C’était en septembre 1889, sur la terrasse de l’hôtel Européen, à
Tanger.
Devant la pureté d’une nuit de lune et la beauté de cette rade
marocaine, où les navires mouillaient au large avec leurs feux
immobiles, nous songions que ce magnifique spectacle était tout proche
de Paris;--et pourtant combien peu de Français ont la curiosité de
passer la mer pour venir jeter par la porte de Tanger un coup d’œil sur
l’Orient.
Mon compagnon de causerie était un des Français de cette génération qui
sont le plus au courant de la langue et des mœurs religieuses du peuple
arabe. Son savoir précis me donnait une grande curiosité de
l’interroger.
Il me répondit:
--Venez voir ces gens et ce pays-là de vos yeux. L’exemple décidera
peut-être à se mettre en route des gens du monde qui ont du loisir, de
l’entraînement physique, le goût des longues chevauchées. Tout à l’heure
dans les boutiques marocaines, vous avez dû parler espagnol ou anglais
pour vous faire servir. Cela durera tant que nous laisserons aux
étrangers le monopole du voyage pour lequel nous sommes si heureusement
doués.
... L’hiver passa sur cette causerie. Le printemps venu, j’allai me
reposer au fond des bois de Meudon, dans un hameau en clairière qui
domine Ville-d’Avray et d’où l’on voit le soleil se coucher derrière des
plans d’arbres, sur la silhouette dentelée, lointaine du Mont-Valérien.
C’est dans ce paysage modéré, dans ce calme de vie, que vint me relancer
vers la mi-juin une lettre tentatrice.
Elle arrivait d’Algérie.
Elle disait:
«Dans les premiers jours de juillet, je pars d’Aïn-Sefra,--cherchez la
dernière station du chemin de fer stratégique qui protège notre
frontière oranaise du côté du Maroc.--Je remonterai à cheval jusqu’à
Géryville, en traversant tous les ksour, c’est-à-dire les villages
berbères, égrenés dans des oasis, le long des hauts plateaux. A
Géryville j’abandonnerai le cheval pour le méhari, le chameau coureur,
et je descendrai vers le Sahara, de façon à rejoindre Metlili, Ghardaïa,
Ouargla. Je rentrerai dans la province de Constantine par Touggourt,
l’oued Rirh, Biskra, où l’on retrouve des chemins de fer, des hôtels, de
la glace, enfin la vie civilisée. Voyez si le cœur vous en dit.»
Je laissai tomber ce billet et je regardai par la fenêtre.
Dans le grand vitrage de l’atelier s’encadrait un site d’une singulière
douceur--le charme humain de l’Ile-de-France. Il y avait tout justement
ce jour-là le degré de soleil qu’il faut pour que les plans s’enfoncent
et se détachent. Des jeunes femmes en toilettes claires passaient devant
ma porte, allant vers les bois. Je suivais de l’œil la tache mouvante de
leurs ombrelles et je me disais:
--Non, mon ami, vos cailloux, votre sable, votre canicule saharienne ne
me tentent point. L’air qu’on respire ici est trop caressant pour qu’on
le quitte. Partez seul.
... Et pourtant dix jours plus tard, le paquebot me débarquait à Alger
avec les bagages de Tartarin: un casque, un parasol, un lit de camp, une
carabine et deux cantines militaires.
[Illustration]
[Illustration: Vue d’Alger]