La vie dans les Ksour.
Ces habitants sédentaires de la région des Ksour, aujourd’hui très
métissés, ne sortent point de souche arabe. Ce sont des autochtones que
la conquête musulmane trouva installés sur ce sol. L’œil bleu et perçant
des Berbères éclaire ici plus d’un brun visage. Les ksouriens descendent
des anciens Africains qui tinrent Rome en échec, de ces Numides, que,
dans le recul de l’histoire, on aperçoit, chargeant au galop, sur des
chevaux nus.
Depuis la conquête française, protégés qu’ils sont contre le pillage des
nomades, ils perdent tous les jours davantage leur caractère militaire.
Mais, il y a un siècle, ces Berbères vivaient encore en état de guerres
perpétuelles. La construction des villages l’atteste. Chaque ksar est
bâti, à la façon de nos anciens châteaux féodaux, sur une hauteur qui
domine les jardins et la vallée. Des remparts l’entourent. On y accède
par des portes militaires, jadis solidement fortifiées.
Derrière ces murs, les ksouriens étaient en état de supporter des sièges
périodiques. En effet, après chaque récolte de dattes et d’orge, ils
s’attendaient à recevoir l’assaut des nomades. Ces guerres de pillages
et de razzias n’ont pas eu d’historiens; mais elles ont laissé dans la
mémoire des ksouriens de profonds souvenirs: faits d’armes éclatants,
noms de héros qui couvrirent leur cité de leurs poitrines, légendes et
chansons de bataille.
Aujourd’hui, toutes ces fortifications tombent en ruines. Comme la
pierre manque et aussi le bois, les ksour sont bâtis avec des pains de
boue. La blancheur de la chaux ne vient pas, comme au Maroc, habiller,
faire reluire les pans de murs et les terrasses. Les ksouriens mêlent,
pour bâtir leurs maisons, un peu de poussière avec un peu d’eau. Et le
village est si fort de la couleur du sol qu’on l’en distingue à peine:
c’est une fourmilière qui couronne le monticule, qui le perce de trous,
qui façonne régulièrement ses déchirures.
D’ordinaire nous arrivons sur la hauteur, d’où l’on aperçoit le village
et ses jardins à la petite pointe du matin. Nous marchons depuis six ou
sept heures: le camp a été levé en pleine nuit, de façon à finir l’étape
avant que le soleil soit bien haut sur l’horizon. Taïeb met son cheval
au galop. Il va devant pour avertir le caïd de notre arrivée.
A l’instant ce personnage revêt son burnous le plus propre et il
s’avance à notre rencontre suivi de quelques anciens de la tribu. Arrivé
en notre présence, il nous touche la main droite qu’il porte ensuite à
ses lèvres et à son cœur; c’est la formule usuelle du salut. Il
accompagne généralement cette politesse de quelques paroles emphatiques
à la louange de ses hôtes; il y joint volontiers des protestations de
fidélité et manifeste le désir de recevoir les voyageurs dans sa propre
maison. Il se montre très vexé d’apprendre que nous préférons passer la
journée dans un jardin, en plein air, et que nous refusons absolument la
diffa pour nous et pour notre suite.
[Illustration: Les jardins des Ksour]
Je me hâte d’ajouter que la cause de cette déception est tout à fait
égoïste: le caïd regrette de ne pas nous recevoir dans sa maison à cause
du prestige que nous y apporterions; il craint que notre abstention ne
soit défavorablement interprétée et que ses administrés n’induisent de
là qu’il est en mauvais termes avec l’autorité. D’autre part, la diffa
est pour lui, dans la plupart des cas, une source de bénéfices, car s’il
tue un de ses moutons, il s’en fait allouer deux ou trois par la
commune, et ainsi pour toutes ses autres dépenses. Du moins, nous
offre-t-il le café et des tapis de sieste qu’on étend à l’endroit que
nous avons choisi, sous les arbres.
Alors, tout à l’entour de nous, les notables habitants du village
viennent s’accroupir. Ils sont amenés par une vague curiosité, surtout
par l’amour-propre. Chaque nouvel arrivant touche notre main et répète
la cérémonie du salut avant d’aller s’asseoir. Quand nous avons fini de
boire, le caïd verse un peu de café dans nos tasses et l’offre aux
personnes de l’assistance auxquelles il veut faire une politesse. On
cause quelques instants, on s’informe de la récolte des dattes, des
espérances que donnent les jardins. Puis, comme nous sommes pressés de
dormir, nous congédions toute l’assistance sans cérémonie.
Ils se lèvent gravement, renouvellent le salut. On les verra d’ailleurs
quatre ou cinq fois dans la journée. Ils guetteront la fin de la sieste
pour renouer la conversation, prononcer des paroles essentielles et
inutiles.
Notre visite n’est pas l’occasion exceptionnelle de cette oisiveté: un
bon ksourien ne travaille jamais davantage. Il se lève très tôt le matin
pour jouir de l’aurore et il descend du ksar jusque dans son jardin afin
d’inspecter les arbres, afin de voir si les voleurs n’ont rien dérobé
pendant la nuit.
Ces jardins sont enclos de murs en terre. On y pénètre par des portes si
basses que l’on n’y peut entrer qu’à plat ventre, en rampant; les
verdures y semblent d’une fraîcheur délicieuse. Ils sont plantés dans
cette région de palmiers, de figuiers, de grenadiers et de
lauriers-roses. La vigne court d’un arbre à l’autre, franchit les allées
de sable fin. Dans le potager, les choux et les salades font une
ceinture aux couches de pastèques. Tous ces plants sont reliés entre eux
par un système très savant de petits canaux qui tournent autour des
arbres et viennent se déverser, à l’entrée comme à la sortie du jardin,
dans une artère principale qui crève la muraille. Selon la richesse du
propriétaire, l’eau lui est donnée deux fois par jour, ou seulement une
fois, ou même un jour sur deux. Et cette répartition est réglée avec une
impartialité, une ingéniosité de moyens tout à fait surprenantes.
Au point de vue de la distribution de l’eau, la journée est divisée en
quatre quarts; chacun de ces quarts se décompose lui-même en quatre
unités de temps dites _kharrouba_. On s’abonne pour une heure, une
demi-heure d’eau à la journée. Le temps de coulage, d’ailleurs, n’est
pas le seul mode de contrôle employé. L’eau pénètre dans le jardin en
passant par une pierre percée d’un trou, dont le diamètre varie avec la
somme d’argent payée par l’abonné.
Le ksourien a bien soin de se trouver dans son jardin à l’heure de son
tour d’eau. Aidé de ses esclaves, il règle l’arrosage des palmiers et du
plant de légumes. C’est, en miniature, l’antique système des canaux
égyptiens qui réglementait l’inondation du Nil. En quelques minutes, le
petit jardin est plongé sous l’eau, et quand l’employé de la commune
vient aveugler la source, il reste sur la terre un limon fécondant et
gras que dessèche lentement le soleil.
Cette surveillance terminée, le ksourien n’a plus rien à faire. Il
laisse à son esclave nègre le soin de relever les petits pans de digue
que la violence du courant d’eau à culbutés. Lui-même il va s’asseoir
dans quelque rue du ksar, à l’ombre que jette dans le chemin, par-dessus
la voie, l’enjambement d’un étage de maison. Sous cet abri que forment
les poutres de palmier, supportant un plancher de lattes, des bancs sont
installés de chaque côté de la ruelle. Dans chacun de ces endroits-là,
des parlottes s’organisent. On est assis confortablement en tailleurs.
On s’évente des mouches avec une aile de charognard. La conversation est
alimentée par le hasard des passages: c’est un âne, pliant sous les
fagots, dont on critique le chargement. Un jeune homme traverse avec une
brebis sur les épaules, qu’il va vendre. On l’arrête, on lui fait
décharger sa bête, on la palpe soigneusement, on apprécie la laine et la
viande, on demande le prix, que l’on déclare exagéré, et on n’achète
pas.
Pendant ce temps, les femmes filent à la maison des vêtements pour le
prochain hiver, et elles préparent le couscous où le mari trempera sa
cuiller avant que de s’étendre, vers midi, sur le tapis de sieste.
Ses rêves sont heureux et sa digestion légère. Il songe à d’abondantes
naissances de chèvres, dans le petit troupeau qu’un Soudanien garde pour
lui aux portes de l’oasis et à ses régimes de dattes qui mûrissent sans
qu’il y prenne garde. Il se réveille, tout reposé, vers le milieu du
jour, et sort de nouveau, pour chercher des compagnons de causerie,
jusqu’à l’heure de la prière. Alors, selon les rites, il va se
prosterner à la mosquée; il est aussi bon musulman que ses conquérants;
à l’occasion,--comme les nègres nouvellement convertis,--plus fanatique
que l’Arabe lui-même.
[Illustration: Une Ksourienne berbère]
Ainsi nous avons rencontré à Thyout, dans la foule des burnous blancs,
un de ces hommes à turban vert que l’on appelle un _derkaoui_. C’est un
membre d’une confrérie religieuse, qui a été fondée au Maroc à la fin du
dix-huitième siècle. Ces gens-là se sont battus victorieusement contre
les Turcs et ils ont souvent essayé de surprendre nos postes de
frontière. Le chef actuel de la congrégation est un certain Sidi
Mohammed-ben-el-Arbi dont la zaouiya siège à Medrara, près du Tafilelt.
Toutes les tribus marocaines du voisinage lui sont inféodées. En 1887,
il a prêché la croisade contre nous. En cas de guerre européenne, il
pourrait nous attaquer avec vingt à trente mille fusils. Ses affiliés
ont quelque ressemblance avec nos moines mendiants. On les reconnaît à
la couleur de leur coiffure, à leurs haillons, à la grosseur de leur
chapelet, au bâton de pèlerin dont ils appuient leur marche. Ils étaient
autrefois nombreux dans cette région, où Sidi Mohammed avait un
_moqaddem_ (représentant). Leur influence, pour être aujourd’hui plus
occulte, n’en est pas moins active.
C’est encore en plein air et en bavardages sur la place publique que la
journée s’achève jusqu’à la chute complète de la nuit. Aux Arbaouat,
nous avons assisté à une de ces réunions du soir. Nous étions venus nous
asseoir sur la place publique, où toute la population masculine avait
rendez-vous. On regardait les petits garçons jouer à la _coura_. C’est
un divertissement très analogue à la crosse anglaise. Les joueurs sont
armés de bâtons, coupés au coude d’une branche, en crochet de houlette.
Ils font tournoyer dans leur main cette espèce de massue. Avec le côté
arrondi de la crosse, ils s’efforcent de frapper une balle en laine.
Avec le crochet, ils combattent leurs adversaires et détournent les
coups. Les joueurs sont divisés en deux camps; la mêlée est formidable
autour de la balle, l’amour-propre des gamins soutenu, excité par les
réflexions de la galerie.
[Illustration: La sieste dans la maison]
Quand on est lassé de jouer à la crosse, nous imaginons de proposer un
combat autour d’un sou. L’excellent peintre Dinet vous a fait voir cette
scène comique, à l’un des derniers Salons. C’est dans un nuage de
poussière, un tas de guenilles rousses et de calottes rouges d’où
sortent des hurlements qui n’ont rien d’humain. Après cette première
mêlée qui soulève dans le public d’inextinguibles rires, nous faisons
apporter par Taïeb une caisse d’_alaouat_, c’est-à-dire de ces petits
biscuits anglais qui voyagent dans des boîtes de fer-blanc. Alors c’est
une folie générale. Comme par enchantement, toutes les portes des
maisons bâties sur la place s’entre-bâillent, et, sur les seuils,
apparaît l’essaim charmant des petites filles. Les bras, les jambes, le
cou et le visage nus, enveloppées dans un morceau d’étoffe à ramages,
andrinoples rouges et jaunes, perses à grandes fleurs, étoffes Louis XV,
des bracelets d’argent aux chevilles et aux poignets, elles ont un air
mystérieux de petites idoles. Ce sont encore des enfants par l’agilité,
l’éclat de rire, la taille, et, par la maturité hâtive des formes, ce
sont déjà des femmes. Leur grâce inachevée, le modelé léger de leurs
jambes et de leurs bras rappelle la délicatesse des petites danseuses de
Tanagre: et, dès qu’on les approche, leur disparition éperdue dans leurs
robes bigarrées, entre les fentes des maisons, fait songer à des fuites
de lézards.
Nous les appelons de la main, nous les encourageons de la voix. Les
voilà tout près, mais pas encore assez confiantes pour venir prendre les
alaouat dans notre main. C’est le petit garçon du caïd, un marmot de
trois ans, tout nu dans une chemise rouge et verte, qui leur porte nos
présents. Il a ses préférées dans le petit troupeau. Il bouscule les
autres avec une insolence de jeune roi. Il ne distribue que la moitié
des gâteaux; il enfonce le reste, par poignées, dans sa propre bouche.
Ces manèges d’enfant gâté excitent au plus haut degré la gaieté des
spectateurs. Et rassurées par l’ombre qui grandit, sur la porte des
demeures, les femmes s’avancent à leur tour, dévoilées comme des
nomades. Nous leur envoyons leur part d’alaouat par l’entremise du petit
messager. Elles sourient de plaisir avec un éclat de dents blanches et
d’yeux noirs beaucoup plus éblouissants que leurs bijoux.
Et, ainsi, tout le vieux ksar formidable, bâti en nid d’aigle, avec ses
rues fortifiées, ses murailles percées de meurtrières, est conquis en
une heure avec une caisse de petits biscuits, par la complicité des
marmots et des jeunes femmes.
[Illustration]
[Illustration]
V
La route des plateaux.
De Thyout à Asla l’étape est un peu longue. Nous avons décidé de la
couper en deux par la nuit et de camper sur la route.
Quand on est monté au-dessus du barrage de Thyout, où les chevaux et les
chameaux s’arrêtent pour boire une dernière fois, on débouche sur le
seuil d’une plaine légèrement ondulée et sablonneuse. L’alfa y pousse
partout et dessine des sentiers qui semblent un instant comme tracés au
cordeau; puis, brusquement, il se perdent. Ailleurs, ce sont de
véritables cirques, des pistes géométriquement rondes, finement sablées,
qu’entoure une banquette de verdure. Cela forme une foule d’obstacles,
haies et fossés que les chevaux arabes franchissent légèrement d’un pas
toujours sûr, souples dans le saut comme des lièvres. Sur la droite, la
montagne se fend en brèche dans la direction d’Ouarkha et de
Bou-Semroun. Ce défilé conduit à une source chaude qui jaillit d’une
colline de sel. Le manganèse et l’antimoine la font toute violette et
bleue sous le reflet du soleil.
Du doigt, Taïeb me désigne cette porte de montagne et il prononce
gravement:
--Vois-tu, là-bas, cette brèche? C’est par là qu’on entre dans le pays
des djinns.
Les flancs de cette montagne de sel sont tout couturés de fissures par
où jaillissent les vapeurs de la nappe chaude. Souvent on entend dans
l’intérieur de la montagne comme de sourdes détonations: ce sont des
roches qui s’éboulent, de subites cristallisations qui se forment. Mais
je me garde bien de communiquer à Taïeb ces explications par trop
scientifiques. Je goûte, au contraire, un plaisir très vif à entendre
les légendes qu’il me raconte avec des coups d’œil inquiets dans la
direction de la terre maudite.
Donc il y avait une fois une ksourienne qui allait laver des vêtements à
la source chaude. Un jour qu’elle tordait son linge, une femme sortit de
la montagne, alla vers elle et lui dit: «Veux-tu être mon amie? Quand tu
viendras à cette source, apporte-moi du henné avec des parfums et
jette-les dans la fontaine. Moi je sortirai et je te donnerai de
l’argent.» La laveuse retourna tous les jours à la montagne et
subitement elle s’enrichit. Les gens de sa connaissance étaient fort
intrigués. Ils crurent qu’elle donnait quelque part des rendez-vous à un
homme riche et ils l’espionnèrent. Ils la suivirent jusqu’à la source.
Ils virent le génie qui sortait de la montagne. Mais ce fut la dernière
fois que l’apparition se montra: choquée d’avoir été trahie, elle ne
reparut plus près de la source.
Toutes les histoires de Taïeb mettent en lumière cette susceptibilité
ombrageuse des djinns. Ils veulent qu’on leur soit soumis aveuglément et
ils se vengent de la moindre désobéissance. C’est ainsi que fut puni un
garçon d’Ouarkha dont les génies avaient enlevé la sœur.
Il était venu la chercher autour de la fontaine chaude. Elle sortit de
la montagne pour le saluer et lui dit: «Attends-moi, je te donnerai
quelque chose pour notre mère.» Elle lui apporta un sac de cendres et
ajouta: «Ne t’arrête pas en route avant que tu sois arrivé à la maison.»
Sur le chemin, le frère s’arrêta et songea: «Je vais voir ce qu’elle m’a
donné.» Il regarda et, n’ayant trouvé que de la cendre, il vida presque
tout le sac au bord de la route. Lorsqu’il fut arrivé chez sa mère, il
lui dit: «Regarde ce que ta fille t’envoie.»--«Secoue le sac,» dit-elle.
Des pièces d’or tombèrent. Alors le jeune homme retourna en courant à
l’endroit où il avait jeté la cendre, mais il ne trouva rien. Désolé, il
revint chez sa sœur à la montagne de sel. Elle sortit à sa rencontre et
lui dit: «Va, tu n’auras plus rien de moi; ce que je t’avais donné tu
l’as secoué.»
Je veux savoir quelle croyance, Taïeb prête au juste à toutes ces
légendes et je lui demandai:
--Toi, Taïeb, tu escaladerais bien la montagne de sel avec ton cheval?
Le spahi secoue la tête:
--Au milieu de la colline il y a un puits où vivent beaucoup de djinns.
Ils tuent ceux qui montent pour boire. Cela est déjà arrivé à un homme
de Bou-Semroun. Il avait dit à ses amis: «Moi, j’irai au puits. Attendez
seulement en bas jusqu’à ce que je descende.» Il est monté, et les
djinns l’ont saisi. Pendant qu’ils l’étranglaient, ses amis
l’entendaient crier du bas de la colline: «Il y en a! Il y en a!»
Taïeb n’est pas seulement un traditionaliste distingué. Il a la
spécialité des récits de chasse. Le plus merveilleux dont j’ai gardé le
souvenir, est la poursuite d’un animal mystérieux que mon guide appelait
le _lamet_. Le seul détail précis que j’ai pu obtenir sur ce gibier
fantastique, c’est qu’il n’a qu’un pied. Avec ce pied unique, le _lamet_
court plus vite que tous les chevaux. On les crève inutilement à sa
poursuite.
Je suis--je ne sais pourquoi--beaucoup plus rebelle aux histoires de
chasse qu’aux récits surnaturels, et je ne peux m’empêcher de présenter
à Taïeb cette objection candide:
--Comment sait-on que le _lamet_ existe puisque personne ne l’a jamais
vu?
Le spahi a répondu avec sang-froid:
--Si, il y a bien longtemps, un chasseur à tué un _lamet_. Il l’avait
surpris endormi sur son seul pied et appuyé contre un arbre. Alors le
chasseur a scié l’arbre et le _lamet_ est tombé par terre.
Ces conversations abrègent une étape monotone et fatigante commencée au
cœur de la chaleur et qui s’achève à la nuit.
Autour de nous, c’est la nuit pleine, et la vallée est si large que l’on
aperçoit vaguement les contreforts montagneux qui l’encaissent. Les
chameaux ont été déchargés, les bagages empilés au centre du campement.
Nous n’avons point de tente, les lits sont dressés sous le ciel. Aux
quatre coins du carré que nous occupons, les goumiers allument des
touffes d’alfa qui brûlent en crépitant avec de hautes flammes. Sur ce
foyer nous installons notre bouilloire à thé. Au moment de verser de
l’eau, on s’aperçoit que les chameliers ont bu tout le long de la route.
Il ne nous reste plus qu’une peau de bouc jaune à moitié pleine. Chacun
reçoit donc une ration égale. Puis, comme les feux ont trahi notre
présence et comme cette plaine, où débouchent des coulisses de
montagnes, n’est pas trop bien famée, on place des sentinelles aux
quatre coins du camp. Et nous ne dormons que d’un œil, troublés dans
notre sommeil par leur ronde circulaire, par l’inquiétude des chevaux
qui, tourmentés de soif, cherchent à se débarrasser de leurs entraves.
[Illustration]
[Illustration: Le mouton rôti]