LES JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE

Le récit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact

nous paraît être celui que rédigea le ministre de Saxe dans sa dépêche du

9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plénipotentiaire

de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.]

Les événements se sont si fort multipliés dans tous les genres depuis ma

dernière que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence

pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre

qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus

désordonnée qui fut jamais.

Je vous annonçais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du

dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de

la Halle, au nombre de cinq à six cents, s'étant rassemblées à la pointe

Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau

se trouvant mêlés parmi elles, se sont réunies à l'Hôtel de ville, en ont

chassé les représentants de la commune, forcé la faible garde qui y était,

pris un magasin de 1700 fusils de réserve, en ont armé, ainsi que d'un

nombre considérable de piques, la populace arrivée pour les soutenir.

Maîtresses de quatre pièces de canon, elles se sont répandues dans toutes

les rues de la ville, forçant sans pitié toutes les femmes qu'elles

rencontraient en voiture ou à pied de se joindre à elles. La marquise de

Manzi, que V. E. a vue à Dresde, allant se promener aux Tuileries, a été

arrachée de sa voiture par ces furieuses et, après avoir marché quelque

temps avec elles, n'a dû sa liberté qu'à deux soldats aux gardes, qui la

leur enlevèrent sous prétexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais

d'arriver. Elles alléguaient pour motif de leur insurrection le manque de

pain et le but de leur course devait être d'aller à Versailles en demander

au Roi et à l'Assemblée nationale. [Note: Cette «allégation» n'était pas

un prétexte. Paris souffrait réellement de la disette et on faisait queue

aux portes des boulangeries comme dans un siège.]

L'Hôtel de ville fermé, une caisse de cent et quelques mille francs

pillée, beaucoup de papiers déchirés, la municipalité mise en fuite, M.

Bailly ayant donné sa démission dès la veille, M. de La Fayette sollicité

depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre à Versailles, n'osant

trop se montrer de crainte d'être forcé de se mettre à leur tête, une

foule de peuple de la dernière classe, armée, courant les rues avec des

femmes furieuses, représentant la véritable image des bacchantes, [Note:

L'enquête du Châtelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes

distinguées, ayant loge à l'Opéra.] toutes les boutiques fermées,

l'impossibilité de se procurer du pain, même à prix d'argent, quelques

boulangers déjà devenus victimes de la disette, des soldats armés de tous

les districts réunis par bandes, errant ça et là sans chef et sans ordre,

ni général, ni magistrat, ni puissance quelconque, voilà le tableau

effrayant de notre position toute la journée du lundi (5 octobre).

Les barrières étaient fermées dès le matin, la duchesse de l'Infatado, le

prince de Monaco avaient été ramenés et maltraités, la voiture de ce

dernier pillée. Les différents districts étaient rassemblés, plusieurs

troupes s'en étaient déjà détachées pour suivre les femmes qui, avec les

ouvriers et les quatre pièces de canon prises à l'Hôtel de ville, à leur

tête, marchaient à Versailles. De tous côtés on battait la générale;

toutes les compagnies soldées dont les anciennes gardes françaises forment

le fond, demandaient à grands cris d'aller à Versailles déposter le

régiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulté la

garde nationale. Une partie des compagnies non soldées se joignit à eux.

Tous les districts séparément prirent à peu près une résolution unanime de

marcher et en firent part à M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de

la place de Grève, s'efforçait de contenir le peuple, de gagner du temps

et, aidé par M. de Keralio, accouru à la tête du bataillon des Filles de

Saint-Thomas, avait repris poste à l'Hôtel de ville. Vers 4 heures, se

rassemblèrent de nouveau les représentants de la Commune; à la même heure

à peu près se réunissait à la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine

jusqu'à la barrière de la Conférence, les troupes qui allaient attaquer

Versailles. Attiré par le bruit des tambours, je reconnus bientôt la

compagnie de grenadiers qui était ci-devant casernée à ma porte. [Note: M.

de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honoré (note de M.

Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenés là et

m'annoncèrent que M. de la Fayette allait se mettre à leur tête, qu'ils

étaient las de toutes ces délations, qu'ils l'avaient envoyé chercher à la

ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en

rapporterait les morceaux, après quoi ils partiraient. Le malheureux, ne

voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva après 5 heures, plus mort

que vif, et prit son poste à la tête de la colonne, que j'ai vue défiler

dans l'ordre suivant.

Deux cents cavaliers à la tête, ensuite le train d'artillerie, composé de

quatre pièces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions

traînés par des chevaux qu'on avait indistinctement pris à tous ceux qu'on

rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers nécessaires

pour le service des pièces. Suivait M. de La Fayette, entouré de ses aides

de camp; après quoi marchait à pied le comte Charles de Chabot à la tête

de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district étaient

fort en ordre avec leurs drapeaux rangés par divisions de six bataillons

chacune; le duc d'Aumont précédait la sienne, et beaucoup de canons de

régiment étaient entremêlés dans la colonne. La compagnie soldée de chaque

district faisait le fond du bataillon, qui était plus ou moins fort

suivant la quantité de non soldés qui s'y était jointe; l'on pouvait

évaluer à trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premières

divisions. Les non soldés des deux dernières étaient presque tous restés

pour la garde de la ville, on ne pouvait guère calculer qu'à 150 hommes le

nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000

hommes de troupes régulières, marchant, avec la plus grande ardeur, par

sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux déployés, un

nombre à peu près égal de volontaires armés de mille manières différentes

et surtout d'un grand nombre de piques précédait et couvrait en guise de

troupes légères les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalité à

plus de 50 000 le nombre des gens armés, outre les 6 000 femmes, suivies

de quelque populace, qui devaient être arrivées trois heures plus tôt.

Aussitôt après le départ de l'armée, les districts obligèrent tout ce qui

pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La

ville fut illuminée et tout parfaitement tranquille, à l'exception de deux

cents hommes de renfort qui étaient prêts à marcher dans chaque district

et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes.

M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sèvres de chercher à les ramener

ou à les arrêter. Voyant qu'il était impossible de les amuser davantage,

et qu'on avait poussé l'excès de la prévoyance jusqu'à se munir d'une

corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eût pas fait son devoir, il

prit entièrement son parti et dépêcha un courrier à la Ville pour annoncer

qu'il avait passé la Seine sans obstacle.

Votre Excellence, instruite à présent de ce qui arrivait le lundi à Paris,

va voir quel était à la même époque l'état des choses à Versailles. Le Roi

avait donné une acceptation limitée à la Constitution qui avait occasionné

des débats forts vifs. M. le Président avait à la fin reçu ordre de se

retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce

qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, où il

avait été chasser. L'Assemblée s'était séparée à 3 heures et demie. Dès

midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la

générale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas

obéi.

Afin que V.E. puisse mieux comprendre les détails des événements, je crois

convenable de lui donner une idée du local de la scène. Devant le château

de Versailles est une grande place, nommée la Place d'armes, où l'on

arrive par trois grandes avenues fort larges, disposées en patte d'oie et

séparées par deux grands bâtiments où sont les Écuries de S.M. qui se

trouvent conséquemment en face du château. Sur la gauche de cette place,

en venant de Paris, se trouve un bâtiment auquel on a donné la forme d'une

tente. Il peut contenir à peu près 600 hommes, servait de corps de garde

et de caserne aux ci-devant gardes françaises, et était maintenant occupé

par la milice de Versailles avec les quatre pièces de canon que le

régiment de Flandres avait amenées. Le devant des trois cours principales

du château qui se succèdent toujours en se rétrécissant est fermé par une

grille: la première s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et

la troisième Cour de Marbre où se trouve à gauche le grand escalier qui

porte le même nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblèrent à 4

heures et demie les gardes du corps, dès qu'on vit arriver les femmes. Ils

faisaient face à l'avenue; la troupe à la première grille de la Cour des

Ministres, qui était fermée et où étaient rangés en bataille les 300

hommes des gardes suisses; à gauche des gardes du corps vint se mettre en

bataille le régiment de Flandres, en faisant une espèce de potence qui

fermait la Place jusqu'à l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait être

occupée de la même manière par la garde de Versailles qui n'a point paru

excepté ce qui était dans le corps de garde de la tente pour fournir les

postes au château. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.]

Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoyé reconnaître se

retirèrent à l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles était

sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, à

mesure que leurs chevaux étaient sellés, et avaient de la peine à se

former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait déjà quelques

murmures.

Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades à la

tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, où il

se fit jour avec son fusil. M. de Savonières, chef de brigade, se détacha

du rang avec deux gardes pour courir après et l'arrêter; poursuivi à coups

de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se défendit vaillamment et

gagna la barrière qui était devant son corps de garde, d'où la sentinelle

postée devant le canon ajusta à M. de Savonières un coup de fusil qui lui

cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au château se faire

panser, les gardes regagnèrent leur rang et il ne se passa rien de plus

pour le moment.

Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et à parler

au Roi; on leur répondit qu'il était à la chasse et tout se passait en

paroles, lorsque quelques gardes impatientés, disent les uns, de se voir

entourés et pressés, excités, suivant les autres, par la vue d'un de leurs

camarades qu'ils croyaient être à l'autre bout de la Place entre les mains

du peuple, se détachèrent de nouveau au nombre de dix à douze et, galopant

au milieu de la multitude, parvinrent à ramener le prétendu prisonnier,

mais avec perte d'un d'entre eux qui, blessé dans la foule d'un coup de

lance, fut aussitôt achevé à coups de fusil. Les autres regagnèrent le

gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua à rester tranquillement

en bataille.

Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a

toujours fait depuis la Révolution, par les portes de derrière le parc. Le

président de l'Assemblée nationale fut aussitôt introduit, et avec lui une

députation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise

police et du manque de subsistances. Le Roi leur répondit qu'il aimait

trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de

rien; que, tant qu'il avait été chargé de son approvisionnement, il

croyait avoir bien réussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant

les députés de l'Assemblée, lui avaient lié les mains, ce n'était pas sa

faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on pût sitôt mettre le pain à 8

sols et la viande à 6 sols, comme elles le désiraient, mais qu'il allait

donner des ordres et se concerter avec l'Assemblée nationale pour que, dès

le lendemain, on les satisfît du mieux qu'on pourrait.

Dès qu'elles vinrent rendre compte à leurs camarades de cette réponse

satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait être vrai, qu'on les avait

sûrement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par

l'intercession des députés elles n'eussent obtenu de pouvoir aller

chercher par écrit la confirmation de ce qu'elles avaient avancé;

introduites de nouveau devant le Roi, S.M. écrivit de sa main et signa ce

qu'elles venaient de dire. Calmées par cette assurance, toutes ces femmes

suivirent les députés à l'Assemblée nationale, assurant les gardes du

corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des

mauvais traitements qu'elles prétendaient en avoir éprouvé. Arrivés à

l'Assemblée, elles remplirent toute la salle, s'établirent sur les

banquettes, demandèrent à faire parler M. de Mirabeau qui réclama avec

beaucoup de dignité contre l'indécence de cette assemblée, mais ces dames

finirent par avoir raison. On ne put rien délibérer. L'évêque de Langres

présidait en l'absence de M. Mounier, qui, retiré par devant le Roi, vint

enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la

Constitution; il n'y avait aucun membre du clergé, très peu de l'ancien

parti des aristocrates qui s'étaient tous cachés, puisque le peuple en

avait désigné plusieurs pour être la cause des malheurs actuels, qu'il

voulait immoler à son ressentiment. La séance fut levée à 10 heures et

demie; il avait plu à verse toute la journée; vers 9 heures, ne voyant

rien arriver, le Roi avait ordonné aux gardes du corps de rentrer; ils

firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le

peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en défense; la milice de

Versailles de son corps de garde fît un feu roulant sur eux qui en blessa

quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier

que dans le parc, de l'autre côté du château, sur la terrasse, vis-à-vis

l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint à 11 heures annoncer que les

troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la

retraite, et M. de Cubières son écuyer donna l'ordre à six voitures de

chasse d'être attelées, de se rendre au pas à la Porte de l'Orangerie, qui

est à la gauche du château, pour de là, sous l'escorte des gardes du

corps, gagner le large. Dès que les chevaux furent mis, on ouvrit les

portes de l'écurie, mais les voitures qui, d'après la description du local

que j'ai faite à V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent

arrêtées par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premières

qui, par la vitesse de leur marche, s'étaient fait jour à travers de la

foule, arrivées à la Porte de l'Orangerie, la trouvèrent fermée et elles

furent arrêtées au nom de la Nation par des hommes qui coupèrent les

traits. M. Necker, pendant ce temps, était arrivé chez le Roi par

l'intérieur et, avec M. le comte de Montmorin, détermina, contre l'avis

des autres ministres, S. M. à ne pas s'éloigner.

M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au

bout de l'avenue de Paris. Là, il avait rangé sa troupe en bataille, et

après lui avoir rappelé le serment de fidélité à la Nation et au Roi, il

la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie à la tête, arrivèrent par

les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de députés étaient

rendus au château. Le Roi avait dit qu'on les appelât tous et on les

rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul

avec quatre officiers, les grilles du château lui furent ouvertes, il

monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule

qui était dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit

prononcer ces paroles: «Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux

des hommes, de devoir y paraître dans ces circonstances et de cette

manière. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en

portant ma tête sur l'échafaud, Elle ne me verrait point ici.» Le Roi lui

répondit: «Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai

toujours à vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur témoigner

de ma part ces sentiments.» Le général sortit sur-le-champ pour aller

au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et

dans tous les environs. Dès que les troupes de Paris arrivèrent, le

régiment de Flandres, qui s'était retiré dans les Écuries pour se mettre à

l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, découvrit le bassin

pour montrer qu'ils n'étaient point chargés; après quoi, l'on posa le

fusil à terre, les cartouches à côté et les soldats firent demi-tour pour

rentrer. On leur rendit aussitôt les armes, et la fraternité s'établit

entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de

moments après la sortie de M. de La Fayette.

Le Roi lui dit: «Je vous avais fait venir pour m'entourer des

représentants de la Nation, mais j'ai déjà vu M. de La Fayette.» Dès que

le général eut fait les dispositions nécessaires au dehors, il revint chez

le Roi, où il resta jusqu'à une heure et demie. Il dit, en sortant, à la

foule qui était dans l'Oeil-de-Boeuf: «Messieurs, je viens de déterminer

le Roi à de pénibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la

Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le château; que chacun

se retire, je m'en vais penser à la sûreté générale et à renvoyer le reste

des troupes à Paris.» Effectivement, le château fut occupé sur-le-champ,

des sentinelles posées partout, les postes des gardes du corps dans

l'intérieur cependant laissés, ainsi que ceux des Suisses, qui ont été

constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais

quitter la place qui leur avait été assignée derrière la grille. Le reste

des troupes de Paris avait été logé par bataillons dans les maisons

principales. Les femmes, qui s'étaient emparées de la salle de l'Assemblée

nationale, y restèrent toute la nuit; et, tout paraissant assez

tranquille, LL.MM. se couchèrent vers 2 heures.

Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui

était venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On

ne savait ce qu'ils étaient devenus, restés toujours dans le parc. Vers 4

heures du matin, une partie se détermina à regagner ses écuries, tandis

que l'autre, préférant une retraite en rase campagne, s'éloignait de

Versailles sans trop savoir où elle allait. Le peuple, qui furetait

partout pour les chercher s'aperçut de leur rentrée, courut aux Écuries;

ces malheureux n'eurent que le temps de se réfugier dans le Manège, d'où

ils se défendirent à coups de carabines et blessèrent quelques personnes,

jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant résister au nombre, ils cherchèrent à

s'évader par le parc, ce qui leur réussit, à l'exception de dix à douze

qui furent faits prisonniers. Pendant le même temps, une partie du peuple,

piquée de leur résistance au Manège, remplit les cours du château et

voulut s'emparer de ceux qui étaient dans les appartements. Les cours, qui

de toute la nuit n'avaient jamais été parfaitement dégagées, s'étaient

trouvées tout à coup remplies sans qu'on attribuât à cette multitude

aucune mauvaise intention.

Le jour commençait à poindre. Le garde, placé en faction aux pieds de

l'Escalier de Marbre, insulté par la populace, au lieu d'appeler la garde

nationale à son secours, cria à son brigadier d'arriver à lui. Celui-ci,

dès qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de

carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace

aussitôt s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes

de l'intérieur eurent à peine le temps de barricader les portes.

Heureusement que M. de La Fayette, réveillé par la fusillade du Manège,

était accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les

grenadiers arrivèrent, dissipèrent le peuple qui allait enfoncer les

portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir.

S'étant fait connaître aux gardes du corps, ceux-ci crièrent du dedans:

«jurez-nous sur votre Dieu que vous défendrez la vie du Roi.» «Nous vous

jurons, foi de grenadiers, que nous périrons tous avant qu'il arrive rien

à S.M.» Les portes s'ouvrirent aussitôt, et les grenadiers entrant en

foule, suivis de toute la garde nationale de Paris à mesure qu'elle

arrivait, enveloppèrent les gardes du corps et remplirent la galerie, les

appartements, pénétrant jusque dans la chambre du Roi, où arrivait au même

instant la Reine toute effrayée, qui s'était sauvée de son appartement où,

lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal

gardé, pénétré des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de

Paris, à mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de

Marbre et la Cour Royale, et le peuple était obligé de refluer dans celle

des Ministres, où il traîna les deux malheureuses victimes prises au pied

de l'escalier et les exécuta, l'une sur le perron de M. le comte de la

Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs têtes

furent portées en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenées

ensuite à Paris et promenées dans les rues de la capitale.

M. de La Fayette, après avoir mis en sûreté les appartements du Roi,

descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de

Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde

nationale avait arrachés au peuple et qu'elle se préparait à exécuter sous

les fenêtres du Roi, pour avoir, disait-elle, tiré sur les citoyens. M.

De la Fayette, ne pouvant d'aucune manière obtenir leur grâce, jeta son

chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit à sa troupe qu'il ne voulait

pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur épée

et leur habit; que, s'ils voulaient ôter la vie à ces malheureux, ils

n'avaient qu'à prendre aussi la sienne. Cette fermeté sauva ces

infortunés, et il fut décidé qu'on les ramènerait prisonniers à Paris.

M. de La Fayette, remontant aussitôt, décida le Roi à paraître avec la

Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et dès que S. M. fut

retirée, on lui cria de venir à Paris. Il n'y avait point de ministre

auprès du Roi dans ce moment. Après un instant de réflexion: «Eh bien oui,

dit-il, j'irai avec eux.» Et aussitôt, sans écouter personne, sortant sur

le balcon, il leur cria: «Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec

ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que

vous pardonniez à mes gardes du corps.» Aussitôt ils parurent tous aux

fenêtres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulières, qui

sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur

le balcon du Roi, l'embrassa en criant: «Mes amis, la paix est faite!»

Ceux qui étaient le plus près ayant seuls pu entendre la promesse que le

Roi avait faite de venir à Paris, les autres voulurent s'assurer par

eux-mêmes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant

successivement en désordre sous ce même balcon, le Roi eut la bonté de

faire répéter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing à chaque

troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit

aussitôt une salve générale de tout le canon et de toutes les petites

armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles étaient

toutes chargées à balle.

On avait envoyé de Paris une garde pour relever les troupes qui étaient à

Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient à Paris. Réunis aux

autres, on en choisit mille pour demeurer à la garde du château, et le

reste se mit à défiler d'une manière qu'il faut avoir vue pour s'en faire

une idée; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une

faible image de ce désordre. Figurez-vous une colonne défilant presque

sans interruption depuis midi jusqu'à 7 heures du soir, où marchaient

pêle-mêle les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le mélange de

toutes les espèces d'armes, des femmes à cheval sur des canons, d'autres

portant les drapeaux, la plus vile populace à côté des officiers les plus

distingués; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres

ayant des fusils sur l'épaule, et des soldats le bâton à la main; des

chevaux des écuries du Roi et de Monsieur attelés à des charrettes de

farines; du pain, des cervelas attachés au bout des baïonnettes; la plus

vile populace montée sur les chevaux enlevés aux gardes du corps, galopant

comme des fous; d'autres armés de leurs carabines ou de hallebardes des

Cent Suisses; des femmes et des soldats à moitié ivres, couchés dans la

posture la plus indécente sur des chariots de munition, tandis que les

charretiers qui les conduisaient portaient eux-mêmes et avaient décoré

leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulières des gardes du corps.

Le Roi est arrivé à 7 heures à la barrière de la Conférence. Son carrosse

était immédiatement précédé par la même troupe avec aussi peu de choix.

Les gardes de la prévôté le précédaient, entremêlés de femmes armées

entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prévôt; des gardes du corps à

pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les

Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre à peu près

pareil de la garde nationale montée sur des chevaux des gardes du corps,

tandis que des gardes étaient montés sur les leurs et d'autres en croupe

derrière des cavaliers, étaient plus près du carrosse de LL.MM.

Immédiatement précédé par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de

Montmorin, cousin du ministre, major en second du régiment de Flandres; il

était entouré des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des

différents corps, des femmes montées derrière et devant en guise de pages;

la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin,

Madame fille du Roi, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante,

étaient dans la même voiture. M. Bailly présenta au Roi les clefs de la

Ville dans un plat de faïence, la vaisselle étant à la Monnaie, et lui fit

la harangue ci-jointe. Arrivé à l'Hôtel de ville, M. Bailly rendit compte

de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au

milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: «Vous

avez oublié qu'il a ajouté avec confiance.» On cria «Vive la Reine!»

«Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous êtes plus

heureux que si je vous l'avais dit.» Et alors: «Vive Monsieur Bailly!»

LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries où, par parenthèses, le Roi

se trouva pour la première fois de sa vie....

L'Assemblée nationale a décrété ce jour-là qu'elle serait inséparable de

la personne du Roi auprès duquel elle a laissé une députation, siégeant en

attendant à Versailles, jusqu'à ce que le manège des Tuileries soit

arrangé pour la recevoir. Situé malheureusement dans mon quartier, je vais

de nouveau me trouver au foyer des troubles et des émeutes....

....Je ne saurais peindre à V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se

figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes,

une assez petite antichambre où des grenadiers, des gardes pêle-mêle avec

des gardes du corps qui y ont passé ces deux nuits comme prisonniers,

n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant été pillés, des

laquais, des pages, des dames de la Cour, des évêques, des ambassadeurs,

des officiers crottés en bottes et éperons, en un mot tout ce qui ne peut

pas être contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle

d'audience et la Reine au milieu de tout cela.

Représentez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la

Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois

un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: «j'ai vu qu'on

n'a pas laissé entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donné

des ordres pour qu'on tînt les portes fermées; dans ces circonstances, il

faut apprendre à souffrir; une autre fois, si je sais l'heure où vous

venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer.»

Les grandes journées de la Constituante · 第 50 / 101 题