II

Un chemin de fer stratégique.

Le train pour Aïn-Sefra part dès l’aurore avec la perspective d’une

longue route qui se déroule dans une désespérante lenteur.

On ne songe point à s’en plaindre jusqu’au sommet de la montagne. La

locomotive l’escalade en spirale sur une pente très abrupte. De ce

sommet d’Aïne-el-Hadjar on jouit d’une vue en panorama, étendue,

magnifique. Après quelques stations plantées d’arbres, la plaine

commence. A droite, à gauche, c’est l’alfa, un verdissement sans sève,

sans couleur, sans frisson de vie. Puis ces végétations mêmes

disparaissent; le chott Ech-Chergui commence à la porte du Kreider.

Le sel s’étale à la surface du sol en couche si dense que, sous

l’éblouissant soleil, à distance de plusieurs lieues, la terre semble

couverte d’une jonchée de neige. Le train raie obliquement cette pureté

sans tache; les nuages, le ciel s’y reflètent. Et le chott est un miroir

capricieux, une lande d’apparitions et de mirages, où chacun revoit les

fantômes qu’il aime. Voici, pour moi, une mer immense avec des navires,

toute une flottille de pêche, et, derrière, les murailles d’une ville.

Le mirage a-t-il été les prendre quelque part, en Méditerranée? Ce port

vers lequel ils tendent n’est-il qu’une architecture de lumière? Le cœur

se serre devant cette duperie si parfaite, et elle remonte la tentation

souvent refoulée: si tout n’était que songe...

Dans l’unique compartiment de première que j’occupe, j’ai, toute seule,

pour compagne de voyage, la femme d’un chef de gare de la ligne. Selon

la permission mensuellement accordée, elle est descendue jusqu’à Saïda,

aux provisions. Elle rapporte avec soi de volumineux paquets. La

coquetterie n’a pas été oubliée dans ses achats. Elle s’est coiffée pour

le voyage d’un grand chapeau de paille de riz qui avance par devant sur

le visage, comme les capotes de Topffer et que chevauche une plume

blanche, révoltée, d’un effet fort inattendu. A chaque arrêt, les femmes

des gardiens de station viennent saluer la voyageuse. Le chapeau à

plumes blanches est d’abord le sujet de la conversation.

Ma voisine dit avec un petit air de détachement hypocrite:

--C’est la dernière mode à Saïda...

Et les bouches des commères bâillent d’admiration, car la mode de Saïda,

voyez-vous, passionne toutes les curiosités féminines, de la montée

Aïne-el-Hadjar à la dune d’Aïn-Sefra elle-même.

A partir du chott, jusqu’au bout de la ligne, c’est-à-dire pendant cent

quatre-vingt-trois kilomètres, on rampe dans les pierres et dans le

sable. De chaque côté, c’est la platitude géométrique. Des rocs, de loin

en loin, surgissent comme des écueils de la mer; du moins, ils offrent

un rempart contre le siroco, et, en maint endroit, on a profité de leur

présence pour installer un poste militaire.

Les bâtiments en briques, sans étages, sont si fort de la couleur du sol

qu’on a peine à les distinguer dans cet éblouissement de lumière. Comme

les gares, comme toutes les constructions rencontrées sur cette route,

ce ne sont pas seulement des abris, mais des forteresses. Aucun village

ne s’y appuie; les maisons refusent de pousser sur un sol d’où ne

jaillit aucune verdure. Et pourtant dans leur affolement du soleil, les

pauvres exilés qui vivent là ont tout fait pour trouver de l’ombre.

Partout, on voit des essais de plantations abandonnées. Si l’on

s’obstine, le résultat est à la fois comique et lamentable: debout dans

des cuvettes immenses qui servent à l’arrosement du pied, des bâtons se

dressent nus comme des mâts. Leur vue est encore plus pénible que celle

des murailles de caserne.

Il suffit de jeter un coup d’œil dans les wagons que notre locomotive

remorque pour s’édifier sur la misère de cette vie de frontière. En fait

de bagages, il n’y a que des tonnelets d’eau, que l’on distribue presque

à chaque station aux gardes-barrières, avec des vivres et du

ravitaillement pour les troupes. Et le mouvement des voyageurs est aussi

insignifiant que celui des marchandises.

Contre l’une des portières, j’ai reconnu un petit Breton, un artilleur,

à ses yeux couleur de l’Océan. Il a l’air si écroulé, si près de sa fin,

que je n’ai pu m’empêcher de l’aborder. Il quitte Aïn-Sefra, réformé

définitivement; il retourne à Saint-Malo. Du moins, il dormira dans la

terre natale. En dépit de la chaleur qui, aux stations où les Espagnols

vendent de l’absinthe et de l’eau, nous fait courir aux tonnelets, lui,

le fiévreux, il claque des dents dans son pantalon de laine. Et pour se

réchauffer, en deux haleines, il vide les grands verres de rhum que je

lui ai fait servir...

[Illustration]

[Illustration: Le ksar d’Aïn-Sefra]

Au Sahara · 第 7 / 32 题