Décidément, je deviens tout à fait «grandes tentes.»

... En voyage, c’est une sagesse de saisir l’occasion du déjeuner, de ne

pas trop chicaner sur l’ordre des plats, voire d’avaler par provision un

ou deux litres de lait par-dessus le rôti, si le hasard vous fait passer

sous le vent d’un troupeau de bêtes laitières.

Je fais ces réflexions ce soir, 14 juillet, sur le coup de neuf heures,

et je me félicite d’avoir englouti la veille une prodigieuse quantité de

lait aigre et d’abricots. Voilà, en effet, sept ou huit heures que nous

sommes en selle, et il est infiniment probable qu’il faudra coucher sans

souper.

Les goumiers, obligés de marcher au pas, sont partis ce matin de

Chellala, en pleine chaleur. Tant qu’a duré le jour, nous avons marché

dans les pas des chameaux; mais la nuit a beau être superbe, elle n’est

point encore assez brillante pour éclairer une piste et nous sommes tout

à fait perdus.

De temps en temps, le peloton se reforme, et, tous les quatre à la fois,

nous lançons un grand cri clair. La vallée est large comme un bras de

mer, des massifs rocheux la coupent de murailles à pic: il faut

contourner ces obstacles. Et comment deviner si le goum s’est engagé à

droite ou à gauche? Or non seulement les chameaux portent nos effets,

nos lits de camp et nos munitions, mais toutes les conserves et la

provision d’eau. De plus ils sont partis ce matin avec un mouton bêlant

derrière eux; nous l’avons acheté aux ksouriens de l’oasis. Il était

convenu qu’on le rôtirait ce soir, tout d’une pièce, en plein vent, pour

régaler nos gens à l’occasion de la fête nationale.

Ce n’est pourtant pas le regret de ce rôti pantagruélique qui me

tourmente sur ma selle; en ce moment, je donnerais tout le filet du

mouton pour une gorgée d’eau.

[Illustration: La route des Plateaux]

Onze heures du soir.--La nuit est toujours fourmillante d’étoiles, et,

devant nous, les ténèbres aussi profondes. Tous les cent mètres, les

guides descendent de cheval pour flairer la piste. Ils affirment qu’ils

nous ont engagés dans la bonne voie; le goum doit être campé à un

kilomètre de nous. Alors, pour le rallier, nous déchargeons nos fusils

en l’air et, malgré l’obscurité qui, presque à chaque pas, tend des

pièges sur la route, les chevaux prennent le galop. Taïeb est en tête.

Il escalade un monticule, il se retourne vers nous avec des cris.

Là-bas, quatre feux d’alfa flambent, en hautes colonnes, autour d’un

campement de caravane. D’où nous sommes, on dirait un village incendié.

Il est infiniment probable que ce sont les nôtres. Nous avançons

toutefois avec quelques précautions et en jetant des cris de

reconnaissance. On est défiant dans ce pays-ci après le coucher du

soleil, et les fusils ont tôt fait de partir dans la direction des

cavaliers qui viennent du côté de la nuit.

C’est bien pour nous guider que ces flammes ont été allumées. Tout est

prêt pour nous recevoir. Afin de nous abriter du vent qui souffle assez

vif et qui couche les feux du côté de l’aurore, on a dressé près de nos

lits une espèce de rempart avec le tas des bagages. Les chameaux sont

debout sur trois jambes, la quatrième patte pliée en deux et garrottée;

les chevaux ont leurs entraves et des tas d’orge versés devant eux.

Au centre du campement pétille un feu très luisant, presque sans fumée.

Il éclaire deux goumiers debout; l’un, les manches relevées sur les bras

nus, est encore tout ensanglanté de l’égorgement du mouton. A eux deux,

entre leurs mains, au-dessus de la flamme, ils tournent une perche où

l’animal est embroché comme un poulet. Une forte odeur de chair rôtie

flotte dans l’air, saisit aux narines.

Je me souviens des belles descriptions de mangeailles que j’ai lues

autrefois dans l’_Iliade_; elles répandaient par la classe un parfum

troublant. Elles infligeaient à nos fringales de collégiens, toujours

inassouvies, le supplice de Tantale. Eh bien! la peau craquante,

soulevée, rissolée comme du drap d’or, est plus appétissante dans la

poésie que dans la flambée de l’alfa. A mesure que la cuisson avance, je

sens décroître mon désir de me régaler de celle chair encore palpitante

de vie.

Et voici que les cuisiniers jugent que leur rôti est à point. L’un d’eux

appuie l’une des pointes de la perche contre terre, puis comme le mouton

empalé fait le récalcitrant, de son pied nu et poussiéreux, meurtri aux

pierres de la route, le chamelier pousse le rôti hors de la broche.

Alors, cérémonieusement, par les quatre pattes, on nous l’apporte tout

ruisselant de graisse et on le pose à cru, sur ma cantine. Le goum fait

cercle. On attend que nous ayons rassasié notre faim pour jouer des

mâchoires.

Le morceau de choix, c’est le filet. Il faut le chercher à la pointe du

couteau, le long des côtes. On l’arrache avec ses mains; on le mange

tout dégouttant de jus, sans fourchette et sans pain.

Je voudrais bien voler à mon camarade la moitié de sa faim. Mais au

moment de mettre la dent dans cette viande encore toute saignante sous

une couche de brûlé, une étrange idée m’assaille qui me fait lever le

cœur: ce mouton a l’air d’un petit enfant fraîchement égorgé. La hantise

est si persistante que je me détourne pour achever dans un coin une

vieille boîte de «corned beef» et pour ne pas être témoin d’un repas de

cannibales...

[Illustration: Un cimetière berbère]

[Illustration: Le Bétoum de Kert]

Au Sahara · 第 11 / 32 题