SOMMAIRE.

Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du

Pont du Change à Lyon. _Deux Gravures_--Courrier de Paris.--Histoire de

la Semaine, _Boutons du rappel; meetings tenus à Dublin et en plein

air_.--Théâtres--Opéra-comique, _Mina_; Palais-Royal, _Le brelan de

Troupiers_; Gymnase, _Jean Lenoir_; Odéon, _Tôt ou Tard_;

Délassements-Comiques, _la Fille du Ciel. Une scène de Mina; Levassor

dans ses trois rôles du Brelan de troupiers; une scène de la Fille du

Ciel._--De la Traite et de l'esclavage. Onze Gravures.--Révolutions du

Mexique. Le général Bustamante. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla.

Roman de M. César Cantù. Chapitre XIII, Reconnaissance. _Sept

Gravures_.--Bulletin bibliographique. Le Nord de la Sibérie, par M. de

Wrangell; Les Pyrénées, par M. le baron Taylor; les Rues de

Paris.--Annonces,--Armée. Chasseurs à cheval, nouvel uniforme.

_Gravure_.--Caricature, _Une Sentinelle perdue_. Logogriphe

musical.--Rébus.

Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du

Pont du Change à Lyon.

Pendant la durée du camp de Lyon (V. t. Ier, p. 407, et t. 2, p. 97),

une cérémonie religieuse d'un haut intérêt a été célébrée dans cette

ville le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. La procession

séculaire, instituée en mémoire de la cessation de la peste, qui, il y a

deux cents ans, ravagea cette seconde capitale de la France, s'est

rendue en grande pompe à Fourvières, colline située sur la rive droite

de la Saône. A la procession assistaient l'archevêque, deux évêques, le

clergé de la cathédrale et de toutes les paroisses de la ville, de

nombreux fidèles, et, parmi ces derniers, un vieillard de cent neuf ans,

qui avait déjà figuré à la cérémonie cent ans auparavant, en 1743.

La présence du duc et de la duchesse de Nemours à Lyon a été marquée par

des fêtes plus mondaines, à l'une desquelles cependant le clergé est

venu aussi prendre part. Des huit jours que le prince et la princesse

ont passés à Lyon, du 20 au 28 septembre, le dimanche 24 est celui dont

le programme a été le plus chargé: pose de la première pierre du pont du

Change, joutes sur la Saône, courses de chevaux, festin à la Préfecture,

et soirée au Grand-Théâtre.

La cérémonie de la pose a été favorisée par un temps superbe. Des

préparatifs bien entendus avaient été faits sous la direction des

ingénieurs des ponts-et-chaussées. Une tuile recouvrait la partie

centrale du pont actuel, sur lequel la circulation avait été interdite

depuis la veille au soir. Le petit bâtiment servant de vigie qui est

assis sur la pile du milieu, avait été transformé, pour la duchesse, en

un élégant boudoir, garni de tapis, de draperies, de causeuses, de

fauteuils et de chaises. Une plate-forme en charpente, recouverte d'une

tente, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la voie

charretière, avait été établie sur l'éperon de cette pile, en amont du

pont. De chaque côté une double rampe conduisait à une autre plate-forme

située au-dessous, et dont le niveau était un peu inférieur à celui du

massif de maçonnerie placé à son centre, et sur lequel devait être posée

la première pierre.

Ce qui rendait le coup d'oeil imposant, c'était l'immense multitude de

spectateurs qui couvraient le pont et ses abords, les deux rives de la

Saône, les fenêtres et les toits de toutes les maisons, d'où l'on avait

la moindre échappée de vue sur ce point. En dedans de ce vaste

amphithéâtre irrégulier et sur le lit même du fleuve, une double

ceinture de bateaux de toute forme et de toute dimension, et chargés de

spectateurs, entourait cette estrade. A peu de distance, et sur

l'espace libre du bassin compris entre les quais et les deux ponts du

Change et de la Feuillée, d'élégantes embarcations, pavoisées de mille

couleurs et recouvertes de riches tentures, sillonnaient les eaux du

fleuve.

[Illustration: Procession séculaire de Fourvières.]

A midi précis, M. l'archevêque est arrivé, suivi du clergé

métropolitain, et il est immédiatement descendu sur la plate-forme

inférieure, où il s'est mis en devoir d'officier. LL. AA. RR. sont

arrivées à midi et demi. Madame la duchesse de Nemours a été conduite

par le maire jusqu'à un fauteuil, au milieu et sur le bord de l'estrade

supérieure, d'où elle pouvait embrasser l'ensemble de l'imposant

spectacle qui se déroulait devant elle, et suivre les moindres détails

du cérémonial. Le duc de Nemours, accompagné du préfet, du maire, des

membres de l'administration municipale et des personnes de sa suite, est

descendu vers la plate-forme inférieure, et s'est placé au centre d'un

cercle formé par les nombreux assistants qui avaient pénétré jusque-là,

par le clergé, les fonctionnaires, les ingénieurs et les diverses

notabilités.

Après la cérémonie religieuse, M. Cailloux, ingénieur en chef du

département, a lu un discours dans lequel il a fait l'historique de la

voie de communication que le nouveau pont est appelé à remplacer, et a

demandé au duc de Nemours l'autorisation de lui donner son nom; le quai

voisin porte déjà celui de _quai d'Orléans._

La double boîte en cèdre et en plomb contenant les médailles destinées à

être scellées dans la première pierre, a été ensuite remise par le

prince aux ouvriers plombiers, qui l'ont fermée hermétiquement; puis

elle a été placée dans la cavité rectangulaire pratiquée à la surface de

la dalle qui occupe le sommet du massif un maçonnerie, et recouverte

d'une plaque en tôle. Le préfet a alors présenté au duc une truelle en

vermeil avec laquelle celui-ci a pris, dans une caisse tenue par M.

Auguste Jordan, ingénieur, chargé de la construction du pont, deux

pelletées de mortier qu'il a étendu sur les joints de la boîte. Cette

opération terminée, des ouvriers maçons ont poussé à l'aide de rouleaux

une seconde pierre de taille sur la première. Le duc de Nemours a frappé

sur celle-ci trois coups avec le marteau en vermeil que lui a également

présenté le préfet. Alors le maire a remis à S. A. R. un coffret

contenant les doubles exemplaires des médailles commémoratives scellées

dans la première pile du pont. Quant au marteau et à la truelle, ils ont

été repris par le maire, pour être déposés au musée de la ville.

Immédiatement après, LL. AA. RR. se sont rendues sur la terrasse de

l'archevêché, d'où elles ont assisté au spectacle animé des joutes qui

ont eu lieu sur la Saône, dans le bassin compris entre le pont Tilsitt

et le pont du Palais.

De là, le cortège s'est dirigé vers l'hippodrome de Perrache, où les

courses de chevaux, préparées par le jockey-club de Lyon, avaient attiré

une affluence de plus de soixante mille curieux. Les prix principaux ont

été gagnés par _Tiger_, appartenant à M. de Pontalba.

La soirée a été consacrée à une représentation au Grand-Théâtre. Des

dames en grande toilette occupaient les premières loges; des officiels

de tous les corps et de tous les grades étaient disséminés aux premières

et aux secondes galeries; les troisièmes, les quatrièmes et le parterre

étaient en partie occupés par des sous-officiers et soldats de la

garnison. «C'est dire assez, ajoute le Ouvrier de Lyon, dans un article

reproduit par le Moniteur Universel, que le public n'avait été admis que

dans une proportion fort restreinte à cette fête. C'est là, continuent

les feuilles ministérielles (et l'observation nous semble curieuse à

noter), c'est là, suivant nous, un tort; et, en cette circonstance,

comme en quelques autres, il nous semble qu'on a trop isolé de la

population nos illustres hôtes.»

Le prince et la princesse ont été reçus sous le péristyle du

Grand-Théâtre et conduits à leur loge par M. Pougin, régisseur-général,

avec le cérémonial en usage au théâtre-Français, depuis Louis XIV,

chaque fois qu'une représentation doit être honorée du la présence du

roi. Ce cérémonial consiste à recevoir Sa Majesté un flambeau à la main,

et à éclairer sa marche jusqu'à la loge royale: il a été exactement

suivi en cette circonstance. Madame la duchesse de Nemours portait l'une

des robes qui lui avaient été offertes la veille par la chambre de

commerce. On a joué un petit intermède intitulé _l'Algérie conquise_,

dont les paroles avaient été ajustées tant bien que mal sur des

fragments de Paulus, oratorio de Mendelsohn. On y voyait figures des

Arabes, des soldats français, la Civilisation et Religion. Une

décoration de M. Savette, représentant Constantine, paraît n'avoir pas

manqué de vérité.

Avant le spectacle, et au retour de la course, tous les hôtels et

restaurants de la ville ont été littéralement envahis. Non seulement il

était impossible d'obtenir une place dans les salles, mais l'on se

trouvait dans la nécessité de faire queue et d'attendre son tour. Des

personnes, après avoir parcouru quinze ou vingt des principaux hôtels,

ont dû se résigner à aller dîner dans les plus lointaines extrémités des

faubourgs. A huit ou neuf heures du soir, les provisions considérables

qui avaient été faites la veille étaient complètement épuisées, et plus

d'un estomac affamé a été soumis à un jeûne involontaire.

Au bal donné par la ville, le 23, au Grand-Théâtre, et où figuraient

environ quatre mille invités, madame la duchesse de Nemours a dansé

d'abord avec M. Arnaud, l'un des adjoints du maire. Cette première

contredanse, suivant l'expression des journaux officiels, avait été

donnée à l'édilité; l'armée, dans la personne de M. le général Duchamp,

a eu les honneurs de la seconde; M. Girardin, procureur du roi, a

représenté, dans la troisième, la magistrature; et, dans la quatrième,

M. Paul Eymard, fabricant, le commerce lyonnais.

Mais quels étaient les représentants de la population des travailleurs?

C'est ce que les organes ministériels ne nous ont point appris.

[Illustration: Pose du la première pierre du pont du Change, à Lyon.]

Courrier de Paris.

Mais vraiment où allons-nous? on ne pourra bientôt plus ni boire, ni se

vêtir, ni manger, et peu à peu nous mourrons tous, vous, moi, notre

voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je

ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition à côté d'une table

amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur

qu'ils ne fussent empoisonnés.

Ceci vraiment passe la plaisanterie, et _National_, qui a le premier

révélé cette cuisine pendable, mérite qu'on porte un toast à sa santé et

qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mûrit au soleil de la Côte-d'Or.

Chacun son goût! _le National_ n'aime pas plus les produits frelatés en

boutique qu'en gouvernement; et en même temps qu'il s'attaque aux

débitants de politique falsifiée, il déclare la guerre aux fabricants de

marchandises suspectes et de denrées de mauvais aloi; le manifeste qu'il

vient de lancer tout récemment contre ces industriels prévaricateurs

contient les faits les plus curieux et les plus graves.

On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du

plâtre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du blé avec

du sable; du son avec de la sciure de bois; du thé vert avec du jaune de

chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du

vin avec de la litharge et du bois de Campêche; du savon avec des

pierres à fusil, et du lait avec des cervelles. Quant à l'eau, ce

complice immémorial des marchands de vin, il s'en débite à Paris

seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prétexte de bordeaux

et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets

et aux ivrognes! débit de consolation breveté par la société de

tempérance» Mais, hélas! hélas! le sincère Bacchus, Bacchus généreux est

mort et enterré sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la

Parisien peut dire comme Auguste:

Dieux! à qui désormais voulez-vous que je fie

Le soin de ma personne et celui de ma vie?

Est-ce vivre, en effet, que de soupçonner partout le sulfate, l'iode et

la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pâté sans cuivre?

comment savourer sa tasse de thé sans rêver de jaune de chrome? comment

choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campêche?

Pour moi, qui ai la prétention d'être un franc Bourguignon, et d'appeler

les choses par leur nom, je suis bien résolu à ne pas m'associer à cette

atroce comédie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible

aujourd'hui de vivre sans cela, et que le siècle présent est un

empoisonneur fieffé; mais il ne me convient pas d'être pris pour dupe;

voici donc le moyen que j'ai adopté pour sauver mon amour-propre du

ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et

d'entrepôts: ai-je affaire au pâtissier, «Envoyez-moi deux douzaines de

sulfate de cuivre bien chauds,» lui dis-je.

Au cafetier et au restaurateur: «Garçon! une tasse de mine de plomb'.

Garçon! de l'iode, s'il vous plaît. Garçon! vous n'avez pas mis assez de

saindoux dans cette salade. Garçon! du lait frit pour deux, et une

bouteille de Campêche première qualité!»

Au marchand de papier, je demande un cahier de plâtre à lettre, et je

m'informe au marchand de farine de la dernière mercuriale de la halle au

sable.

Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec sécurité dans notre

pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre à l'abri et nous

consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvés et mal

nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac

chauds et solidement vêtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi

leur litharge! les draps et les étoiles mentent aussi bien que le sel,

le thé, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de

l'elboeuf pur, et le papier mâché se présente effrontément sous le titre

et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune

le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et à la

fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains

d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un énorme morceau d'amadou;

on n'a plus qu'à battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser

pour les renseignements à un très-honnête bourgeois de mes amis, candide

habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au

Jardin-des-Plantes, se pavanant fièrement dans un pantalon de drap tout

neuf; une ondée survint, mouilla l'étoffe, qui se rétrécit en un clin

d'oeil, de manière à découvrir la cheville, et à dessiner, d'une façon

compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un

Apollon ni un Hercule.--Il était sorti avec un pantalon, il rentra avec

une culotte!

Tel est le siècle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincérité

qu'il brille; un peu de drogue se mêle à tout ce qu'il fait. On lui a

tant conseillé le mélange! On lui a si fort prêché qu'il ne se tirerait

d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin!

Les hommes vont comme les choses, et les âmes se ressentent de la

falsification des denrées.

Cette excellence qui fait grand bruit de son désintéressement et de son

indépendance:--litharge!

Ce tribun qui fulmine son anathème.--saindoux!

Cet utopiste qui sonne la réforme du monde:--sulfate de cuivre!

Cet éloquent apôtre du bonheur universel:--amadou!

Ces virginités politiques et ces candeurs administratives:--jaune de

chrome!

Ces conciliateurs qui veulent mêler le rouge au blanc:--eau claire!

Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidélités, ces

superbes serments:--plâtre!

--Tous les jours il nous arrive quelque bête célèbre. Je ne parle pas

des renommées qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts,

dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la

philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me

mènerait trop loin; que les bipèdes s'illustrent tant qu'ils voudront!

Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des

quadrupèdes. Nous songerons aux autres plus tard.

La dernière course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et déjà

fameux animal dont je veux parler; il s'appelle _Ratapolis_. C'est là un

beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait

pour adversaire Prospectus et Napoléon II, fils de Napoléon: il les a

vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le

triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable à la course qu'un

Napoléon du sang de ce Napoléon qui enjamba l'Europe en un clin d'oeil?

Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il

pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas

Prospectus qui va par la ville avec la rapidité de l'éclair? N'est-ce

pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue à travers les

plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en même

temps, ici et là, à Paris, à Londres, à Berlin, sur toutes les routes du

monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cédé le

pas à Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or

du _sport_.

Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis,

hier inconnu, se faisait un nom dès son premier galop, nous apprenions

ailleurs combien sont périssables les grandeurs chevalines, et combien

la gloire du _sport_, comme tant d'autres gloires, est une vaine fumée.

O misères de l'écurie! ô fragilité! ô néant! vous avez entendu parler de

miss Annette. Les échos du Champ-de-Mars et de Chantilly répètent encore

ce glorieux nom avec amour; les _sportsmen_ se signent en l'entendant;

les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent

leurs cravaches et leurs éperons. Que de purs-sangs elle a distancés!

que de couronnes se sont entrelacées à sa crinière bai-brun!

Elle a été l'admiration du gentilhomme _reader_, la terreur et l'amour

de l'hippodrome, et tout étalon de grande race aurait donné le plus beau

crin de sa personne, pour mériter un seul de ses regards.

Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss

Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au

Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai

reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os.

Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la

Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se

trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de

leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à

nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra.

--_Le Constitutionnel_ annonce avec grand fracas que M. Schimper,

professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage

en Carniole; nous ferons remarquer au _Constitutionnel_ qu'il n'est pas

plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir,

que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne

peut épouvanter que le _Constitutionnel_, qui n'est jamais sorti de la

rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre

prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal

extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes

terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au

_Constitutionnel_, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la

France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de

ceux qu'elle produit.

Que _le Constitutionnel_ conserve son extase pour une meilleure

occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les

petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont

plein les maint et plein les poches. Si _le Constitutionnel_ allait

faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il

mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées

et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné

à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus

formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui

adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami

Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous

allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables

souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les

goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.

Mais le _Constitutionnel_ n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop

peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le

protée vivant.

--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement

des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le

général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui,

il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard

travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que

l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré

dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté;

Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la

fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en

travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là!

Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la

route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre

charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs

nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au

cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?--

Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main

respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le

cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas

appris à en jouer!

--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une

inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de

toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M.

Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait

surtout avec joie l'auteur des _Messeniennes_ apporter au

Théâtre-Français une de ces oeuvres brillantes et sérieuses qui ont

donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de

loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la

sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes;

mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son

amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit

de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et

douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède

souverain qui font refleurir le corps et l'âme!

--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on

se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons

et mettons-nous en danse.

Un élégant salon de la cité d'Orléans a donné le premier signal de cette

résurrection de la vie mondaine; il avait réuni, l'autre soir, quelques

jolies femmes et des hommes plus ou moins célèbres; les heures se sont

passées au bruit des voix mélodieuses; Salvi en était; Salvi va devenir

indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Méquillet; Donizetti,

enfoncé dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opéras et

du don _Sebastien_ encore en état d'enfantement: mais le jour de sa

naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptême et

crier _Vivat!_ Ce Donizetti est un père infatigable; il aura mis au

jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: _Maria

di Rohan_ et _Betisario_ pour le Théâtre-Italien, _don Sebastien_ pour

l'Académie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir

les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et

aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse

matinée: c'est une de ces paternités intarissables et faciles qui ne se

lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront

bientôt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs étuis les violons, les

hautbois et les flûtes!

--La tragédie classique ne veut pas en avoir le démenti: elle tient bon

contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la

campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M.

Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de

renforcer l'armée de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont

excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais

capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquiète cependant de

cette victorieuse révolte de la tragédie, sous le drapeau de

mademoiselle Rachel, son généralissime... Dans un autre temps, j'aurais

dit sa Jeanne d'Arc.

Histoire de la Semaine.

La France fournit un faible contingent à l'histoire politique de la

semaine. A l'intérieur, la polémique sur l'extension de la fortification

de Paris a encore presque seule défrayé nos journaux. L'un d'eux, dans

sa préoccupation, a cru voir dans des trottoirs qu'on établit, dans des

rangées d'arbres que l'on plante dans le faubourg Saint-Martin, dans

l'élargissement, résolu par la ville de Paris, de la partie resserrée de

la rue Saint-Martin, et dans celui des rues des Arets et Planche-Mibray,

un plan stratégique pour faciliter le passage des canons, des bataillons

et des escadrons. En vérité, c'est une étrange sollicitude pour la

population parisienne que de vouloir qu'on la laisse s'atrophier dans

des rues étroites et malsaines, de peur qu'elle n'arrive à voir quelque

jour sa liberté compromise par des rues spacieuses et aérées. Il nous

semble qu'il est plus naturel et plus raisonnable de se réjouir, quant à

présent, des sacrifices que l'on fait pour lui donner du bleuâtre, sauf

à s'en remettre au courage dont elle a plus d'une fois fait preuve pour

combattre, si jamais les craintes, que nous ne partageons pas, se

réalisaient, des projets dont la connexité avec l'observation des

règlements de voirie ne nous paraît pas, pour notre part, bien

clairement démontrée.--Des nouvelles reçues de Taïti ont appris que

depuis le départ du l'amiral Du Petit-Thouars, la renie Pomaré avait été

poussée par un missionnaire anglais à faire des semblants de

protestation contre la prétendue violence morale qui aurait été exercée

sur elle par les Français pour l'amener à reconnaître leur protection.

Mais l'arrivée et la fermeté des démarches d'un de nos officiers de

marine ont suffi pour confondre ces impostures, déjouer ces manoeuvres

et faire rentrer les choses dans la situation où l'amiral les avait

laissées.--Une correspondance de Turin annonce qu'un navire corse,

passant dans les eaux de Bizerte, aurait été, malgré le pavillon

français qui flottait au haut de son mât, visité par un des bateaux

gardes-côtes que le bey de Tunis a établis depuis peu. Aucune des

représentations faites au capitaine de ce visiteur, par son propre

pilote-interprète, ne serait arrivée à épargner cette humiliation à nos

couleurs, ce capitaine ayant prétendu qu'il ne faisait qu'exécuter les

ordres du bey, son maître. La source indirecte de cette nouvelle,

l'étonnement que cette démarche aurait causé aux subordonnés mêmes du

capitaine tunisien, enfin les bons termes dans lesquels la France se

trouve avec le bey, tout nous porte à croire que le fait sera démenti,

ou que, si l'outrage a été véritablement commis, réparation nous sera

faite, sans que, pour l'obtenir nos rapports avec la régence de Tunis

puissent en être altérés.--Ce que nous avions prévu, quant à l'effet que

nous paraissait devoir produire la façon sauvage de procéder de M. de

Ratti-Menton envers un autre agent français, ne s'est que trop réalisé;

et, à en juger par la satisfaction qu'en éprouvent et que ne savent pas

dissimuler les journaux anglais, on peut se faire une idée du parti que

leur nation en saura tirer contre nous en Chine. Pour les chinois,

disent-ils, la distinction de _sérieux_ et de _non sérieux_ de M. de

Ratti-Menton, ne sera pas suffisamment claire. Ils distingueront les

barbares en nations qui disputent et nations qui négocient.--La part

brillante que nos nationaux de Montevideo ont prise aux succès de

l'armée de la bande orientale de la Plata contre l'armée d'Uribe, a

attiré sur les Français établis à Buénos-Ayres les mauvais traitements

et les persécutions de Rosas. Les dernières nouvelles reçues, en les

dégageant de tout ce que peut avoir de passionné un récit fait par des

Français qui voudraient entraîner leur gouvernement dans une guerre où

ils ont pris parti comme individus, donneraient toutefois à penser que

l'Angleterre, sans s'engager plus que notre gouvernement n'entend le

faire, aurait du moins trouvé moyen de protéger plus efficacement les

sujets qu'elle compte sur ces rives. L'armée de Montevideo avait

remporté de nouveaux avantages, et l'esprit de vengeance de Rosas en

avait reçu une excitation nouvelle dont un cabaretier français établi à

Buénos-Ayres aurait été la victime innocente. On annonce un rapport à ce

sujet de l'envoyé de France, M. de Ladre.

L'Autriche, au dire de la _Gazette d'Augsbourg_, se trouverait en ce

moment dans une position analogue à celle où nous a placés la ruse

musulmane pour la réparation de l'outrage fait à notre drapeau et à

notre consul à Jérusalem. Un sous-gouverneur de la province de Fazoglo

s'était permis de faire donner des coups de bâton à un jeune chirurgien

autrichien. Celui-ci s'était rendu à Alexandrie et avait porté plainte

au consul d'Autriche, qui avait sur-le-champ demandé justice. Le

sous-gouverneur a été destitué, mais l'ordonnance de destitution est

motivée sur un déficit qui se serait trouvé dans la caisse de ce

fonctionnaire. Conformément à sa politique, le gouvernement n'a pas

voulu avoir l'air de condamner un musulman pour avoir maltraité un

chrétien.--La lutte en Catalogne est plus engagée, plus sanglante, plus

désastreuse que jamais. Prim bloque encore Girone, sur laquelle il vient

déjà de faire une tentative qui lui a coûté un grand nombre des siens.

D'un autre côté, la junte de Barcelone, qui n'a pas craint d'attaquer la

citadelle de cette ville, prend, au milieu des bombes lancées par les

forts, toutes les mesures qui indiquent la détermination d'une

résistance opiniâtre. A Madrid, où les cortes viennent de se réunir, le

temps se passe en baise-mains et en réceptions de la jeune reine, qui

vient d'accomplir sa treizième année.--Le ministère anglais s'est montré

d'abord assez incertain sur les suites à donner à la première mesure

qu'il avait prise contre le meeting de Cloutarf. Il est évident qu'il

s'était flatté que sa proclamation rencontrerait de la résistance et

qu'il se trouverait ainsi autorisé à recourir à l'emploi de la force qui

eût pu, pour un certain temps, la tirer de ces difficultés. Mais la

conduite si habile, si courageusement humaine d'O'Connell, l'empire

qu'il a su exercer, contre l'attente de tout le monde, sur une

population ameutée qu'il a déterminée à s'incliner devant la légalité,

ont déjoué ces calculs et rendu plus grands encore les embarras de la

situation. L'association du _repeal_ n'ayant point été supprimée par la

proclamation, O'Connell a tenu à Dublin des réunions nouvelles, où il a

montré la même prudence, mais aussi la même fermeté. Comme la démarche

qu'avait faite le cabinet anglais aurait été souverainement ridicule

s'il s'y était engagé sans avoir de parti pris sur les suites à lui

donner, les feuilles de Londres ont prêté au ministère divers projets.

Mais le _Morning Chronicle_ avait annoncé que les modèles des mandats

d'arrêts qu'on devait décerner contre les principaux repealers avaient

été envoyés de Dublin-Castle à Londres, le ministère ayant donné l'ordre

formel à lord de Grey de ne rien faire sans la sanction du gouvernement,

et c'est ce programme qui vient d'être suivi. Les mandats ont été lancés

contre O'Connell, son fils John O'Connell et les principaux membres de

l'association. On annonce même que la poursuite doit comprendre

plusieurs prélats catholiques. Les chefs d'accusation sont nombreux et

comprennent celle de conspiration. Les accusés ont été conduits devant

un des juges de la cour du banc de la reine, et, ayant fourni caution,

sont demeurés en liberté, suivant la loi anglaise. Un grand

rassemblement de forces militaires avait eu lieu à cette occasion; mais

O'Connell, qui se sent invincible tant qu'il maintiendra le peuple

d'Irlande dans la légalité, lui a adressé et a fait publier à Dublin une

proclamation pleine de dignité et de mesure qui a empêché l'émotion

populaire de se traduire en actes de résistance et de révolte. Il est

donc probable que, quant à présent, le cabinet anglais n'aura pas besoin

du secours des 20,000 Hanovriens que leur excellent monarque tient,

suivant le dire de quelques journaux de Londres, à la disposition des

ministres de sa nièce. Mais il a d'autres difficultés à vaincre,

d'autres embarras à surmonter. Un acquittement des prévenus sera pour

eux un triomphe menaçant, et pour les poursuivants une condamnation

effrayante dans l'avenir. Or, peuvent-ils douter qu'un jury irlandais,

c'est-à-dire les juges naturels, prononcera un verdict d'innocence?

Peuvent-ils douter, d'un autre, côté, que si, par une mesure

d'exception, la cause était portée devant un jury anglais, une

condamnation serait regardée par le monde entier comme nue monstruosité

judiciaire? Pour nous, qui n'avons jamais cru à la possibilité et à

l'efficacité du repliai, nous sommes convaincus que le ministère anglais

donne des chances à la séparation des deux royaumes en se lançant dans

la voie de mesures judiciaires aussi mal entendues, au lieu de chercher

un remède à des maux trop réels et d'accorder une satisfaction équitable

aux plaintes de l'Irlande. _L'Illustration_ ne peut donner une vue du

meeting de Cloutarf, puisqu'il a été interdit, mais elle met aujourd'hui

sous les yeux de ses abonnés une réunion tenue à Dublin avant que

l'association eût fait hommage à O'Connell de la loque de velours qu'il

a juré de porter jusqu'à sa mort, et un meeting en plein air postérieur

à l'offrande nationale. Elle y joint les boutons que portent les

innombrables membres de l'association, et que portaient les accusés

quand ils se sont présentés devant le juge.--M. le duc de Bordeaux,

voyageant sous le nom de comte de Chambord, qui s'était embarqué le 4

octobre à Hambourg sur un bateau à vapeur, est débarqué le 6 à Hull,

dans le comté d'York. Il s'est rendu à York, qu'il a visité, et de là

s'est dirigé vers l'Écosse. Il est accompagné de M. le duc de Lévis, de

M. le marquis de Chabannes et de M. de Villaret-Joyeuse. On annonce

qu'il séjournera chez le duc de Northumberland, qui fut envoyé comme

ambassadeur extraordinaire à l'occasion du sacre de Charles X.--La

Suisse, dont la diète a dernièrement sanctionné l'abolition d'un certain

nombre de couvents dans le canton d'Argovie, est en ce moment agitée par

des intrigues ayant pour but la dissolution de la Confédération, dans le

cas où ces mêmes couvents ne seraient pas rétablis. Des meneurs

nationaux et étrangers, dans le canton d'Uri, de Schwitz et d'Underwald,

ont tracé le plan d'organisation d'une Suisse catholique, qui ferait

scission avec l'ancienne Confédération, aurait ses diètes particulières

et se ferait reconnaître au dehors comme État indépendant. Les

gouvernements de ces petits cantons semblent, dit-on, disposés à prêter

leur appui à ces étranges prétentions. Si de tels projets recevaient un

commencement d'exécution, il est probable que les gouvernements des

cantons y mettraient bon ordre.--_La Gazette du Rhin et de la Moselle_

annonce la mort de Kamram-Shah, roi de Hérat. Si cette nouvelle est

vraie, il est probable que ni la Russie ni l'Angleterre ne resteront

indifférentes au choix du successeur de ce gardien de l'une des

principales portes de l'Inde.

[Illustration: Boutons du Repeal.]

Le même journal annonce aussi qu'un incendie vient de détruire deux

mille maisons à Manille.--Une lettre de Breslau, du 9 octobre, porte:

«Nous venons de recevoir la triste nouvelle que la foudre est tombée

hier à Bernstadt, et a allumé un incendie qui a dévoré une grande partie

de la ville. A Paris, dans des maisons de la rue Saint-Nicolas, faubourg

Saint-Antoine, habitée par un grand nombre de petits fabricants et de

pauvres ouvriers à façon, le feu est également venu exercer ses rasades.

Nous devons, quoique arrivant laid, ne pas hésiter à répéter à notre

tour le beau trait de courage d'un jeune pompier qui est entré dans une

chambre tout embrasée, où une famille de quatre personnes était cernée

par le feu. Ce brave jeune homme s'est jeté à travers les flammes, et a

sauvé deux malheureuses femmes, qu'il a déposées dans une cour. Ses

vêtements brûlaient. On vient à lui pour le secourir: «Non, laissez-moi,

dit-il; je n'ai fait que la moitié de l'ouvrage!» et il disparaît de

nouveau. Les spectateurs attendaient terrifiés. Cinq minutes se passent,

et l'intrépide pompier reparaît portant deux enfants sains et saufs. Il

les dépose à ses pieds, et, couvert de brûlures, épuisé de fatigue, il

s'évanouit. On ne nous a pas dit le nom de ce brave homme, et nous le

regrettons. On ne nous a pas appris qu'il ait reçu la décoration, et

nous nous en affligeons pour l'institution de la Légion-d'Honneur.--A

Raguse, en Dalmatie, plusieurs secousses très-violentes du tremblement

de terre ont, les 14 et 15 septembre, déterminé toute la population à

fuir la ville et à transporter dans la campagne les vieillards, les

malades et les enfants au berceau.

[Illustration: Meeting tenu à Dublin.]

La terreur était au comble, parce qu'en même temps que les redoutables

oscillations se faisaient sentir, on remarquait à l'horizon un nuage

particulier qui, dans ces contrées, passe pour devoir accompagner chaque

cataclysme, et qui se montra notamment pendant le tremblement de terre

qui, en 1667, détruisit cette même ville. Toutefois aucun bâtiment n'a

été renversé, et la population est rentrée dans ses habitations. Les

mêmes secousses, quoique moins violentes, se sont fait sentir à une

grande distance dans les contrées voisines, et même jusqu'à Trieste. Le

3 octobre, à trois semaines de là, une nouvelle secousse est venue

effrayer ces mêmes villes. A Felsberg, canton des Grisons, en Suisse, un

roc immense qui se décompose a menacé d'ensevelir une population de

trois à quatre cents personnes. Les pauvres habitants ont d'abord

déserté leurs demeures; mais, sans abri dans la campagne, ils se sont

déterminés à y rentrer, malgré de continuels éboulements partiels qui

semblent annoncer une prochaine et infaillible catastrophe.

La statistique a fourni quelques nouveaux documents. Le ministère des

finances a publié un état comparatif des impôts indirects pendant les

neuf premiers mois des années 1841-42-43. La recette totale du 1er

janvier au 30 septembre 1843 a été de 557 millions: elle avait été de

547 en 1842, et de 521 en 1841, dont les recettes ont servi de base aux

évaluations de 1843. On peut donc calculer que la plus-value des impôts

pour la présente année sera d'à peu près 48 millions. La loi de Nuances

a été votée avec un déficit prévu de 38 millions environ. L'équilibre

entre les recettes et les dépenses serait donc rétabli si les crédits

extraordinaires, supplémentaires et complémentaires n'excédaient pas 10

millions.--Le recensement de la population qui a été fait en France en

dernier lieu donne le chiffre de 34,494,875 individus; en 1820, il n'en

avait constaté que .30,464,875; en 1789, 25,065,883; en 1762,

21,7769,165; enfin, en 1700, le chiffre n'était que de 19,699,320.

Ainsi, dans l'espace de moins d'un siècle et demi, la population de la

France a presque doublé.--Une publication récente, _l'Almanach

populaire_, donne ainsi la moyenne du tirage des journaux politiques de

Paris: _Siècle, 12,000; Presse, 11,500; Journal des Débats, 9,559;

Commerce, 5,711; National, 4,925; Constitutionnel, 4,792; Gazette de

France 4,614; Courrier Français, 2,914; Quotidienne, 2,615; Moniteur

Universel, 2,250; Moniteur Parisien, 1,974; France, 1,148; Globe, 1,409;

Univers religieux, 1,266; Messager, 878; Législature, 825_.

La Société d'Encouragement, qui a déjà tant fait pour la prospérité de

la France, vient de publier le programme des prix qu'elle se propose de

décerner de 1844 à 1847 inclusivement. Ces prix sont au nombre de 18, et

leur valeur totale ne se monte pas à moins de 224,400 francs. Ainsi, un

prix de 6,000 francs est proposé pour la découverte d'un procédé salubre

et convenable pouvant remplacer le rôtissage du chanvre et du lin. Trois

prix de 1,500 francs ensemble sont destinés aux introducteurs filateurs

de soie dans les départements où il n'en existe pas encore. La

multiplication des sangsues sur une large échelle sera récompensée par

deux prix de 2,500 et 1,500 francs. L'introduction en grand de plantes

étrangères à l'Europe donnera droit à une prime île 2,000 francs. La

plantation des terrains en pente sera également l'objet de plusieurs

récompenses. La fabrication des tuyaux de conduite des eaux en fonte,

fer laminé, bois, pierre ou terre cuite, partagera six primes montant

ensemble 15,500 francs; les perfectionnements dans la fabrication des

faïences dures auront également droit à des récompenses diverses montant

à 13,000 francs. Enfin, un grand prix de 12,000 francs est destiné à

l'auteur de la découverte qui sera jugée par la Société le plus utile au

perfectionnement de l'industrie nationale, et dont le succès aura été

constaté par l'expérience. L'inauguration du chemin de fer belge-rhénan

a été célébrée par des fêtes à Anvers et à Liège; il le sera à Cologne,

c'est-à-dire sur l'Escaut, la Meuse et le Rhin. Les feuilles de Belgique

sont remplies des détails des fêtes dont les deux premières villes ont

été le théâtre, et des discours prononcés dans ces solennités. Le jour

de la liberté du commerce et de l'abaissement définitif des douanes

internationales y a été appelé par tous les voeux, et l'on s'est

vivement félicité des communications qui confondent désormais la Prusse

et la Belgique. Le nom de la France n'a pas été prononcé une seule fois,

et M. le baron d'Arnim, ministre de Prusse, a exprimé, par une figure un

peu tudesque, les sentiments de sa nation, en disant: «La Prusse tend sa

_main de fer_ à la Belgique pour serrer la sienne dans une étreinte

amicale et sincère, et pour unir les deux pays par un indissoluble

lien.»

Y a-t-il encore quelqu'un à qui ne soit pas démontré le mal, peut-être

irréparable, qu'ont fait aux intérêts commerciaux et politiques de la

France les quelques égoïstes en faveur qui ont, l'an dernier, figuré une

émeute pour faire avorter le projet d'union douanière avec la Belgique?

Une autre solennité, plus harmonieuse que l'éloquence de M. d'Arnim, a

eu lieu dimanche dernier à la Halle-aux-Draps. On sait que M. le

ministre de la guerre a autorisé, dans les régiments, l'introduction de

renseignement du chant selon la méthode Wilhelm. Depuis environ quatre

mois, mille soldats des huit régiments d'infanterie composant la

garnison de Paris reçoivent des leçons de M. Hubert, inspecteur du chant

dans les écoles primaires de la capitale. Trois cent quatre-vingts de

ces élèves réunis ont subi, pour la première fois, un examen public.

Après le solfège sur les notes écrites et sur l'indication des doigts;

après quelques exercices sur la mesure, pour démontrer leur connaissance

des différents rhythmes, ces trois cent quatre-vingts voix ont chanté

quatre morceaux de l'Orphéon avec un ensemble des plus remarquables. M.

le préfet de la Seine, le général commandant la place et les officiers

supérieurs de la garnison de Paris assistaient à cette réunion, où tous

les yeux se portaient sur notre poète national Béranger. L'on remarquait

que tous les exécutants appartenaient à l'infanterie, et l'on se

demandait si la cavalerie n'avait pas encore demandé ou obtenu

l'autorisation de suivre ces cours.--Plusieurs conseils-généraux ont

reconnu le bon effet de ces distractions artistiques mises à la portée

du peuple et répandant du charme sur des existences laborieuses. Les

conseils du Rhône et de l'Ain sont particulièrement entrés dans cette

voie.--Le goût des arts se rencontre plus communément dans les classes

ouvrières que beaucoup de personnes ne le pensent. Un jeune homme qui

promet à la Belgique un bon artiste de plus, Bottemann, âgé de vingt-un

ans, vient d'obtenir à Rome le premier prix de sculpture à l'Académie

pontificale de Saint-Luc. Il n'avait que huit ans quand il perdit son

père, tailleur de pierres à Hal, et il fut obligé de prendre le ciseau

et le maillet dans le chantier paternel. Mais ses heureux instincts

l'appelaient à autre chose qu'à équarrir humblement la pierre. Il vint à

Bruxelles suivre les leçons de l'Académie de dessin, et fréquenta les

ateliers de MM. Simon et Creefs. Muni des certificats les plus

honorables, il partit pour Rome le 26 août 1842; et, en attendant des

succès qui, comme on le voit, n'ont pas trahi ses espérances, le conseil

communal de sa ville natale lui a voté annuellement des subsides.--C'est

avec une vive satisfaction que nous avons vu également le

conseil-général de la Meurthe se joindre, dans sa dernière session, au

conseil municipal de Nancy pour contribuer aux frais de l'éducation

artistique d'un jeune ouvrier potier nommé Jiorné Viard, né à

Saint-Clément, arrondissement de Lunéville, «qui, depuis son enfance,

dit la délibération du conseil, s'est fait remarquer dans la faïencerie,

où il a été constamment employé, par son habileté, son amour pour le

travail et ses dispositions extraordinaires pour la sculpture.»

[Illustration: Meeting en plein air.]

Il y a dans un recueil publié il y a quelques années, _le Salmigondis_,

une charmante nouvelle de M. G. Cavaignac, intitulée _Est-ce vous?_

C'est le récit fait par un fataliste de toutes les contrariétés et de

tous les malheurs qui lui sont successivement advenus toutes les fois

qu'on lui a posé cette question en trois mots: Est-ce vous? Elle le

força même un beau jour, adressée qu'elle lui fut par un aéronaute

s'embarquant dans sa nacelle et cherchant dans la foule assemblée,

autour de lui un compagnon de voyage, elle le força d'entreprendre une

course aérienne pour laquelle, par amour-propre, il ne voulut pas

laisser voir son peu de propension. Un officier en garnison au Mans

vient de faire le même voyage très librement et sans provocation. Une

ascension aérostatique avait été annoncée dans cette ville, pour un jour

de la semaine dernière, par M. Kirsch, de qui nous avons déjà eu

occasion d'entretenir les lecteurs de ce journal. Une foule considérable

était assemblée-; tout était disposé, et le ballon gigantesque se

trouvait prêt à quitter le sol, lorsqu'un spectateur, abandonnant sa

place, écarte M. Kirsch, s'élève dans la nacelle aérienne, salue le

public ébahi et s'élance dans les airs. C'était un commandant de

cuirassiers, M. Verdun, que le public suivit des yeux avec une vive

anxiété dans son aventureuse excentricité. Le Mans tout entier était

dans les rues et aux fenêtres. Une heure après, le commandant débarqué

heureusement, racontait à ses amis ses impressions de voyage.

La Cour d'assises de la Mayenne vient de mettre fin à une procédure

politique engagée depuis longtemps. M. Ledru-Rollin, poursuivi à

l'occasion du discours prononcé par lui devant les électeurs du Mans qui

l'ont envoyé à la Chambre, après s'être vu condamner à quatre mois de

prison par la Cour d'assises de Maine-et-Loire, dont le jugement avait

été cassé, vient d'être acquitté par le jury de la Mayenne.

M. Lerebours, ancien secrétaire de la Commune au 9 thermidor et qui

échappa à la réaction de cette journée, est mort aux environs du Mans,

où il s'était retiré depuis une quarantaine d'années. Il avait été

directeur de l'instruction publique et successeur, dans ces fonctions,

de conventionnel Lakanal. Il était père du tragédien Victor, que nous

avons vu dans l'emploi de Talma à la Comédie-Française et à l'Odéon, qui

a fait représenter sur cette dernière scène une tragédie intitulée

_Hérald ou les Scandinaves_, dans laquelle il remplissait le principal

rôle, et qui, retiré du théâtre, est aujourd'hui lecteur du roi de

Hollande,--M. Lehuérou, professeur suppléant à la Faculté de Rennes,

déjà connu par d'importants travaux, et qui avait publié notamment un

volume sur les _Institutions mérovingiennes_ et un autre sur les

_Institutions carlovingienne_, vient, par suite d'un fatal

découragement, de mettre fin à ses jours.--M. de Montrond, intime ami du

Prince de Talleyrand, vient de mourir. Il avait été le confident de bien

des secrets et l'intermédiaire de beaucoup d'intrigues. Il touchait,

depuis longtemps une pension de 40,000 francs par an sur les fonds

secrets, qui lui a été servie jusqu'à sa mort.

L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843 · 第 3 / 13 题