RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN

Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquèrent pas de se

trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des

Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya

pas d'attendre: on avoit tant de choses à se communiquer sur le saint du

jour et c'étoit à qui dirait son mot. On passa en revue les faits et

gestes du héros de la fête. On s'étonna d'avoir été si longtemps dupe de

ce rustre couronné, dont les pièges avoient été aussi grossiers que la

personne....

Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils étoient en petit nombre,

observoient tout et osoient à peine souffler. On en vit quitter la partie

plutôt que d'être contraints à se couvrir en la présence du roi, leur

maître; car bien longtemps avant le passage du cortège on convint de cette

nouvelle étiquette: on ne fit grâce à personne; ceux qui ne portoient de

chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple,

qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas néanmoins être en reste;

ils se ceignirent la tête d'un mouchoir. On fut sans miséricorde pour les

femmes coiffées d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette à son départ

portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_,

leur disoit-on, et pour décider les plus irrésolues, on leur ajoutoit:

Voudriez-vous, vous, honnête femme, avoir quelque ressemblance avec

l'autrichienne? Cette considération portoit coup.

La plupart des piques avoient un pain embroché dans le fer de la lance

comme pour faire entendre à Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause

point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit

pu lire cette inscription en tête d'un piquet de citoyens mal vêtus, mal

armés, mais pénétrés des bons principes:

Vive la Nation

La loi...

[Note: _Le Roi_ a été supprimé.]

C'étoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysées que ces

20 mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec gravité, à

travers une population de 300 mille individus, un roi caché dans le fond

de son coche, et cherchant à se dérober aux regards de toute une multitude

dont il se promettoit trois jours auparavant la conquête et l'esclavage.

Le soleil, dont les fuyards avoient prévenu le lever, le soleil, dans

toute sa pompe, éclaira de ses derniers rayons leur rentrée ignominieuse

au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur règne

va finir. Quel beau moment que celui où l'on vit tout le peuple de la

première cité du monde humilier tous les potentats de la terre dans la

personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de châtier

les monarques, dédaigner de répandre le sang corrompu d'un roi

réfractaire, et le réserver pour servir d'épouvantail à ses pareils! Mais

peut-être que la journée du 14 juillet 1789 étoit encore plus belle.

[Note: _Les Révolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.]

Les grandes journées de la Constituante · 第 85 / 101 题