Plus loin encore, un M’zabite a ouvert pour la troupe un cabaret avec
cette enseigne:
_Au rendez-vous des amis_
S’il n’y avait pas tant de nègres, tant de burnous, tant de chameaux sur
la grand’route, on se croirait dans la banlieue parisienne, au pied des
fortifications.
... Le lendemain de notre arrivée est jour de marché. Nos hôtes
profitent gracieusement de cette circonstance pour me faire visiter en
détail deux des villes. Et tout d’abord la fameuse carriole nous conduit
jusqu’à Ben-Izguen.
C’est la cité sainte, la mieux construite, la plus propre, la plus riche
des villes du M’zab. Nul étranger ne peut y passer la nuit. On dit tout
bas que la sévérité de morale de Ben-Izguen est toute pharisaïque. C’est
proprement le sépulcre blanchi qui abrite la pourriture.
Le caïd est venu nous attendre à la porte de sa ville. Il nous conduit
au sommet d’une tour en pierres et en pisé qui domine tout le paysage.
Les planchers des étages sont formés de troncs de palmiers recouverts de
béton. Cette tour a sa légende. Au temps des guerres anciennes,
Ben-Izguen allait tomber au pouvoir d’une troupe ennemie, quand un saint
personnage obtint fort à propos l’assistance du ciel. Des ouvriers
invisibles édifièrent la tour en une seule nuit. La ville lui dut son
salut.
[Illustration: Au puits]
De la plate-forme de ce donjon, on a sur l’oued une vue admirable. Après
avoir laissé traîner nos regards au loin, nous les ramenons sur la
ville, à nos pieds, sur les terrasses des maisons. Sans doute, notre
visite a été signalée, car elles sont désertes. Contre l’usage, pas une
femme ne s’y montre. Celles qu’on rencontre dans les rues sont
rigoureusement voilées. L’entre-bâillement de leur haïk découvre bien
juste un seul œil. Encore beaucoup d’entre elles se détournent en nous
apercevant pour faire face à la muraille.
C’est que le M’zabite ne plaisante point en matière de vertu féminine.
La loi qui lui défend de se marier avec une étrangère ne permet point à
la M’zabia qu’il a épousée de quitter la ville. L’infidélité conjugale
est punie avec une extrême rigueur. La femme convaincue de péché est
enfermée pendant trois mois dans une chambre dont on mure la porte. Par
un trou pratiqué dans le toit, on jette tous les jours un morceau de
galette et quelques dattes,--de quoi empêcher la prisonnière de mourir
de faim.
En pratique, cette sévérité trouve dans la naïveté des maris m’zabites
un correctif admirable: la coutume qui leur interdit d’emmener leurs
femmes en voyage, ordonne en même temps de les laisser enceintes à la
maison. Un bon M’zabite ne se met en route que lorsqu’il se croit en
règle avec ce devoir. Il arrive pourtant que les enfants, en très grand
nombre, naissent seize ou dix-huit mois après le départ du père. Ce
retard n’étonne personne; c’est une croyance respectée en pays musulman,
même par les gens instruits, élevés dans nos écoles, que l’enfant peut
dormir pendant des mois dans le sein de sa mère. Et ce ne sont point les
femmes m’zabites qui chercheront à discréditer ce préjugé dans l’opinion
de leurs maris.
Après la tour et le local de la Djemâa, c’est-à-dire de l’assemblée
municipale, le caïd nous conduit dans sa propre maison. Selon la coutume
du M’zab, il porte à la main la clef de son logis. Cet objet a au moins
trente centimètres de longueur et pèse plusieurs kilogrammes. Il entre
dans une serrure volumineuse adaptée à une porte très lourde, faite de
troncs de palmiers grossièrement assemblés. La demeure, assez vaste et
bien bâtie, n’a l’autre ouverture sur la ruelle que cette porte
hermétiquement close. Toutes les pièces donnent sur la cour intérieure.
Elles sont dépourvues de fenêtres et profondément obscures. Cette
architecture est imposée par le climat: une maison doit avant tout
mettre à l’abri du soleil et de la chaleur.
Dans les autres intérieurs que j’ai visités, je n’ai trouvé ni lit, mi
table, ni chaises: des escabeaux en bois, des nattes en feuilles de
palmier, des caissons informes, quelques djebiras pour caser l’argent et
les papiers; dans un coin, le métier à tisser les burnous. Mais le caïd
possède des chaises, des verres, quelques bibelots qui semblent avoir
été gagnés aux tourniquets de la foire de Neuilly. Ils sont entassés
pêle-mêle avec des fers de chevaux suspendus, à titre de fétiches, et
des armes touaregs.
[Illustration: Ben Izguen, vue de la route de Metlili]
Ce caïd est un homme fort intelligent. Il apprécie les bienfaits du
protectorat français, il est dévoué au bureau arabe et, pour ce motif,
suspect à ses administrés. Son libéralisme est tel qu’il nous laisse
voir sa fille la face découverte.
Cette petite M’zabia approche de ses douze ans; elle est mûre pour le
mariage. Ses cheveux noirs que l’on tressera le jour des noces en un
inextricable écheveau, sont encore peignés à la mode des petites filles,
c’est-à-dire retroussés à la chinoise avec deux grosses boucles ramenées
en avant sur les tempes. Une sorte de fleur d’or dont la forme est d’une
marguerite tremble sur cet édifice de cheveux. La fillette a de plus des
boucles d’oreilles en corail et en or, des bracelets de main et de pied
en or et en argent. Son visage, ses bras nus, ses jambes, son cou
découvert, ce qu’on aperçoit de sa gorge fraîche éclose dans le
bâillement de la pièce d’étoffe, posée sur ses épaules comme une étole,
mal fermée sur les hanches par une ceinture à paillettes, est du ton
délicat de la cire vierge. L’antimoine allonge soigneusement l’ombre des
cils; quelques petites mouches de goudron posent sur le front et les
joues; du moins l’enfant ne s’en est point enduit le bout du nez, selon
une mode ici fort répandue. Et par là, la grâce charmante de son visage
est respectée.
Un des fils du caïd est élève des Pères blancs, les prêtres du cardinal
Lavigerie. Ils possèdent à Ghardaïa une salle d’école. L’œuvre est bien
française et l’autorité militaire la voit d’un bon œil.
[Illustration: Cimetière M’zabite]
J’ai été saluer ces missionnaires chez eux et je suis sorti enchanté de
ma visite. L’école était fermée, car, au Sahara comme chez nous, les
chaleurs de juillet rendent la liberté aux écoliers. Pourtant, j’ai
trouvé là le bon élève, le petit fort en thème, qui, même pendant le
temps des congés, vient dire bonjour à ses maîtres et à ses livres. Il
attachait son cheval à la porte des pères au moment où j’entrais.
C’était un enfant d’une dizaine d’années à face réfléchie. J’ai demandé
à voir ses «cahiers de brouillon»; il me les a apportés lui-même. Et
comme je n’en pouvais croire mes yeux, j’ai voulu lui dicter cette
phrase:
«J’irai voir Paris quand je serai grand.»
L’écolier l’a écrite sans faute d’orthographe, en belles lettres
allongées.
Alors, je lui ai demandé:
--Es-tu reconnaissant aux Pères blancs? Qu’est-ce que la reconnaissance?
--C’est l’amour pour ceux qui nous ont fait du bien.
Le petit M’zabite ne me récitait pas un modèle d’écriture. Il avait
trouvé cette parole-là dans son cœur.
J’ai dit aux Pères:
--Vous devez être heureux...
Ils m’ont répondu:
--Nous serons heureux le jour où il nous sera permis d’élever l’âme de
ces enfants après leur intelligence, de travailler pour le ciel, comme
nous avons travaillé pour la France. A l’heure qu’il est, nous ne sommes
que des maîtres d’école, qui ne mettons de prière ni au commencement de
la classe, ni à la fin. Nous parlons de Dieu, nous ne nommons pas le
Christ.
Et quand l’enfant fut parti, ils ont ajouté:
--Vous voyez ce petit-là: à présent il nous aime; son esprit est plus
ouvert que celui des enfants d’Europe, mais dans un an ou deux, son
intelligence se nouera; il appartiendra tout entier aux appétits qui
commenceront de crier en lui; il nous échappera tout à fait. Il faudra
beaucoup de temps avant que les semences qu’on jette dans cette terre
m’zabite germent et s’élèvent jusqu’au fruit.
Il m’a paru que les M’zabites qui fréquentent nos écoles ont surtout des
dispositions pour les langues vivantes et pour le calcul. Tous parlent,
outre leur idiome national, qui est proche parent du touareg, l’arabe et
les patois berbères. Leurs livres de commerçants sont régulièrement
tenus, à la française. Ils occupent la place d’honneur dans les
boutiques, à côté des balances.
Le M’zab est le grand marché de tout l’extrême-Sud. C’est là
qu’aboutissent, d’une part, les produits de l’industrie européenne; de
l’autre, les richesses du Sahara et du Soudan. Le Nord apporte des
graines, des chevaux, des étoffes, de la poudre et des armes. Le Sud
envoie des dattes, des laines tissées ou brutes, du henné, des
dépouilles d’autruches, de l’ivoire, des peaux de félins, de la poudre
d’or, surtout des esclaves noirs.
[Illustration: Une rue de Ghardaïa]
Le M’zabite est le banquier de tous les nomades du Sahara. Il les
emploie comme simples commissionnaires ou comme entrepreneurs. Dans ce
cas, il leur fait des avances d’argent et quand ils reviennent de
course, il leur prend une partie de leurs marchandises pour se
rembourser. Lui-même s’acquitte envers eux par des payements en nature:
poudre, céréales, étoffes. Cette exploitation rapporte au M’zabite de
gros intérêts. Il traite pourtant son client nomade avec plus de
ménagement que ne fait le juif algérien, usurier de l’Arabe. La crainte
pourrait bien être le motif de cette modération. Le M’zabite est
vulnérable par bien des points: ses troupeaux qui paissent dans la
Chebka sont à la merci des mécontents; ses caravanes sillonnent le
Sahara et, s’il se sent personnellement en sûreté, sous le feu de notre
fort, il craint pour sa fortune qui voyage à dos de chameaux, à travers
les sables.
A Ghardaïa et à Ben-Izguen, j’entre dans les bazars. Je passe derrière
le comptoir du célèbre Ben-Titi, j’explore, de la cave au grenier, les
établissements de ses confrères. A quelques détails près, c’est la
boutique de notre mercier de village, où l’on débite, pêle-mêle, du
calicot et de la chandelle, avec de la pommade et un peu de
quincaillerie. Les M’zabites mettent en vente, dans leurs bazars, des
cotonnades, de l’épicerie, de la vaisselle grossière, du fer fabriqué.
Ils vendent de la garance achetée à Touggourt, du tabac du Souf, des
burnous, des haïks fins du Djerid. Ils importent de Tunisie des
ceintures rouges, des chechias, des turbans, des mouchoirs de soie et
des cotonnades pour les femmes. J’ai constaté avec chagrin que tous ces
objets, de fabrication européenne, étaient estampillés de marques
anglaises. La métropole n’envoie presque rien par la route du M’zab à sa
colonie du Sud.
Le marché de Ghardaïa est installé assez haut dans la ville, sur une
grande place entourée de galeries. On étale à terre les graines, les
charges de bois, les dattes, les laines, les tapis, les burnous, les
haïks, le raisin et les pastèques, les tas de crottin de chameau séché
pour le chauffage, les armes et les poteries du désert, entre les jambes
des méhara et des ânes touaregs, splendides, hauts sur pattes, robés de
gris, avec une croix très apparente, d’un beau noir, posée sur les
épaules.
Autour de ces bêtes et de ces marchandises, une bousculade de gens vêtus
de blanc. Le vêtement des M’zabites est d’une grande simplicité: il se
compose d’une chemise en coton, sans manches, qui laisse le cou à
découvert; une pièce de laine unie entoure deux fois le corps, encadre
le visage, une calotte rouge recouvre la tête. Les riches et les lettrés
se distinguent par la blancheur éblouissante de leurs vêtements;
quelques-uns ajoutent à cette lingerie le luxe des chaussettes et des
pantoufles en cuir de mouton. Ces chaussures jaunes sont, avec la
calotte rouge, les robes en cotonnade bleue des petites filles et des
négresses, les amulettes suspendues au cou des enfants et les gandoura
des marmousets, les seules taches de couleur qui vibrent à travers
l’essaim dense des mouches sur le fond poussiéreux du sol et des
bâtisses.
Du haut du minaret de Ghardaïa, je contemple toute cette foule. Au delà
des murs, dans le poudroiement de la grande voie qui suit l’oued, les
caravanes s’effacent.
Je demande à l’officier qui me conduit:
--Où s’en retournent-elles?
Il me répond:
--Vous n’avez donc pas vu en arrivant, l’inscription accrochée à l’angle
de la maison d’école?... _Route nationale nº 1, d’Alger à In-Salah._
Et un soupir achève sa phrase, un geste qui veut dire:
--Quand donc cette route-là sera-t-elle achevée?
[Illustration: Un moulin à huile]
[Illustration: Le puits aux mouches]