Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquèrent pas de se
trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des
Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya
pas d'attendre: on avoit tant de choses à se communiquer sur le saint du
jour et c'étoit à qui dirait son mot. On passa en revue les faits et
gestes du héros de la fête. On s'étonna d'avoir été si longtemps dupe de
ce rustre couronné, dont les pièges avoient été aussi grossiers que la
personne....
Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils étoient en petit nombre,
observoient tout et osoient à peine souffler. On en vit quitter la partie
plutôt que d'être contraints à se couvrir en la présence du roi, leur
maître; car bien longtemps avant le passage du cortège on convint de cette
nouvelle étiquette: on ne fit grâce à personne; ceux qui ne portoient de
chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple,
qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas néanmoins être en reste;
ils se ceignirent la tête d'un mouchoir. On fut sans miséricorde pour les
femmes coiffées d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette à son départ
portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_,
leur disoit-on, et pour décider les plus irrésolues, on leur ajoutoit:
Voudriez-vous, vous, honnête femme, avoir quelque ressemblance avec
l'autrichienne? Cette considération portoit coup.
La plupart des piques avoient un pain embroché dans le fer de la lance
comme pour faire entendre à Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause
point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit
pu lire cette inscription en tête d'un piquet de citoyens mal vêtus, mal
armés, mais pénétrés des bons principes:
Vive la Nation
La loi...
[Note: _Le Roi_ a été supprimé.]
C'étoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysées que ces
20 mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec gravité, à
travers une population de 300 mille individus, un roi caché dans le fond
de son coche, et cherchant à se dérober aux regards de toute une multitude
dont il se promettoit trois jours auparavant la conquête et l'esclavage.
Le soleil, dont les fuyards avoient prévenu le lever, le soleil, dans
toute sa pompe, éclaira de ses derniers rayons leur rentrée ignominieuse
au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur règne
va finir. Quel beau moment que celui où l'on vit tout le peuple de la
première cité du monde humilier tous les potentats de la terre dans la
personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de châtier
les monarques, dédaigner de répandre le sang corrompu d'un roi
réfractaire, et le réserver pour servir d'épouvantail à ses pareils! Mais
peut-être que la journée du 14 juillet 1789 étoit encore plus belle.
[Note: _Les Révolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.]