Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord,
comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur.
Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires,
et «de saigner fortement la bourse des riches égoïstes,» il montait à
l'assaut des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie,
arrachait aux prêtres des actes d'abjuration[44], et jetait l'épouvante
dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des
cultes.
[Note 44: Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de
Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le
_Moniteur_ du 12 frimaire (2 décembre 1793).]
Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le
farouche proconsul se fit le plus doux des hommes, et bientôt, à la
place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte
de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc
opéré ce changement subit? Ah! c'est que, dans le coeur du patriote
Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la
République. Fasciné par les charmes de Thérézia Cabarrus, qui, après
avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à
Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier
mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des
contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence
succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout; la
liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus
tenait chez elle bureau de grâces où l'on traitait à des prix excessifs
du rachat des têtes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-être, selon nous,
dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thérézia
acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle
rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire
sur Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de
salpêtre, source de revenus considérables[46]. Ne fallait-il pas
subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient l'amant et la
maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et
voitures, l'équipage d'un ci-devant noble; il avait sa loge au théâtre,
et sa place marquée dans tous les lieux publics[47]. Les denrées les
plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient
mis en réquisition pour le service des représentants[48]. Théâtrale dans
toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer
en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l'antique, la tête
affublée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient des flots de cheveux
noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur
l'épaule de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture
découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la
population bordelaise[49]. Cela n'étonne guère quand on se rappelle les
excentricités auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine
de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer, aux Tuileries, ses
charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu.
[Note 45: _Mémoires_ de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs
pourquoi la seule partie des Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter
quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre _Histoire
de Saint-Just_, livre V, chapitre II.]
[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne
Cabarrus. _Papiers inédits_, t. I, p. 269.]
[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en
date du 25 prairial, publiée sous le numéro CVII, à la suite du rapport
de Courtois, et dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 37.]
[Note 48: Rapprocher à cet égard les _Mémoires_ de Senar, p.
199, et l'_Histoire impartiale_, par Prudhomme, t. V, p. 436, des
lettres de Jullien à Robespierre sur l'existence des représentants à
Bordeaux.]
[Note 49: _Mémoires_ de Senar, p. 199.]
Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un
personnage de l'ancien régime, le marquis de Paroy, nous a laissé une
description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay
qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en
faveur de son père, détenu à la Réole. «Je crus», dit-il, «entrer dans
le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le canapé,
une harpe dans un coin ... une table à dessin avec une miniature
ébauchée,--peut-être celle du patriote Tallien--un secrétaire ouvert,
rempli de papiers, de mémoires, de pétitions; une bibliothèque dont les
livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée
une étoffe de satin[50]...»
[Note 50: Voy. la _Biographie universelle_, à l'art. PRINCESSE
DE CHIMAY.]
Dès le matin, la cour de l'hôtel où demeuraient les deux amants était
encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire
de la Convention. La belle Espagnole--car Thérézia était
Espagnole--avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations
patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile
peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances avaient
été adroitement prolongées, et par cet _ingénieux artifice_
Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant qu'il avait oublié
l'objet de sa mission.
C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur
enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer
personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le
directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il
trouva «Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les
soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé
pour la belle Cabarrus»[51]. Ainsi la République entretenait quatorze
armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos
frontières dévastées, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord,
Jean-Bon Saint-André sur les côtes de l'Océan, Cavaignac dans le Midi,
Bô dans la Vendée, et tant d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques
afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut
public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la
Convention nationale enfin frappait le monde d'épouvanté et
d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les
bras d'une femme aux moeurs équivoques les devoirs sévères imposés par
la République aux députés en mission.
[Note 51: _Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur
influence dans la Révolution_, par C. Lairtullier, t. II, p. 286.]
Ah! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué
de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme), les
comprenait autrement. «J'ai toujours suivi dans ma mission», écrivait-il
de Bordeaux à Robespierre, le 1er floréal (20 avril 1794), «le même
système, que, pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire
aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages,
associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels
engagements[52].»
[Note 52: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_, t. III,
p. 5, et à la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII
_a_.]
La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de
Salut public. Obligé d'obéir à un ordre de rappel, l'amant de Thérézia
Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la
femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se
plaignit à la Convention d'avoir été calomnié[53], et, pour le moment,
l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa maîtresse, qui,
en sa qualité d'étrangère et de femme d'un ex-noble, pouvait être deux
fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la
mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il
l'avait provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention
nationale, pétition très certainement rédigée par lui, et dans laquelle
elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les jeunes filles
d'aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps «dans les
asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux».
Elle-même, qui était mère et déjà _n'était plus épouse_, mettait,
disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer
à ces _ravissantes fonctions_[54].
[Note 53: Séance du 22 ventôse (12 mars 1794). _Moniteur_ du 25
ventôse.]
[Note 54: Voyez cette pétition dans le _Moniteur_ du 7 floréal
an II (26 avril 1794), séance de la Convention du 5 floréal.]
La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au
_Bulletin_ et la renvoya aux comités de Salut public et
d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à
ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut
public, il n'eut garde de se laisser prendre à cette belle prose, où il
était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et,
voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il
renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en
était revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui
furent assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en
adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre menaçante de Tallien au
club national de Bordeaux, Jullien écrivait: «Elle coïncide avec le
départ de la Fontenay, que le comité de Salut public aura sans doute
fait arrêter»; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait
encore à Maximilien: «La Fontenay doit maintenant être en état
d'arrestation.» Il croyait même que Tallien l'était aussi[56]. Il se
trompait pour l'amant; mais quant à la maîtresse, elle était en effet
arrêtée depuis trois jours.
[Note 55: Arrêté du 29 floréal an II, signé: Carnot, Robespierre,
Billaud-Varenne et Barère (_Archives_, A F, II, 58).]
[Note 56: Voyez ces deux lettres dans les _Papiers inédits_, t.
III, p. 32 et 30, et à la suite du rapport de Courtois, sous les numéros
CVII _h_ et CVII _g_. Si Jullien fils ne monta pas sur l'échafaud
au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien,
qui, lorsqu'il fut entré dans le comité de Salut public, s'empressa de
le faire jeter en prison. «Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut
public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint à la commission de
l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public,
est destitué de ses fonctions, qu'il sera mis en arrestation, et que les
scellés seront apposés sur ses papiers. Collot-d'Herbois, Tallien,
Eschasseriaux, Treilhard, Bréard, G.-A. Prieur.» (_Archives_, A F,
II, 60.)--Si terrible fut le coup d'État de Thermidor, et si violente
fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de
Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils,
pendant la grande période révolutionnaire, avait donné, malgré son
extrême jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honnêteté et d'une
modération qui l'avaient rendu cher à Robespierre, que lui-même à tout
propos il appelait _son bon ami_. Eh bien! lui aussi, il renia ce
_bon ami_, si nous devons nous en rapporter à une lettre de
l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes: «Mon
père a très peu connu Robespierre; je crois même lui avoir entendu dire
qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien
(de la Drôme), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre....»
Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de
Jullien fils à Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur
leur parfaite intimité,--intimité, du reste, aussi honorable pour l'un
que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre à Jullien, elles ont
été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut
voir, par l'extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans
la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués
sont peu au courant des choses de la Révolution.]
Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux à
cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était
accourue à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété de son premier mari,
où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était
venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait
pour ami Taschereau-Fargues, commensal de la maison Duplay, et
admirateur enthousiaste de Robespierre; ce qui ne l'empêchera pas, après
Thermidor, de le déchirer à belles dents. Ce Taschereau proposa à
Tallien de loger sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris, rue de
l'Union, aux Champs-Élysées, dans une maison appartenant à Duplay, et
qu'on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà
le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat
d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle courut se réfugier à
Versailles; il était trop tard: elle y fut suivie de près et arrêtée,
dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Vallette et
Boulanger[57].
[Note 57: Le mandat d'arrestation est de la main de Robespierre, et
porte, avec sa signature, celles de Billaud-Varenne, de Collot-d'Herbois
et de Barère.]
L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor,
l'influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux
guet-apens, n'empêchèrent pas, à diverses reprises, des bouches
courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. «Entrons en lice,
Tallien et moi», s'écria un jour Cambon. «Viens m'accuser, Tallien; je
n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les
opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous
verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n'as
pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent
mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse,
monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera robespierriste si
l'on veut ... je t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes
opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris[58]!» Et
cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les
applaudissements. «Nous n'avons pas les trésors de la Cabarrus, nous»!
cria un jour à Tallien Duhem indigné[59].
[Note 58: Séance du 18 brumaire an III, _Moniteur_ du 20
brumaire (10 novembre 1794).]
[Note 59: Séance du 11 nivôse an III. Voyez le _Moniteur_ du 13
nivôse (2 janvier 1795).]
Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que
de pseudo-historiens s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia
Cabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont
au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui
ne peuvent pas plus s'intéresser à l'homme dont la main contribua si
puissamment à tuer la République qu'à la femme dont la jeunesse
scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas
encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se
promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la
gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant
ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge?
Thérézia eût couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par
bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps
pour la recueillir dans sa voiture[60]. «Notre-Dame de Thermidor»,
disaient en s'inclinant jusqu'à terre les beaux esprits du temps, les
courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne
Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des
victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle
l'a bien gagné. N'a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et
sans frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des
conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui
des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté?
N'a-t-elle pas été la reine et l'idole de tous les flibustiers,
financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui
fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de
Thermidor, l'héroïne de cette journée où la Révolution tomba dans
l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante.
[Note 60: _Les Femmes célèbres_, par Lairtullier, t. II, p. 3
et 5.]
On avait, en prairial, comme on l'a vu, songé à donner pour asile à
Thérézia Cabarrus une maison des Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce
nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en
soi un enseignement significatif. A l'heure où, libre, fêtée, heureuse,
la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les têtes coupées
dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers
sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée
dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfant à la
mamelle: c'était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de
Robespierre, une honnête femme celle-là! Une nuit, à la prison de
Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en
sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant personnage du jour,
la demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé
de lui dire que si elle consentait à quitter le nom de son mari, elle
pourrait devenir la femme d'un autre député; que son fils,--le futur
précepteur de l'empereur Napoléon III--alors âgé de six semaines à
peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui
assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas était une des plus
charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes.
«Allez dire à ceux qui vous envoient», répondit-elle, «que la veuve Le
Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud.»--«J'étais», a-t-elle
écrit plus tard, «trop fière du nom que je portais, pour l'échanger même
contre une vie aisée[61].» Demeurée veuve à l'âge de vingt-trois ans,
Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général
Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était
sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle
encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la
grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle
mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts
qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour, elle ne cessa
d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor,
Thérézia Cabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis
princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans
compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à
la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et
dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de
bien.
[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.]