de pied et de gens de

cheval», de leurs exercices, et va jusqu'à prévoir les circonstances

dans lesquelles le prince pourra se trouver un jour à la tête de ses

armées. Puisque le Roi, dit-il en terminant, veut que son fils «entre

en son conseil à l'âge de douze ans, et qu'il se façonne et fasse son

apprentissage dans cette école de la chose publique, depuis cet âge

jusqu'à celui qui le rendra majeur par les lois du royaume», on peut

penser que «Sa Majesté, pour couronner cette œuvre, prendra plaisir

aucunes fois d'employer en la personne de son Dauphin tout ce que le

long temps et la pénible expérience lui ont si chèrement apprins, et

plus par aventure qu'à nul autre des princes qui vivent sur la terre.

Mais pource que je sais qu'il n'y a rien dessous le ciel qui ne soit

périssable et sujet à sa fin, même que les grandeurs des plus puissans

empires ont leur point limité, je prie Dieu et le supplie de vouloir

différer le décret final préordonné sur cette monarchie, à ce que la

tempête n'en tombe sur ce prince, et que jamais elle ne puisse choir

sur les rois de son nom, de le garder et conserver toujours sous

l'abri de ses ailes, gouverner et conduire toutes ses actions, et

lui permettre de régner après Sa Majesté paisiblement, heureusement

et à longues années.» Toutes ces leçons du sage et fidèle médecin,

toutes ces prévisions qu'il se plaisait à émettre dans son livre _De

l'institution du Prince_ devaient être déjouées un an plus tard par la

mort prématurée de Henri IV, l'avénement au trône d'un enfant de huit

ans et la régence de Marie de Médicis.

Dès que le Dauphin passe sous le gouvernement de M. de Souvré, le

journal d'Héroard commence à devenir plus concis et l'on y rencontre

de moins en moins ces conversations, ces reparties, ces détails de

mœurs qui, pendant les premières années de la vie de Louis XIII, font

de ce journal un document unique en son genre. Jean Héroard devait

cependant conserver longtemps encore auprès du Roi les fonctions qu'il

avait remplies auprès du Dauphin; le 25 mai 1610, écrivait-il dans

son registre, je reçus de la Reine «l'honneur du commandement qu'elle

me fit de servir le Roi en qualité de premier médecin». Bien qu'alors

âgé d'environ soixante ans, il passa encore dix sept années dans ce

service, rendu de plus en plus pénible par les voyages et les campagnes

de Louis XIII. Lors d'un de ces voyages, celui fait en 1614 par le

Roi dans les provinces d'Anjou, de Poitou et de Bretagne, le premier

médecin se trouvant indisposé avait, le 10 septembre, quitté Louis

XIII à la Ferté-Bernard et il était venu se reposer dans sa terre de

Vaugrigneuse, située sur le chemin de Chartres à Paris. Cinq jours plus

tard, le Roi, qui rentrait à Paris pour la déclaration de sa majorité,

«passe par Angervilliers, et là, enregistre Héroard avec un bonheur

facile à comprendre, nous fait l'honneur non espéré ne attendu, et

de son propre mouvement, de venir à Vaugrigneuse... Il arrive à neuf

heures et demie, va au jardin, au clos, déjeûne de ce qui se trouva

de prêt.» Le Roi trouva si bon le pain de son médecin «qu'il en fit

prendre et emporter trois».

Nous pourrions revenir ici sur les diatribes latines dirigées contre

Héroard par Charles Guillemeau, alors premier chirurgien de Louis XIII,

et qui, dit Éloy dans son _Dictionnaire historique de la médecine

ancienne et moderne_, «ne cessoit de blâmer la conduite du premier

médecin dans toutes les incommodités du Roi, et de le poursuivre de

ses basses manœuvres et de ses sourdes détractations»; mais en ce qui

concerne la vie d'Héroard, comme dans les extraits de son journal,

nous nous abstenons, autant que possible, de toucher à des questions

médicales qui ne sont pas de notre ressort. Il est certain, d'après

le _Journal_ d'Arnauld d'Andilly, que le premier médecin avait des

ennemis auprès du Roi; l'on y lit à la date du 19 octobre 1616: «Le Roi

se trouve mal d'une fort grande colique qui lui donne quelque peu de

tranchées. M. Hérouard étoit lors à Vaugrigneuse; on se voulut servir

de cette occasion pour lui faire un mauvais office;» et plus loin, au

commencement de septembre de la même année, Arnauld d'Andilly ajoute:

«On continue à vouloir faire de mauvais offices à M. Hérouard, lequel,

voyant le Roi guéri, lui fit demander son congé par M. de Luynes, dont

le Roi se fâcha extrêmement et dit qu'il ne souffriroit jamais qu'il le

quittât.»

Dans son _Histoire des Secrétaires d'État_, publiée en 1668, Fauvelet

du Toc prétend que lorsque Charles le Beauclerc fut nommé secrétaire

d'État en 1624, il le fut «avec un applaudissement si universel que le

cardinal de Richelieu, qui commençoit à s'introduire au ministère, en

eut de la jalousie; il appréhenda qu'il ne fît quelque obstacle à son

élévation, et ne put s'empêcher de dire qu'il ne craignoit que deux

hommes auprès du Roi, M. le Beauclerc et Hérouard, premier médecin de

Sa Majesté.» Si ce mot est historique, il faudrait peut-être ajouter

foi à un document d'après lequel «le sieur Hérouard» est compris

parmi les personnages «emprisonnés sous le ministère du cardinal».

(_Archives curieuses de l'histoire de France_, 2e série, tome V.) Cette

détention pourrait être la vraie cause d'une des longues interruptions

qui existent dans les dernières années du journal et que des notes

ajoutées après coup attribuent à la négligence de la veuve et des

parents d'Héroard qui auraient «misérablement perdu, pillé, dissipé et

vilainement employé» de nombreux cahiers du manuscrit.

Les regrets que causent sur certains points ces lacunes sont pourtant,

il faut l'avouer, un peu atténués par la sécheresse, la rareté des

informations utiles données par le médecin, au moment où son grand

âge ne lui permet plus de voir et d'entendre par lui-même. Ainsi,

dès le 13 août 1620, il en est réduit à écrire, lors d'une entrevue

de Louis XIII avec sa mère: «Les paroles, je ne les sais pas.» Les

réserves, les expressions «j'ai appris que» ou «je n'y étois pas»

reviennent de plus en plus fréquemment sous sa plume. Louis XIII

conserva pourtant jusqu'aux derniers moments de son vieux médecin

la confiance et l'amitié qu'il lui avait toujours témoignées. Le 24

janvier 1628, Héroard, qui avait suivi son maître au camp devant la

Rochelle, écrivait encore dans son registre: «J'arrive à Aitré, mandé

en diligence; j'arrive à neuf heures du soir, le Roi étoit couché. Il

m'envoie commander de me trouver le matin à son lever; j'ai l'honneur

de le voir à sept heures;» et le premier médecin donne pour la dernière

fois son avis dans la consultation à la suite de laquelle le Roi est

saigné. Cinq jours après Jean Héroard, «saisi de maladie à Aitré»,

y meurt le 11 février 1628, «visité en sa maladie par Sa Majesté et

regretté après sa mort par Sa dite Majesté en ces paroles: «J'avois

encore bien besoin de lui.» Ce dernier fait est rapporté dans un livre

publié en 1653, par Simon Courtaud, ancien médecin de Louis XIII et

neveu maternel d'Héroard.

Nous avons suivi, pour la date de mort de Jean Héroard, le registre

de l'église paroissiale de Sainte-Marie-Madeleine de Vaugrigneuse

dans laquelle son corps fut transporté et enterré le 28 février 1628,

ainsi que la légende d'une médaille dont nous parlons plus loin.

D'après une longue épitaphe qui existait encore dans le sanctuaire

de l'église de Vaugrigneuse du temps de l'abbé Lebeuf, mais qui en

a disparu et que le savant abbé transcrit avec quelques fautes de

lecture ou d'impression, Héroard «décéda à _Autré_ le _dixième_ jour de

février en l'an _soixante-septième_ de son âge». Les deux manuscrits

de la Bibliothèque impériale portent que Héroard décéda le _huitième_

février, âgé de _soixante-dix-huit ans_, dit le premier manuscrit, âgé

de _soixante-sept ans sept mois_, dit le second qui ajoute «il étoit

né le 12 juillet 1552». Cette dernière date ne paraît pas non plus

bien exacte, mais dans tous les cas il y a erreur manifeste dans les

indications qui donnent soixante-sept ans à Héroard au moment de sa

mort, ce qui placerait sa naissance vers l'année 1561. Inscrit sur les

registres de la faculté de Montpellier en 1571, Héroard devait avoir

alors de dix-huit à vingt ans.

Les titres donnés à notre médecin par le registre de l'église de

Vaugrigneuse et par l'épitaphe que rapporte l'abbé Lebeuf sont: Jean

Héroard, chevalier, seigneur de Vaugrigneuse, de l'Orme le Gras

et de Launay-Courson, conseiller du Roi en ses conseils d'État et

privé, secrétaire de Sa Majesté, maison et couronne de France et

de ses finances, premier médecin de Sa Majesté et surintendant des

eaux minérales de France. L'épitaphe ajoute que, par son testament,

Héroard «a voulu être inhumé dans sa chapelle qu'il a fait bâtir en

cette église, laquelle il a fait rétablir en paroisse qui avoit été

unie avec la paroisse de Briis plus de cent cinquante ans auparavant,

et a voulu être fondateur de la paroisse de Vaugrigneuse...» On lit

ensuite, ajoute l'abbé Lebeuf, que cette inscription a été apposée par

les soins d'Anne Du Val, femme du même Jean Hérouard.» Si, comme le

prétend Guillemeau, Héroard et ses parents appartenaient à la religion

protestante, le médecin de Charles IX avait dû se convertir de bonne

heure.

On possède de Jean Héroard un portrait gravé et une médaille, exécutés

tous deux après sa mort et peut-être par les soins de sa veuve. Le

portrait, indiqué dans la _Bibliothèque historique_ du P. Lelong

comme étant d'_Ant. Bosse_, est sans nom de peintre ni de graveur et

se trouve classé dans l'œuvre d'Abraham Bosse, dont le catalogue a

été publié par M. Georges Duplessis. Héroard est représenté de trois

quarts, à droite, dans une bordure octogone posée sur une console

ornée de ses armoiries, d'azur au chevron d'argent accompagné de trois

étoiles d'argent, avec la devise: _Jove dignus Apollinis arte_. La

médaille, signée WARIN, porte au revers les mêmes armoiries, la même

devise et cette mention: _Ob. XI fev. 1628_. Les indications données

par le portrait et la médaille sont identiques: I. HEROARD S. D.

VAVGRIGNEVSE P. MEDECIN DV ROY LOVIS XIII. Le nom du Roi manque seul

sur l'inscription de la médaille, le reste est absolument semblable.

La veuve de Jean Héroard, Anne Du Val, dame de Vaugrigneuse et

de l'Orme le Gras, lui survécut jusqu'en janvier 1640, ainsi que

le constate le registre de l'église de Vaugrigneuse. La terre et

seigneurie de Launay-Courson était échue à des neveux maternels

d'Héroard, les frères Courtaud, qui la vendirent dès l'année 1634,

ainsi qu'il résulte des titres de cette terre, appartenant aujourd'hui

à M. le duc de Padoue.

Jean Héroard était mort depuis seize années lorsque son nom se trouva

mêlé, d'abord incidemment, puis avec un éclat bien fâcheux pour sa

mémoire, dans la controverse qui agita les Facultés de Paris et de

Montpellier pendant la seconde moitié du dix-septième siècle. Un des

neveux maternels et héritiers d'Héroard, Simon Courtaud, après avoir

été, par la protection de son oncle, pourvu pendant quelque temps d'une

charge de médecin par quartier, s'était retiré à Montpellier où il

était devenu doyen de la Faculté. En 1644 Courtaud, dans un discours

latin prononcé à l'ouverture de l'école de Montpellier, mentionne

Héroard parmi les docteurs sortis de cette école qui avaient eu

l'honneur d'occuper la première place auprès des rois de France. Cette

apologie, imprimée à Montpellier, vient aux oreilles des médecins de

Paris et provoque de la part de l'un d'eux, Jean Riolan, une longue

réponse, publiée en 1651 sous le titre de _Curieuses recherches sur les

Écoles de médecine de Paris et de Montpellier_, dans laquelle Riolan

insinue en passant que Jean Héroard n'a pas été choisi parce qu'il

avait étudié à Montpellier, mais parce qu'il se trouvait déjà auprès de

Louis XIII, au moment de sa nomination comme premier médecin du Roi.

Simon Courtaud réplique en 1653 par un gros in-4º intitulé: _Seconde

apologie de l'Université en médecine de Montpellier, etc., envoyée à M.

Riolan, professeur anatomique_, et là il reprend l'éloge de son oncle

Héroard, à propos de la préférence donnée par les Rois à la Faculté

de Montpellier sur celle de Paris, puis il attaque Charles Guillemeau

comme ayant abusé de la confiance de son collègue et ami Héroard «pour

muguetter la charge de premier médecin». C'est alors que l'année

suivante Charles Guillemeau entre dans la lice avec le libelle latin

dont nous avons extrait et traduit librement quelques passages; il y

attaque, avec une violence inouïe, Héroard et son neveu qu'il n'appelle

pas autrement que _le chien Courtaud_, et il termine sa brochure par ce

parallèle entre Riolan et Héroard:

«Jean Riolan est né à Paris d'un père éminent dans les lettres et dans

la médecine, et n'a fait qu'augmenter la gloire du nom de son père;

Jean Héroard a eu pour père un méchant barbier de Montpellier et le

plus ignare de tous parmi les barbiers. Jean Riolan, après avoir puisé

les principes sacrés de l'art de la médecine à la Faculté de Paris,

a reçu d'emblée son bonnet de docteur; Jean Héroard n'a jamais été

reçu médecin, mais seulement bachelier dans votre École, et encore

par la complaisance du grand conseil et du doyen de Montpellier. Jean

Riolan a érigé des monuments immortels, divins, dans les lettres et

dans l'art de la médecine; Jean Héroard n'a jamais écrit que son

_Hippostologie_, ouvrage bien digne d'un vétérinaire et qui fait que

toute la France s'écrie qu'il n'a jamais été un médecin royal, mais un

médecin de cheval!» Enfin, nous en passons et des meilleurs, «est-il

possible, dit-il à Courtaud, de comparer, sans la plus mortelle

injure, Jean Héroard avec ce grand médecin Jean Riolan! Non! il faut

le comparer, ton Héroard, à ces charlatans africains dont les éloges,

et telle était la _Ludovicotrophie_ de ton oncle, tuaient les gens

de bien, pétrifiaient les arbres, faisaient périr les enfants! à ces

Triballiens et Illyriens, peuples de la même espèce, qui ensorcelaient

par leurs regards et mettaient à mort tous ceux sur qui ils tenaient

trop longtemps les yeux attachés! Ah! Roi infiniment trop bon! Ah!

il t'a regardé trop longtemps de son mauvais œil, cet Héroard! Il

faut le comparer encore avec ces sorcières de Scythie, appelées

Bythies, avec cette race de Thibiens Pontiques dont Philarque écrit

à Pline qu'ils avaient dans un œil deux pupilles et dans l'autre la

figure d'un cheval, ce qu'un ami de la médecine peut bien dire d'un

médecin de cheval, d'un archi-âne tel que Héroard!... Reléguons-le,

cet Héroard maudit, qui a abrégé la vie de son Roi et n'a point péri

lui-même, parmi ces peuples d'Éthiopie dont l'odeur et les exhalaisons

communiquaient la peste par le seul contact de leur corps!»

On croirait vraiment, à entendre Guillemeau, que Louis XIII n'a pas

survécu quinze ans à son premier médecin; mais est-il bien nécessaire

d'insister plus longtemps sur ces invectives qui se reproduisirent,

avec plus de virulence encore, dans deux brochures latines publiées

l'année suivante et qui auraient été sans doute suivies de bien

d'autres, sans la mort de Guillemeau, arrivée en 1656? Cédons pourtant

à une dernière tentation, en ce qui concerne Guillemeau, pour rappeler,

nous l'apprenons de lui-même, que ce médecin était un protégé du grand

louvetier Saint-Simon, père de celui qui s'est montré lui-même si

passionné et si injuste dans ses célèbres _Mémoires_. Les injures,

les calomnies si peu fondées qu'elles soient, laissent toujours après

elles, surtout lorsqu'elles se produisent après la mort et que les

individus attaqués ne peuvent plus se défendre, des traces profondes,

des préventions invincibles. C'est ainsi que Guy Patin, dont l'esprit

satirique était d'ailleurs tout disposé à prendre parti pour la Faculté

de Paris dont il était doyen, écrivait encore en 1663 à son ami André

Falconet, médecin de Lyon: «M. Bouvard m'a dit autrefois qu'il avoit

entretenu le feu Roi du mérite et de la capacité de quelques médecins

par les mains de qui Sa Majesté avoit passé, et après qu'il lui en

eût dit ce qu'il en savoit, que le Roi s'écria: «Hélas! que je suis

malheureux d'avoir passé par les mains de tant de charlatans!» Ces

messieurs étoient Héroard, Guillemeau et Vautier. Le premier étoit

bon courtisan, mais mauvais et ignorant médecin. M. Sanche, le père,

m'a dit ici l'année passée que cet homme ne fut jamais médecin de

Montpellier.»

Vers la même époque Tallemant des Réaux disait dans son _Historiette_

de Louis XIII: «J'oubliois que son premier médecin Hérouard a fait

plusieurs volumes qui commencent depuis l'heure de sa naissance

jusqu'au siége de la Rochelle, où vous ne voyez rien, sinon à quelle

heure il se réveilla, déjeuna, cracha, p...., ch... etc.» Le savant

et dernier éditeur de Tallemant, M. Paulin Paris, cite en note un

autre livre intitulé: _La santé du Prince, ou les soings qu'on y doigt

observer_, 1616, in-12, qui serait attribué à Jean Héroard. «Une partie

de ce livre, ajoute M. Paulin Paris, contient les _Rencontres et

promptes reparties de M. le duc d'Anjou_. Il y en a une pour chaque

jour du mois; mais, comme on le devine, les bons mots qu'on prête à cet

enfant de six à huit ans sont généralement assez mauvais.» Nous pensons

que ce livre doit plutôt avoir été écrit par le médecin attaché à la

personne du frère puîné de Louis XIII, Gaston, depuis duc d'Orléans.

M. J. Michelet, parlant ironiquement du volumineux manuscrit d'Héroard

qu'il nomme _le Journal des digestions de Louis XIII_, dit dans une

note de son livre sur _Henri IV et Richelieu_: «L'historien, le

politique, le physiologiste et le cuisinier étudieront avec profit ce

monument immense.»

Les _Archives curieuses de l'histoire de France_, publiées par MM.

Cimber et Danjou, avaient, dès l'année 1838, commencé à faire mieux

connaître le journal d'Héroard par un long extrait comprenant toute

l'année 1614; plus récemment M. Armand Baschet a puisé dans ce

journal des détails spéciaux sur le mariage de Louis XIII et a donné

du manuscrit original d'Héroard une très-exacte description. Nous

apportons à notre tour le résultat d'un travail, entrepris d'abord

en vue d'une publication autorisée le 10 janvier 1859 par S. Exc.

M. Rouland, alors ministre de l'Instruction publique, continué et

complété depuis par une bienveillante communication de M. le marquis

de Balincourt. Il ne nous est pourtant pas permis d'affirmer, malgré

le double dépouillement auquel nous nous sommes livrés, que l'on

ne trouverait pas encore beaucoup de faits intéressants à signaler

dans les manuscrits d'Héroard. Les extraits d'un document inédit ne

représentent toujours que l'impression personnelle de celui qui le

consulte, et tout lecteur qui surviendra aura inévitablement des

préoccupations différentes de celles de son prédécesseur. Des extraits

ne peuvent donc en aucun cas tenir lieu d'une publication intégrale;

mais, quelles que soient les facilités que l'on trouve de nos jours

pour imprimer des documents beaucoup plus volumineux, il est bien peu

probable que les manuscrits d'Héroard soient jamais reproduits dans

toute leur étendue. Il nous reste maintenant à donner sur ces divers

manuscrits les renseignements qui permettront de recourir à ceux que

nous avons eus à notre disposition.

Le manuscrit original de Jean Héroard est ainsi décrit dans la

_Bibliothèque historique_ du P. Lelong: «21447. MS. Journal particulier

de la vie du Roi Louis XIII, depuis l'an 1605 jusqu'en 1628; composé

et écrit de la main de Jean Héroard, seigneur de Vaugrineuse, son

premier médecin, in-fol. 6 vol.—Ce journal étoit conservé dans la

bibliothèque de M. Colbert, numéro 2601-606 et est dans celle du Roi.»

On remarquera qu'il manque à ce manuscrit original un peu plus de trois

années, c'est-à-dire les cahiers d'Héroard depuis le 15 septembre

1601 jusqu'au 31 décembre 1604. Les six tomes de ce manuscrit sont

aujourd'hui catalogués à la Bibliothèque impériale sous les n{os} FR.

4022 à 4027.

La Bibliothèque impériale possède aussi, dans le Supplément français,

nº 928, un autre manuscrit de douze feuillets qui a pour titre:

_Particularitez de la vie du Roy Louys XIII, des mémoires d'Erouard

médecin_. C'est une analyse succincte du manuscrit original, année par

année, depuis la naissance du Dauphin jusqu'à la mort d'Héroard. Cette

analyse paraît avoir été faite par un médecin; elle se termine ainsi:

«Érouard... étoit moins curieux de richesses que de gloire; il faisoit

la médecine un peu différemment des autres; il saignoit moins et usoit

de cordiaques et spécifiques.»

Un autre extrait se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, dans le

Recueil de pièces sur l'histoire de France, nº 184. Ce manuscrit a pour

titre: _Journal du Roy Louis XIIIe par Me Jeh. Hérouard, son premier

médecin_; il comprend de janvier 1614 à décembre 1617.

Le quatrième et dernier manuscrit que nous avons eu entre les mains est

catalogué dans la _Bibliothèque_ du P. Lelong à la suite du manuscrit

original: «21448. MS. Ludovicotrophie ou journal de toutes les actions

et de la santé de Louis Dauphin de France, qui fut ensuite le Roi Louis

XIII, depuis le moment de sa naissance (le 27 septembre 1601) jusqu'au

29 janvier 1628; par Jehan Hérouard, premier médecin du Prince, in-4º,

4 vol.—Ce manuscrit qui contient des anecdotes singulières, et qui est

important pour les dates, est conservé dans le cabinet de M. Genas,

conseiller au Présidial de Nismes. Le premier volume, qui commence à la

naissance du Prince, finit à l'année 1604. Il manque les années 1605 et

1606. Le second contient depuis 1607 jusqu'à 1610. Il manque ensuite

les années 1611, 12 et 13. Le troisième volume commence à 1614 et finit

en 1617. Il manque ensuite quatre années. Le quatrième et dernier

volume comprend les années 1622 et suivantes, jusqu'au 29 janvier 1628

où l'auteur tomba malade à Aitré, et y mourut le 8 février suivant. Il

étoit né le 22 juillet 1551. Outre ce qu'on a marqué, il y a encore

quelques petites lacunes.»

Cette description est rigoureusement exacte, et c'est ce manuscrit,

appartenant aujourd'hui à M. le marquis de Balincourt, dont

la communication nous a permis de combler la lacune des trois

premières années qui existe dans le manuscrit original de la

Bibliothèque impériale. On a vu plus haut, sous la plume de Charles

Guillemeau, l'ennemi d'Héroard et de son neveu Courtaud, ce nom de

_Ludovicotrophie_ que portent en effet, sur le dos de leur reliure

en parchemin, les quatre volumes appartenant à M. de Balincourt. Une

note d'une écriture microscopique, qui se trouve au bas de la première

page du premier volume, indique que ce manuscrit a été commencé le

25 septembre 1648. Le manuscrit de M. de Balincourt n'est pas une

reproduction intégrale de l'original avec lequel on peut le confronter

dès le 1er janvier 1607; c'est aussi un extrait dans lequel on a

supprimé la plus grande partie des détails qui choquaient Tallemant des

Réaux. Ce travail a été exécuté d'après le manuscrit original, et l'on

en trouve la preuve dès les premières lignes, en regard desquelles est

relié un fragment de l'écriture d'Héroard qui est le commencement même

de son registre: «Le 15e jour de septembre 1601[1] je reçus lettre,

etc.» La copie, faite de la main même d'Héroard, de la lettre écrite

par Biron à Mme de Montglat le 24 avril 1602, est également placée dans

le manuscrit de M. de Balincourt, en regard de la journée du 28 avril,

où le médecin mentionne cette lettre.

[1] Dans le _Journal inédit de Henri IV_, publié en 1862 par

M. Halphen, Lestoile écrit à cette date: «Pour médecin de M.

le Dauphin, on y mît Érouard, à la faveur et recommandation de

M. de Bouillon,» et Lestoile ajoute «que ledit Érouard étoit

de la Religion.» D'après ce témoignage qui se joint à celui de

Guillemeau (pag. XLV), il faut croire que la conversion d'Héroard

fut beaucoup plus tardive que nous ne l'avons supposé page LXIV.

Toutes ces circonstances nous font supposer que, postérieurement à

la mort de la veuve Héroard en 1640, Simon Courtaud était devenu

possesseur du manuscrit de son oncle; que c'est lui qui, aux endroits

des lacunes du manuscrit original, s'est plaint de la négligence de la

veuve et des autres parents d'Héroard; et que c'est lui enfin qui, en

préparant cet extrait et en imaginant le titre de _Ludovicotrophie_,

projetait une publication pour laquelle il aurait rédigé la préface que

nous reproduisons. Cet avis au lecteur se trouve en tête du manuscrit

appartenant à M. le marquis de Balincourt; mais il n'est pas de la

même écriture que le reste de la copie, et il n'est certainement pas

de la main de Jean Héroard. Le texte en est autographe et corrigé par

l'auteur, que nous croyons être Simon Courtaud.

_Le dessein de l'auteur en cet œuvre a été divers et doit être

diversement considéré: car son but étant de s'acquitter dignement du

soin de la nourriture du Prince qui lui avoit été commise, il s'est

principalement et particulièrement arrêté aux observations qu'il

reconnoissoit, de jour en jour et d'heure à autre, nécessaires pour

établir un solide jugement à l'avenir aux altérations et changemens

auxquels, dès la naissance, la nature assujettit tous les hommes, et,

par cette remarque sage, pénible, judicieuse et curieuse, prendre

instruction et fondement pour conduire à bonne fin la charge de la

santé du Prince pour laquelle le roi Henry le Grand avoit fait choix

de sa personne, l'ayant considérée pour son expérience, pour son

jugement et pour sa fidélité reconnue dès longtemps auparavant par Sa

Majesté, par longs et signalés services. A quoi l'auteur se seroit

porté avec tout le soin et diligence qui se pouvoit requérir, n'ayant

laissé passer aucun accident, concernant la santé et infirmités du

Prince, dont il n'aye fait les remarques, y joignant l'ordonnance et

la sage application des remèdes, ensemble le récit et observation

de ses inclinations et appétits particuliers; le tout si exactement

et simplement décrit que l'on peut dire cet ouvrage sans exemple ni

espérance d'un pareil à l'avenir. D'autre part l'auteur n'a point

voulu donner à son ouvrage le titre d'histoire, ains seulement Journal

et Registre particulier, d'autant que son but n'a point été de

s'étendre plus avant dans l'histoire, comme il eût bien pu faire s'il

eût voulu, ains il s'est tenu dans les limites de la vie particulière

de son Prince et de son Maître, afin de ne rien prendre d'autrui et de

ne mettre en avant que les choses qu'il auroit vues; imitant en quelque

sorte ce qui étoit jadis usité par les anciens grands empereurs du

Cathay, qui au bas de leur table tenoient toujours quatre secrétaires

assis, qui mettoient en écrit tout ce que le Roi disoit, soit bien,

soit mal; et de cet usage l'auteur n'a point été mauvais imitateur

n'ayant laissé passer aucune parole ni action remarquable du Prince

qui ne soit insérée en ce journal, ne faisant aussi en cela qu'obéir à

son Prince qui lui commandoit expressément d'enregistrer les sentences

et actions louables et vertueuses qu'il reconnoissoit dignes de lui:

lequel commandement l'auteur faisoit souplement servir d'occasion pour

réprimer les défauts de la jeunesse du Prince en le menaçant d'en

charger son journal dont il étoit jaloux que cela ne fût point. Et de

tout cet ouvrage non pareil et qui est comme une riche et agréable

tapisserie de diverses matières et un chef-d'œuvre du soin d'un

fidèle serviteur et sujet envers la personne de son Prince et de son

Maître, il n'y a rien dont il soit fait mention en aucune histoire, et

qui pourra servir de modèle et d'instruction à ceux qui ont ou auront

à l'avenir la conduite de la santé et éducation des Princes, étant

mêlé du médecin, du politique, du moral, même de méthode à tous pour

l'éducation des enfans._

Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610) · 第 16 / 51 题